LXVI SÉANCE PUBLIQUE DU 20 MAI
bone, ce gaz qui prend naissance dans les foyers de combustion, se répand dans nos chambres sournoisement car il est inodore, empoisonne notre sang et souvent nous tue ?
Un des faits les plus typiques que je trouve dans mes notes est le suivant : Dans une petite ville de Lorraine célèbre par son église gothique, Saint-Nicolas, un dreme s’est déroulé il y a quelques années, à l’ombre de la basilique, dans une famille composée du père, de la mére et de trois enfants; un matin, ils sont trouvés morts dans leurs lits, sauf le père qui est assis dans la cuisine, l'air hébété. On le soupçonne d’être en état d'ivresse et d'avoir provoqué l’asphyxie des siens pendant la nuit, à l’aide des vapeurs de charbon émanant d’un fourneau.
Son attitude bizarre, ses réponses hésitantes, emb:rrassées, contradictoires, ses réticences, l’oubli ou la négation de certains faits évidents transforment, après un premier interrogatoire, les soupçons en certitudes. Ce ‘père dénaturé, ce mari indigne, est conduit sous bonne garde à la geôle municipale. Il sort de la maison du crime. accueilli par des cris de vengeance et de mort poussés par une foule sans cesse grossissante. Chaque habitant possède déjà des précisions sur les circonstances de l’horrible drame, on trouve des explications de ce forfait dans les habitudes alcooliques de ce père coutumier de mauvais traitements envers sa famille; l’indignation publique attisée par ces récits est à son comble et prompte justice aurait été faite si l’infâme assassin n'avait été protégé par les gendarmes. Des cadavres, un homme hébété, titubant, conduit en prison par des gendarmes, cela a suffi pour orienter l’opinion générale. La passion publique, cette « démence de la canaïille » comme l'appelle Voltaire, est déchaînée.
À mon arrivée, je reconnais par l’état extérieur et l’autopsie des cadavres qu'il s’agit d’intoxications multiples par l’oxyde de carbone, j’examine ensuite minutieusement l’inculpé.
Îvresse, incohérence, cynisme dans les réponses, contradictions, perte de mémoire simulée, qu’on relevait contre le prisonnier, se réduisent à autant de manifes-