‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 5)Chapitre 82 sur 116 · ASSOCIÉ-CORRESPONDANT · texte numérisé non relu

ASSOCIÉ-CORRESPONDANT

Voilà Saint-Bon, la montagne et l'air frais du soir. Demain, je reprendrai la tranquille habitude

Du lever matinal, alors que tout est noir

Encore et que le monde est une solitude.

Mais ici, maintenant, mon plaisir est de voir La nuit partout semer sa lente incertitude, Envelopper les monts, sur les faîtes s’asseoir Et réduire la terre heureuse en servitude.

Un chien jappe. Une cloche épèle doucement Un lointain angelus. L'ombre obscure s'étend, Déjà je ne vois plus les villages d’en face.

Un souffle, un air léger vient me baiser au front, C'est fini. Plus rien. Dans le calme profond Je n’entends plus que la fontaine sur la place.

Série VI, t. xxus, 1926 I

IT

Ah! qu’il faut vous aimer, montagnes admirables, Déserts de long silence au bas d’arides murs, Confus jaillissements de rochers dans l’azur, Ahbîmes, froids ravins et sommets impalpables,

Lieux stériles, chaos aux lignes immuables!

Quand le soleil n’est pas entré dans le ciel pur, La marmotte, troublant vos lents matins obscurs De ses appels, s'enfuit dans l’ombre insaisissable,

Dès qu’au loin a jailli la première clarté Des hautes pierres d’or et des brillants névés, Le troupeau qui vous paît fait trembler ses sonnailles.

Ainsi vous composez un chant où tout est beau, Qu’accompagne en mineur le bruit changeant des eaux, Un chant grave et serein dont mon âme tressaille.

La nuit repose au fond de la vallée et dort.

Sous elle, le torrent gémit sans violence.

Sur les pentes la lune à l’ombre mêle encor Sa lumière éclatante et sa pâle indolence.

Il est tôt. Les maisons dont personne ne sort Sont pleines de sommeil, le hameau de silence. J'ai la rosée aux pieds, sur le front un ciel d’or, Mon pas d'un rythme égal lourdement me balance.

D'une intime douceur je me sens imprégné :

Mon cœur porte l’espoir de la cime à gagner.

Et cependant, nuit, J’avance taciturne.

Le froid, si je m'arrête, aussitôt me saisit Sur la pierre incertaine où je me suis assis Et j'éprouve l’effroi du mystère nocturne.

C'est un homme rugueux au visage pensif :

Sa main est une poigne épaisse et bienfaisante. Il a le verbe grave et la démarche lente

Et ses yeux ont pour tout des regards attentifs.

Quand, aux flancs du rocher, un voyageur poussif S'attarde sur la corde, il l’encourage, il chante, Puis, en s’abandonnant à son humeur patiente, I] jette à l'horizon plus d’un coup d'œil furtif.

Il goûte, dans son âme obscure, le mystère De ces lieux familiers et de cette humble terre Où s’accomplit sa vie, où ses parents sont morts.

La montagne est pour lui comme un vivant qu'il aime : La roche qu’il gravit, le pauvre champ qu’il sème, Il a tout mesuré de ses constants efforts.

Il pleut. La route est vide. Il ne passe personne.

Au ras des toits mouillés les brouillards vont courant: Is embrument les monts et les rochers luisants

Et, dans leur voile épais, la terre s’emprisonne.

Le jour, d’un rythme lent, s'écoule monotone. On ne sait rien du monde. On ne sait rien du temps. À la tour de Péglise, où n’est aucun cadran,

trangère à nos vœux, l’heure jamais ne sonne,

Seuls, le déclin de l'ombre ou les bruits familiers Qui montent du village annoncent les progrès Du jour, qui va mourant, et de la nuit prochaine.

Il pleut. Décolorée, au creux des horizons, La nue, amoncelée, obscurcit ses flocons.

Il semble qu’à mes mains pèsent de lourdes chaines.

Juillet. Déjà, partout, les fraises mürissantes Font autour des rochers des gouttes de sang frais. C’est le moment choisi des récoltes gourmandes Sur les prés et dans l’ombre heureuse des forêts.

Rôder avec lenteur sur le déclin des pentes, Chercher parmi la ronce et les buissons épais, Remuer l'herbe courte où parfume la menthe, Écraser dans ses doigts surpris le serpolet,

Déchirer ses poignets aux épines cachées, Atteindre ainsi la fin d'une chaude journée Et sentir, sur ses mains, l’arome des beaux fruits,

Tel est l’humble plaisir de ces longues cueillettes : Il suffit à chasser les ombres de l'esprit Et laisse un rayon d'or dans l’âme satisfaite.

I] s’en allait, le soir, de son long pas pesant, Sonner les angelus, inquiet et sombre,

Et lent, depuis la guerre, et le cœur noyé d’ombre, Car ses trois fils, tués, hélas! marchaiïent devant.

Le jour, sur les sentiers, on le voyait poussant

Son vieux mulet bâté, comptant toujours leur nombre, Comme après l'incendie, errant dans les décombres, On cherche ce qui reste encor dans le néant.

Aigri, jugeant sa femme indolente et mauvaise, Seul et loin dans les prés, pour pleurer à son aise, I] se sauvait la nuit sous le ciel amical.

Le dimanche, il chantait au lutrin paroissial : Aujourd'hui, comme un homme hagard et sans pensée, Chassant la taupe, il va, fuyant sa destinée.

C’est l’heure chaude. L’air, comme une forge ardente Où rougit, dans le feu, l’acier des fusions,

Brûlant comme une flamme, embrasant chaque pente, Accable la montagne et flambe aux horizons.

C’est l’heure lourde. On sent que le sommeil tourmente Les yeux pesants, l’oiseau, les fleurs, le papillon.

On cherche pour dormir la terre nonchalante,

Un coin d’ombre et la paix sur un lit de gazon.

C'est l'heure douce où je me livre à mon caprice, Lisant, rêvant sans règle, auprès de l’eau qui glisse, Et mesurant du pré la longueur de mon corps.

Je m’'abandonne alors à la molle indolence.

Je subis du torrent l’uniforme cadence Et, me laissant bercer à son bruit, je m’'endors.

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