‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 5)Chapitre 56 sur 116 · ERREURS JUDICIAIRES ET MÉDECINS EXPERTS LXIX · texte numérisé non relu

ERREURS JUDICIAIRES ET MÉDECINS EXPERTS LXIX

continue ses pérégrinations malheureuses sous le nom de Jeanne Moulinet, loge à Commercy dans une famille où un enfant de neuf ans qui couchait dans son lit meurt avec tous les signes d’une rapide asphyxie. Commis par M. le Procureur général de Nancy, je pratique avec l’assistance de mon confrère, le D' Thiéry et en présence des médecins de la ville, l’autopsie dont les résultats ont été confirmés par la contre-expertise de mon collègue, le professeur G. Michel.

J'ai trouvé notamment, autour du cou de l'enfant, un sillon interrompu vers la nuque sur une étendue de 6 centimètres et j'ai pu affirmer qu’un lien de consistance inégale avait été placé dans cette région et serré vers la nuque, comme le ferait un garrot, par une main large de 6 centimètres. J'ai conclu, d’après l’ensemble de mes constatations, que la mort était due à la strangulation par un lien. Des mouchoirs tortillés et maculés de sang ont été trouvés à la suite d’une perquisition opérée dans la chambre de Jeanne Véber dont on apprenait seulement le véritable nom. La largeur de la main de cette femme, mesurée par moi à la prison de Saint-Mihiel, est de 6 centimètres; nouvelle démonstration de sa culpabilité. Bien qu’elle nie, malgré l’évidence des preuves médicales, Jeanne Véber est arrêtée et enfermée ensuite dans un asile.

Dès lors, c’en est fini avec les morts aussi mystérieuses que naturelles d'enfants et le cauchemar des mères de famille se dissipe enfin; c’est à l’asile de Fains que l’ogresse a terminé ses jours il y a quelques années.

À aucun moment, je n’ai voulu m'intéresser aux crimes dont Jeanne Véber avait été soupçonnée à Paris ou à Villedieu, mon seul devoir comme mon seul souci était de m'occuper de l'affaire de Commercy, désireux de ne pas me laisser influencer par la lecture des rapports de mes confrères. Jeanne Véber était-elle réellement innocente ou coupable d’avoir étranglé ou étouffé de jeunes enfants, je ne devais pas me poser cette question; je me suis contenté de prouver que l’ogresse avait étranglé l'enfant dont j'avais pratiqué l’autopsie.

Par un sentiment de déférence envers la mémoire de

LXX SÉANCE PUBLIQUE DU 20 Mar 1926

mes savants et regrettés collègues je me garde aujourd’hui de conclure en rendant responsable Jeanne Véber d’autres crimes que celui de Commercy. Un esprit superficiel attribuerait peut-être à une même main criminelle la série des actes similaires dont on accusait l’ogresse, c’est là, paraît-il, une conception par trop simpliste.

« Le crime de Jeanne Véber, suivant son éminent avocat, ne prouve rien en ce qui concerne les affaires précédentes. Voilà une femme à qui, depuis quatre ans, on répète qu'elle est tueuse d'enfants. N'y a-t-il pas là une sorte de suggestion qui peut à la fin produire un malheureux résultat? C’est là, avouez-le, ajoute-t-il, une question troublante et mystérieuse... » Je la livre aujourd’hui, Messieurs, à vos méditations.

Quel que soit le mécanisme psychologique suivant lequel le crime de Commercy a été commis, un fait est à retenir : l'arrestation de l’ogresse a été une heureuse mesure de préservation sociale. |

A plus d’un titre, l’affaire Jeanne Véber est d’un enseignement utile, même pour les experts les plus haut placés, je n'aurais garde d’insister.

Je n’envisagerai pas ici, Messieurs, les condamnations d’aliénés méconnus, qui se font de plus en plus rares, car nombreux sont aujourd’hui les inculpés soumis à un examen mental; je regrette que semblable mesure ne soit pas appliquée à certains témoins. Sachons en effet que les témoins, suivant l’expression de Bentham « sont les yeux et les oreilles de la justice ». De quelles erreurs judicixires n'est-il donc pas responsable le témoignage, cet unique et faillible élément de preuves!

À côté des témoins qui sciemment font une déposition mensongère, 1l en est qui mériteraient d’être examinés par un médecin légiste capable de dépister une tere physique ou une anomalie psychique génératrice d’une déposition qui n’est pas adéquate à la réalité des faits

Le magistrat psychologue, et ils le deviennent tous par la pratique de l'instruction, a-t-il un doute sur le degré de crédibilité d’un témoin, devrait avoir recours aux lumières d’un médecin expert avant d’accepter telle déposition qui sert de bese à l’accusation. S'il en ét:it ainsi,

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