IX
Déjà le soir penchait lentement vers la terre, Universel et doux, et, dans sa majesté,
Les sommets, pleins de feu dans leur masse légère, Paraissaient agrandis sur le ciel velouté.
Une ombre maternelle enveloppait l’austère
Et vaste solitude, où notre pas réglé
Était l'unique bruit. Et, courte, au gris des pierres La campanule bleue emmélait sa beauté.
Tandis que nous montions au plein de cette fête. Un rayon attardé courait sur quelque crête Et mourait, tout d’un coup, dans le ciel infini.
Le refuge était proche, et rien ne l’annonçait. Dans ce désert, comblé de silence et de paix, Nous nous sentions heureux et le cœur attendri.
Véêtant l’énorme mont d’une robe mouvante, Le brouillard accourait, rapide, dans le vent, Portant l'ombre et le froid, s’accrochant à la pente,
Se coupant aux rochers, sombre, immense, effrayant.
La montagne, aussitôt, se couvrit d’épouvante : Ce fut comme un sépulcre où nous étions vivants! Humant, dans l'air, l’effroi de la tourmente, Effrayés du silence et tout le corps tremblant,
Suspendus sur l’abime à la pierre incertaine, Las de sentir sur nous passer la froide haleine, Nous nous hâtions de fuir enfin vers la clarté.
Mais, ainsi qu'un jaloux, nous pressant sur sa face, Le mont nous contraignait d'aimer sous sa menace L’horreur de sa sublime et farouche beauté.
Sur ses bords incliné, j’entendis dans son eau Son soupir éternel et sa chanson divine :
« Ô jour harmonieux, disait en son berceau La source qui naissait à l'aurore opaline,
OÔ jour harmonieux, viens colorer mon flot; Jour qui fleuris la terre et, le long des ravines, Descends pour te baigner en l’onde du ruisseau, Je t’aime, époux sacré que le ciel me destine.
Accours, maître puissant que chaque homme bénit, Viens disperser le mal qu’abrite toute nuit; C'est pour toi que je sors des entrailles obscures.
Répandant sur mon lit ta sublime clarté, Tu mêleras ta gloire à mon activité. »
Et le jour surgissant baïisa la source pure.
L'air est comme une forge et tremble avec outrance. Je m’assoupis. C’est l’heure où, sur les horizons,
Le lent soleil a mis la terre en fusion :
Tout le ciel, vaste et vide, est en incandescence.
Rien que de la chaleur, partout, dans le silence; Un parfum capiteux, qui monte des gazons
Et des saules amers piqués de séneçons,
À rempli, pour moi seul, la solitude immense.
Mais il me semble entendre, au loin, un faible bruit, Un long bourdonnement sourd et qui s’agrandit, Et qui devient sonore, et qui comble la nue.
Il n’y a plus que lui. Soudain, au creux du ciel, Petit, rapide, un trait noir sur l’azur vermeil : C’est un homme qui passe au fond des plaines nues.
L'univers est gonflé de chaleur. Nulle brise N’étreint l’immensité du lourd firmament bleu. Sur la roche embrasée, où ses rayons se brisent, L’ardent soleil me vêt d’un vêtement de feu.
Étendu sur la cime immobile et soumise,
Les yeux dans l’infini, mon âme adorant Dieu, Je laisse, satisfait, couler l’heure indécise Autour du socle dur où m'appelait mon vœu.
Je mesure le roc de mes deux mains tendues :
L’abime, autour de moi, presse la pierre nue Que la lumière d’or pénètre de clarté.
Fleuve insensible et lent, un flot de quiétude M'envahit et me berce, en cette solitude, Avec une imdicible et molle volupté.
Au fond du ciel, au fond du cœur, au fond du monde, Immobile et secret, éternel et vivant,
Voilé par le silence et sans cesse présent
Dans l’air et dans le feu, dans la fleur et dans l'onde,
Dans la pierre et le sol que la lumière inonde, Dans le soleil qui luit, dans le soupir du vent, Dans le cœur du héros, dans l’âme de l'enfant, Dans le sillon sacré que sa bonté féconde,
Étant tout par lui-même et réglant au dehors La lente succession des immense efforts . Par lesquels l’univers se change à chaque aurore,
Loin de l’espace et loin du temps, subtil esprit, Etre suprême, Amour, Dieu règne et nous régit. Et c’est sur ton sommet, à mont, que je l’adore.
Le jour est mort, et dans le ciel partout éteint Seule une lueur pâle, imprécise et diffuse, Surmonte encore au loin le profil incertain, Sur le couchant, d’un mont à la masse confuse.
Dans l'ombre amie on n’entend plus que le refrain Du grillon satisfait qui sous l’herbe s’amuse :
A peine si l’on voit les fantasques dessins
D'une chauve-souris à la face camuse.
Le silence est tombé sur nous avec la nuit :
De chaque maison close il ne sort aucun bruit. Mais écoutez, là-bas, cette cloche qui tinte.
Écoutez l’angélus qui sonne lentement :
Dans l’air obscur, comme un cantique il se répand. Ouvrons nos cœurs pour recueillir sa douce plainte.
La nuit est toute pleine, au fond de son mystère,
De bruits soudains et doux. C’est un vol d'oiseau lourd, C'est un meuble qui craque ou c’est un appel sourd, Incertain et plaintif, où frissonne la terre.
C’est le torrent lointain ou la brise éphémère.
C'est un soupir, un rien. C’est un furet qui court.
C'est un coq qui confond la lune avec le jour,
Un chien qui veut poursuivre une ombre mensongère.
Puis le silence obscur, comme un ample manteau, Semble tout recouvrir. Mais non, presqu’aussitôt Reprend l’universelle et brève symphonie,
Où la vie assoupie éclate à tout moment, Car le matin, qui naît aux bords des orients, Ne la trouve jamais tout à fait assoupie.