RÉPONSE DU PRÉSIDENT AUX RÉCIPIENDAIRES XCVII
dames dont vous deviez si minutieusement décrire la toilette et dont l’âme apparaissait alors si éloignée de la vôtre. Mais elle usa d’un artifice. Parmi les sites, décrits et parcourus, elle ressuscita pour vous les anciens troubadours. Nous ne trouverons trace de leur passage en votre œuvre, il est vrai, que dans nos « Mémoires » de 1918; mais, pour moi, ils se détachent vraiment sur l'or amorti des Enluminures. Vous les avez rencontrés au long des fleuves et des rivières de la vieille France, dans l’ensoleillement des régions méridionales. Nulle évocation de vous n’est plus significative : l’histoire, déjà, vous a séduit; mais la poésie, toujours, vous enchante.
Et je n’en veux pour preuve que ce passage de votre étude dans lequel le troubadour n’est plus Jaufre Rudel, ni Peire d'Auvergne, ni Bernard de Ventadour, mais Hippolyte Roy qui les incarne tous :
« 1 faut, dites-vous, pour entendre la voix des aèdes, oublier notre époque, hostile à leurs accents perdus; il faut me situer, loin de ce siècle, au temps des anciens troubadours, parmi les manoirs, les donjons et les tournelles. Avec mes jongleurs comme harmonieux interprêtes, je franchis le seuil de la poterne pour lire à la châtelaine dont je suis épris, … ma tenson dernière; égrener, sous les enluminures de la salle haute, une chanson nouvelle, tremblante du plus profond amour. Le Seigneur, son vaillant époux, se montre flatté, très flatté de cet hommage et, en rien je ne dois craindre ce qui advint un jour à Guillen de Cabestaing, occis, touchante victime, pour avoir, en ses vers, tendrement célébré la belle Seremonde. »
Les délicats vous sauront gré, Monsieur, d’avoir aussi galamment troussé de pareils couplets. Mais la masse la plus importante des lecteurs préfère, au spectacle des « cours d'amour » celui, moins poétique cependant, des Cours princières. Vous avez donné de celle du duc Henri I] une description dont l’on se plaît à reconnaitre le tour piquant et les curieuses recherches de détail. Cette fois, vous n’avez pas revêtu le souple pourpoint du troubadour, afin de pénétrer dans l’intimité de Son Altesse. Mais, avec la complicité des archives lorraines, vous avez
XCVIII SÉANCE PUBLIQUE DU 20 Mar 1926
interrogé la concierge du palais ducal, cette étonnante Marie Collonet, dont les comptes, aux annotations hardies, ainsi que les mémoires fournis par le bonnetier Henry Philippe, le menuisier Jacques Lallemand, le serrurier Mengin François nous permettent de jeter un regard indiscret sur ce qui se dissimule sous la magnificence souveraine.
Pour se mouvoir avec cette aisance ironique, dans un Passé dont l'éclat paraissait intangible, qu’il fallut dépouiller de liasses difficilement déchiffrables! De quelle documentation inattendue, neuve, singulièrement forte, l’auteur ne s’est-1l pas entouré! On applaudit, un peu partout, à la réussite du jeu. Les souris qui mangeaient les miettes dans la grande salle, et auxquelles Henri Il faisait libéralement donner des écuelles d’eau fraîche, les tourterelles, oisons, caïlles, pigeons que d’autres hôtes du palais nourrissaient dans leur chambres, « que c’était — dit Marie Collonet — une grande puenteur », furent vite populaires parmi ceux que passionnent les curiosités de l'Histoire. Et l’Institut de France se hâtait de couronner l’ouvrage.
Si bien, Monsieur, que le succès de ce livre vous engagea à en donner un autre, sinon plus suggestif, ce n'était guère possible, du moins plus volumineux. Il fait suite au premier, puisqu'il a pour objet : la vie, la mode et le costume au xve siècle et qu'il fut établi d’après les mémoires de fournisseurs et artisans de la cour de Lorraine.
Dans l’ombre fraîche de la salle des archives départementales, que conserve pieusement notre confrère M. Duvernoy, vous avez dépouillé, avec une curiosité patiente, des documents tels que les factures des merciers, des tailleurs, des lingers, des gaufreurs, des bonnetiers, des ceinturiers, des Joailliers et des pelletiers.
Ainsi sommes-nous, par vous, dûment avertis des détails les plus intimes des costumes des princes et suivons-nous de près la mode — la mode du temps de Louis XIIT —, non point d’après les descriptions plus ou moins alambiquées des littérateurs, mais d’après le témoignage de ceux-là mêmes qui en furent les artisans’