ERREURS JUDICIAIRES ET MÉDECINS EXPERTS LXIIE
Quint, mais je ne suis pas sûr que, de nos jours, certains médecins plus érudits en histoire médiévale qu’en médecine légale, n’aient jamais eu recours au « Jugement de Dieu »; quelques constatations en font foi. Un cadavre est-il retiré en été des eaux de la Meurthe avec des harpons qui déterminent des blessures, reste-t-il exposé au soleil sur la rive, il se décompose rapidement. Le médecin appelé à pratiquer un premier et rapide examen, à la vue des plaies qui saignent, croit à des blessures récentes, un crime est soupçonné, la justice commence une information et, après expertise médico-légale, ce crime n’est plus en réalité qu’un suicide ou un accident. Simple alerte, sans conséquences sérieuses autres qu’un fait divers sensationnel dans les journaux.
Notre confrère, l’éminent conseiller à la Cour, Louis Sadoul, dans l’intéressant ouvrage qu'il vient de publier sous le titre : Les crimes des Cardinaux( Vittel, 1804), fournit une preuve éclatante des progrès faits depuis un siècle par l’enquête judiciaire et la médecine légale, Il rapporte l’histoire lamentable d’une famille Arnould dont les membres sont accusés d’avoir assassiné des marchands de bœufs du Morvan qui n’avaient pas reparu à Vittel comme de coutume depuis neuf ans. On découvre en mars 4804 des ossements humains dans une carrière voisine de F’habitation des Arnould, surnommés les Cardinaux. Ces derniers ont une mauvaise réputation, ils sont suspects; la logique, un peu simpliste de cette époque. veut que ces os soient ceux des marchands de bœufs et les assassins : les Cardinaux.
Le 26 ventôse un médecin, ancien chirurgien de la marine, en retraite à Vittel, est chargé d'examiner les ossements : il ne peut déterminer au juste la date de lPenfouissement des cadavres, mais il sait par l’enquête que ces os ont été trouvés dans la terre rapportée à cet endroit voilà quelques années et, influencé par ces renseignements, 1} estime que l’enfouissement remonte à huit ou neuf ans.
La description laissée de ces fragments osseux m'a été soumise par M. Sadoul et j’ai pu lui indiquer que ces ossements n'étaient pas ceux de cadavres ensevelis huit
Série VÉ t. xx, 1926 E
LXIV SÉANCE PUBLIQUE DU 20 Mar 1926
ou neuf ans avant l’expertise du chirurgien de la marine, mais provenaient d’un très ancien cimetière. J'ai été heureux d’apprendre que M. Georges Goury, le distingué préhistorien, avait émis semblable opinion.
Cinq exécutions capitales sur la place d’Épinal, le 29 fructidor an XIII, sont ainsi la terrible conséquence d’une instruction judiciaire conduite avec une idée préconçue et basée sur une expertise médicale entachée d'erreur.
« Un coupable puni, dirons-nous avec La Bruyère, est un exemple pour la canaïlle, un innocent condamné est l'affaire de tous les honnêtes gens. »
Je vais maintenant, si vous le permettez, vous conduire à Maxéville, commune des environs de Nancy. Nous sommes en 1921 : près d’un crassier de hauts fourneaux on a découvert, d’après le procès-verbal de gendarmerie, des ossements humains; le crâne ne figure pas parmi ces 08 qui, au dire d’un témoin, paraissent être ceux d'un enfant de cinq à six ans, du sexe féminin. L’adjoint au maire de la commune les fait transporter à la morgue du cimetière et un grand quotidien de la région fournit des renseignements qui sont colportés de bouche en bouche, commentés et amplifiés. Suivant ce journal, son se trouvait en présence d’un crime. L'enfant, après avoir été tué, aurait été enterré dans cet endroit désert; la tête a pu être enterrée plus loin pour égarer les recherches. Les restes du pauvre petit, je cite textuellement, ont été transportés à la morgue. Espérons, malgré le peu d'indices qu’elle possède, que la gendarmerie ne tardera pas à éclairer cette affaire ». Chacun se transforme dès lors en Vidocq de village, on invoque des souvenirs et on finit par se rappeler la disparition d’une famille composée du père, de la mère et d’un jeune enfant; l’enquête suit cette piste dans la région; l’opinion publique crie vengeance et on s'apprête à faire un mauvais parti à ces parents indignes.
Sur ces entrefaites, le parquet est saisi de l'affaire et adresse à mon laboratoire les os du jeune enfant. Humérus, fémur, vertèbres sont étudiés avec soin, et mon examen me permet de conclure que le pauvre petit être n'était