MEMBRE TITULAIRE
Il faudrait être dénué de toute faculté d'observation et de toute curiosité d'esprit, sans yeux vraiment et sans oreilles, pour n’avoir rapporté d’un séjour de six mois en Amérique aucune remarque qu'il pôût être bon de méditer à part soi ou de communiquer aux autres. Mais il faudrait être bien présomptueux, ou bien naïf, pour s’imaginer qu’en un temps si court on ait pu pénétrer jusqu’au fond l’âme d’un peuple ou recueillir les éléments d’un tableau complet de la vie et des mœurs aux États-Unis. Sans parler des autres raisons qu’on pourrait alléguer, l’immensité de ce pays s’y oppose. Les quarante-cinq États unis égalent en superficie les quatre cinquièmes de l’Europe. Un d’entre eux, le Texas, est à lui seul aussi grand que la France. De New-York à San Francisco, il y a un bon millier de lieues. [1 y en a moitié autant, ou même davantage, de la frontière canadienne au rivage de Îa Louisiane. On m'a vanté bien des fois, pendant que j'étais là-bas, le pittoresque grandiose des Montagnes Rocheuses, le climat enchanteur de la Californie, la végétation luxuriante des régions du Sud. Il me sem-
blait, sur la carte, que ces merveilles fussent à portée de ma main. Dans la réalité, elles étaient terriblement éloignées de moi. La longueur des chemins, la cherté des voyages, et aussi le collier dont j'étais attaché, collier très doux, mais qui ne m'en retenait pas moins au logis une bonne moitié de la semaine, ne m'ont pas permis de voir tout ce que j'aurais voulu. Des quarantecinq États américains je n’ai visité ou traversé qu’une dizaine, et non les plus vastes. Les termes extrômes de mes courses ont été au nord Montréal, au sud Philadelphie, à l’ouest Buffalo et les chutes de Niagara. Je n'ai pas vu Detroit, je n’ai pas vu Chicago, je n'ai pas vu San Francisco, je n’ai pas vu la Nouvelle-Orléans.. Cette énumération, que je pourrais prolonger sans peine, m'avertit d'être circonspect, d'éviter les aphorismes ambitieux et les généralisations imprudentes. Je parlerai seulement de ce que j’ai vu. Je dirai, comme le pigeon de La Fontaine : « J'étais là : telle chose m’avint », sans me flatter que ceux qui m’entendront s'y croient trouver eux-mêmes. Je m’exprimerai le plus souvent à la première personne. Ce ne sera pas orgueil; ce sera modestie, sentiment de la juste mesure. Par un renversement moins paradoxal qu’il ne le paraît à l’abord, ce moi, d’ordinaire haïssable, cessera d’être un signe d’infatuation pour devenir une marque d'humilité.
Le champ d'observation qui m’a été ouvert, c'est à peu près ce qu’on appelle la Nouvelle-Angleterre, berceau de la colonisation et de la civilisation américaines. Dans ces États de l'Est, la brise de mer apporte encore quelques effluves de l’ancien monde. On s’y souvient qu’il y a là-bas, très loin, de l’autre côté de l’Océan, un petit continent qui s'appelle l’Europe, et au bout de ce petit continent, un petit pays, petit par l'étendue, grand par son histoire et par sa pensée, qui s'appelle la France. Un peu plus à l’ouest, je ne sais si on s’en doute beaucoup. Encore, de cette Nouvelle-Angleterre,
n’ai-je pris qu’une vue sommaire et rapide. J'ai fixé dans ma mémoire les traits essentiels de sa physionomie terrestre. Je n’ai pas eu l’occasion ni le loisir d’étudier de près le caractère de ses habitants. Je ne suis pas entré en rapports avec ses industriels, ses agriculteurs, ses négociants, ses banquiers, avec ces chefs d'entreprise, avec ces businessmen dont l'activité, le sang-froid et l’audace créent chaque jour de nouvelles richesses. J’ai admiré de loin leurs chantiers, leurs bureaux, leurs usines. Je n’ai point causé avec eux. Le monde où j’ai vécu, c’est le monde intellectuel; plus exactement, le monde universitaire. Envoyé par le Gouvernement français comme professeur d'échange à l’Université Harvard, la plus ancienne et la plus illustre des universités américaines (sa fondation remonte à 1636), j'ai séjourné pendant quatre mois à Cambridge, près de Boston, au siège de cette université. Le reste du temps j'ai enseigné à l’Université d'État de Pensylvanie, Pennsylvania State College, dans un pays perdu, au milieu de montagnes ou tout au moins de hautes collines boisées qui dressent autour du sanctuaire des Muses comme un rempart de verdure au pied duquel expirent tous les bruits du dehors. J'ai visité en curieux, en conférencier, en hôte toujours gracieusement accueilli, amicalement reçu, d’autres universités encore : des universités féminines, la gothique Bryn Mawr, Wellesley, qui mire une forêt dans son lac, Smith, que trois mille étudiantes égaient de leurs jeux et de leurs rires; de grandes universités, comme Columbia, qui compte en chiffres ronds trente mille élèves; de petites universités, comme Bowdoin, qui n’en a que cinq cents, mais qui s’enorgueillit de plus de cent trente années d'existence (aux États-Unis, c’est un passé) et qui, en 1925 justement, célébrait le centenaire de deux d’entre ses plus glorieux fils, le romancier Hawthorne et le poète Longfellow. J'ai partagé la vie de ces collèges, j'ai causé avec leurs professeurs, j'ai parlé devant leurs étudiants, j'ai parcouru leur domaine, j'ai admiré leurs édifices, J'ai assisté à leurs fêtes... Si je me pique d’information et
d’exactitude, c’est de la vie universitaire aux États- Unis que je puis et que je dois parler.
Il n’est pas impossible, mais 1l est difficile de faire comprendre en quelques mots ce qu'est cette vie universitaire américaine, qui ressemble si peu à la nôtre. Il faudrait tout d’abord en esquisser le cadre. A la lisière d’une cité populeuse, ou au cœur d’une petite ville, parfois en rase campagne, un parc aux magnifiques ombrages, qu'un lac baigne ou qu’une rivière côtoie, tout au moins un immense terrain tendu de pelouses et planté de grands arbres, que l’on appelle le campus, ou, plus familièrement, le yard; dispersés à la surface de ce terrain, tantôt selon une élégante symétrie, tantôt dans un pittoresque désordre, des constructions de tout style et de toute sorte, une chapelle, une salle des fêtes, une bibliothèque, des musées, des salles de cours, des salles de travail, des laboratoires, un gymnase, une piscine, des courts de tennis, des dormitories, vastes pavillons ou coquettes villas où les étudiants ont leur gîte : c’est la cité universitaire, qui n’est pas en général enclose de murs ni de grilles, dont les portes, quand elle en a, surmontées de ses armes et de sa devise, sont grandes ouvertes à tout venant. L'hiver, quand pour des mois entiers la neige couvre le sol, quand le ciel est clair, balayé sans relàche par le vent glacial du nord-ouest, qui souffle de la région des grands lacs et des solitudes du Canada, il fait bon, chaudement vêtu, bien emmitouflé, de presser le pas à travers ces larges espaces. Mais quand revient le printemps, quand resplendit l’été, quel plaisir de s’attarder, de flàner le long des allées, de s’asseoir sur les gazons! Que de fois il m’a été donné de voir, nonchalamment étendus à l'ombre d’un hêtre pourpre, d’un orme ou d’un érable, des étudiants en flanelle blanche, nouveaux Tityres, non pas le roseau, mais la pipe à la bouche, lisant un livre ou repassant leurs notes de cours! Je me croyais transporté pour
tout de bon au sein de cette abbaye de Thélème, bâtie par l’imagination de Rabelais et la munificence du bon géant Gargantua pour abriter les études sereines, les nobles divertissements et les longs loisirs, séjour idéal, où chacun travaillait à son gré et vivait à sa guise, où la seule clause inscrite en la règle était : Fais ce que voudras. Je ne pouvais m'empêcher de faire une comparaison entre ces aspects plaisants, ces profondes perspectives, ce décor champêtre, et les hautes murailles, les façades mornes, les préaux étroits de nos édifices universitaires. La différence est frappante, et elle va loin. Car elle ne tient pas seulement à la richesse prodigieuse des Américains, à leur prédilection pour le grand, ou encore au goût des Anglo-Saxons pour tout ce qui ressemble à la nature. Elle a sa raison d’être dans une conception tout autre que la nôtre de la vie universitaire et de l’Université ellemème.
Nos universités françaises sont avant tout, sont exclusivement des lieux où l’on travaille. Elles ouvrent à leurs maitres des bibliothèques, des laboratoires, où ils peuvent se livrer à des recherches approfondies : c’est là que se fait la science. Pour leurs étudiants, elles sont en même temps des écoles qui les préparent directement, pour la plupart, à l'exercice d'une profession. Ils y entrent pourvus de ce rudimeut de culture générale que distribue chez nous l’enseignement secondaire. [ls en sortent professeurs, avocats, médecins, ingénieurs. [ls ont conscience, pendant le temps qu'ils y passent, qu'ils ne sont pas là pour s amuser. Îls pensent à l'examen ou au concours qui leur ouvriraune carrière. [ls savent que s'ils veulent réussir, ils n’ont pas beaucoup d’instants à perdre. La flänerie ne leur est pas permise. Les divertissements leur sont parcimonieusement mesurés. S'ils en prennent, c’est en dehors et à l’écart des bâtiments universitaires, dont la vue n'éveille en eux que des idées de labeur.
Le jeune Américain qui vient à dix-huit ans — c’est Fâge moyen — s'asseoir pour quatre années sur les bancs des universités, ne leur demande pas, en général, une formation professionnelle que la plupart d’entre elles ne sont pas, du reste, organisées pour lui donner, mais une éducation supérieure, plus large, plus élevée, plus variée, plus complète que celle qu'il a reçue jusque-là dans les high schools qui correspondent à nos écoles primaires supérieures et aux classes moyennes de nos lycées. Il choisit lui-même, pour chaque semestre, en toute liberté, sous réserve d'observer quelques règles de principe, les cours qu'il entend suivre. A la fin de chaque semestre, il est invité à faire, par écrit, la preuve de ce qu’il en a retenu. On lui pose des questions qui n’exigent guère, pour y répondre, qu'un effort de mémoire. S’il est assidu (ils le sont d’ordinaire et on y veille), il n’y a pas de raison pour que d’année en année il ne devienne, cet étudiant, de freshkman sophomore, de sophomore junior, de junior senior, pour qu’à la fin de ses quatre années d’études il n’obtienne ce grade de bachelier — bachelor of arts ou bachelor of sciences — qui lui permettra de revêtir désormais dans les cérémonies universitaires la robe noire et le bonnet carré, et de faire suivre son nom de ces initiales cabalistiques, B. A., B. S., par lesquelles il sera signifié à tous qu'il a reçu un enseignement libéral et qu'il est un educated man.
Üne conception aussi différente des études universitaires entraîne naturellement un genre de vie tout différent. La vie de nos étudiants français — je parle, bien entendu, de ceux, et c’est le plus grand nombre, qai prennent leurs études au sérieux — est une vie retirée et solitaire, vie de bureau, vie de bibliothèque, Où les cours interviennent presque comme une récréation: récréation austère, sans doute, mais qui, pour une heure, arrache le jeune homme à l'isolement labonieux où il retombe l’heure d’après. La vie des étudiants
américains, perpétuellement en contact les uns avec les autres, non seulement dans les salles de cours, mais dans leurs dormitories, sur leurs terrains de jeux et dans leurs clubs, est essentiellement une vie sociale. C’est non moins essentiellement, au point de vue physique, une vie active, on pourrait même dire une vie de plein air. Dans les universités des États-Unis, la pratique des sports n’est pas moins en honneur que le travail intellectuel. L'hiver, la rigueur du climat, du moins dans la Nouvelle-Angleterre, ne permet pas de s’adonner aux exercices du corps ailleurs que dans les spacieux gymnases, admirablement construits et aménagés, que tout collège possède. L'été, tout se passe au dehors. Tennis, base-ball, foot-ball, basket-ball, course à pied, natation, canotage, tous les jeux qui aiguisent le coup d’œil, développent les muscles, disciplinent l'effort y sont pratiqués à toute heure du jour. Le matin, en me rendant à mon bureau, niché dans une des alvéoles de cette immense ruche qu’est, à Harvard, la Widener Library, je longeais les courts de tennis où deux par deux, quatre par quatre, d'innombrables partenaires faisaient voler les balles sur les raquettes comme une nuée d'oiseaux. Le soir, quand je m’en retournais chez moi, j'apercevais dans le crépuscule de grandes formes blanches qui, à la cadence du pas gymnastique, tournaient sans répit autour du yard. Ou bien si, désireux de goûter un peu de fraicheur, j'allais flâner sur le bord de la Charles River, qui sépare Cambridge de Boston, je voyais filer sur l’eau calme, sous la poussée des avirons maniés par seize bras robustes, les fins canots de course, allongés comme des aiguilles, tandis que l’entraineur, le coach, debout dans un bateau à pétrole qui se tenait constamment à leur hauteur, hurlait sans arrêt dans son porte-voix, rythmant les mouvements de l’équipe, encourageant les faibles et gourmandant les négligents. Il s'agissait d’être en forme pour les grandes joûtes qui, au mois de juin de chaque année, mettent aux prises les champions — choisis avec un soin minutieux, après des épreuves préparatoires sans nombre — des deux éter nelles rivales, Yale, l'Université de New Haven, et Har-
vard, l'Université de Cambridge. Quelle couleur l’emportera? Est-ce le bleu de Yale, ou le cramoisi de Harvard? Victoire ou défaite sont saluées de part et d’autre par des cris de triomphe ou des explosions de rage, et prennent les proportions d’un événement national.
Pour soutenir de si grands intérêts, il faut évidemment des sujets d'élite. Chaque université a les siens, qui sont environnés d’égards, honorés d’une considération particulière, logés quelquefois — c’est le cas à Pennsylvania State College — dans un bâtiment particulier, une sorte de Prytanée. Mais ne croyez pas que les exercices les plus difficiles et les plus violents soient réservés à des spécialistes. Chacun y prend part, et se pique d’exceller au moins dans un d’entre eux. Le goût en est inné chez ces jeunes gens. Ï]l apparaît dès l'enfance. Il est à son point culminant pendant les années d'université. Il persistera toute la vie. Il n’est pas d'homme d’affaires à Boston, qui, enchaîné à son office pendant tous les jours de la semaine, ne consacre son samedi à une grande partie de golf sur le terrain du Country Club auquel il est immanquablement affilié. De l’automobile qui vous emporte à toute vitesse le Iong des routes asphaltées ou cimentées, — les merveilleuses routes sans poussière, — il vous arrive maintes fois d’apercevoir de loin, marchant à travers la campagne, escorté de son porteur de crosses, un gentleman d’âge respectable et d’allures débonnaires, vêtu de gris de la tête aux pieds, casquette, culotte courte et bas de laine. Il poursuit la balle que tout à l’heure il a lancée d’un bras sûr vers le trou minuscule dont l’emplacement est marqué, à quelque cent mètres de là, par un drapeau qui flotte au vent. Cet entrainement aux exercices du corps a d'excellents effets sur le développement de la race. Les étudiants américains sont en général très grands, — une taille d’un mètre quatre-vingtsest parmi eux chose courante, — bien plantés, larges d’épaules. Ils sont forts, et ils se font gloire de leur force. « Nous autres Américains, me disait avec fierté un de mes meilleurs élèves, nous sommes des athlètes. » Celui qui parlait ainsi n’était pas, tant s’en faut, un sportsman fanatique. C'était un bachelier de 1924, aspirant au grade de master,
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qu’il a conquis cette année même, futur professeur d'université, et pour le moment préparant, en vue du doctorat, une thèse de littérature française sur Alexandre Soumet. Tous ces jeunes gens sont soucieux de maintenir un juste équilibre entre l’activité des muscles et l'activité de l'esprit. À Harvard, les cours se font de 9 heures du matin à 3 heures de l’après-midi, interrompus seulement de 1 heure à 2 heures pour un rapide luncheon. À partir de 3 heures jusqu’au soir, on ne songe plus qu'aux sports. Je m'en aperçus dès le premier jour. Pour des motifs personnels, j'aurais désiré placer mes conférences de 3 à 4, et non de 2 à 3, comme il avait été annoncé. Je demandai si quelqu'un y voyait un inconvénient. J’escomptais une adhésion unanime et immédiate. Il y eut une minute de silence, pendant laquelle les assistants se regardaient entre eux d’un air visiblement embarrassé. Je posai la question de nouveau. L’un d’eux finit par me répondre : « Oh! Monsieur, c’est qu'après 3 heures, il n’y a plus de cours; il n’y a plus que les sports. » Je sentis que, dans le milieu où je me trouvais, l’argument était sans réplique, et je ne me risquai pas à contrarier un usage qui avait la force d’une loi.
La vie d'étudiant ainsi comprise, avec ses matinées studieuses sans excès, avec ses après-midi de détente et de jeu, réalise pour les jeunes Américains qui la mènent l'image du parfait bonheur. Aussi gardent-ils tous, sans exception, de leur temps d'université, de leur College life, le plus délicieux souvenir. Quand ils sont entrés dans la vie véritable, cette vie affairée, fiévreuse, haletante, qui est la vie des hommes aux États-Unis, ils se reportent souvent en pensée vers ces quatre années de libre développement et d’insouciante gaîté. Ils les regardent comme les plus belles de leur existence. Ils saisissent avec empressement toutes les occasions qui se présentent à eux de les faire revivre, ne fût-ce que pour quelques heures. Ils ne manquent pas de se faire inscrire à un de ces Alumni Clubs qui se fondent partout où il y a un groupe sufñii-
samment nombreux d’anciens élèves d’une même université. Chaque année, ils s’y rassemblent en un banquet, où ils convient leurs anciens maîtres. Ils écoutent avec une attention passionnée les orateurs qui exaltent la gloire, le passé et l’avenir de leur collège. Ils vident en son honneur et à sa prospérité, non pas la coupe de champagne que proscrit une loi inexorable, mais leur verre de ginger ale. Ils ne se séparent pas sans avoir entonné, debout, tous en chœur, les refrains de leur université : « Fair Harvard, thy sons to thy jubilee throng.… Belle Harvard, tes fils se pressent à ta fête joyeuse... » ou la solennelle hymne latine
Deus omnium creator,
Rerum mundi moderator,
Crescat, cujus es fundator, Nostra universitas…
Chaque année aussi, malgré la dispersion, malgré les distances, et Dieu sait si elles sont grandes aux États-Unis, malgré les affaires, et Dieu sait si elles sont absorbantes, tous ceux qui ne sont pas absolument empêchés de le faire reviennent au siège de l’Université pour la célébration du Class Day. Le Class Day, c’est la fête des anciens élèves. Chacun arbore fièrement à son chapeau, sur une large pancarte, le millésime de l’année où il a quitté le Collège, et se joint à ceux qui portent le même chiffre que lui. Les classes sorties il y a cinq ans, dix ans, vingt ans et cinquante ans sont particulièrement à l’honneur. Les membres de certaines de ces classes revêtent pour la circonstance un uniforme comique. Des hommes qui ont dépassé la quarantaine s’affublent d’un costume miparti vert et blanc, avec un minuscule chapeau vert retenu par un élastique sous le menton. D'autres fois, ils s’habillent en toréadors, boléro noir, ceinture orange, ou en membres du Ku-Klux-Klan, avec de longues robes blanches où le millésime de leur classe est inscrit en larges chiffres dans le dos. Et tout le jour ces hommes graves défilent, ainsi travestis, en public, enchantés de cette mascarade. Ils courent, gambadent, chantent à tue-tête, nent comme des enfants et s'amusent comme des fous.
— —. = En
La réunion peut avoir lieu aussi le jour du Commencement, Commencement Day, qui est, en dépit de son nom, le jour de la clôture solennelle des travaux de l’année et de la collation des grades. Séance de sortie, qui équivaut à nos séances de rentrée. J'ai assisté, d’un bout à l’autre, au Commencement Day de Bowdoin. J'y étais non pas simple spectateur, mais partie prenante. Le président et le Conseil de l’Université, le Board of Trustees, m’avaient invité à venir recevoir, en compagnie de quelques notabilités de la Nouvelle Angleterre, dont ss Alice Longfellow, la fille du poète, les insignes de docteur honoris causa. La cérémonie eut lieu dans la chapelle du Collège, où nous nous rendimes processionnellement. Elle s’ouvrit par une prière, et s’acheva par une bénédiction. Elle dura deux bonnes heures, au cours desquelles nous ouimes une demi-douzaine de discours. Puis on s’achemina vers la salle du banquet. La table d’honneur était dressée sur une haute estrade. A nos pieds s'allongeaient perpendiculairement d'immenses tablées d'anciens élèves. Ils étaient là environ neuf cents, de vingtcinq à soixante-dix ans et plus, groupés par promotions. De cinq minutes en cinq minutes, un de ces groupes se dressait comme par l'effet d’un ressort, entonnait à pleine gorge le chant de sa promotion, entrecoupé de rauques onomatopées et de bruyants hurrahs, puis se rasseyait. Quand on eut expédié la lobster salad, la chicken salad et l’ice cream qui tiennent lieu, dans ces agapes, de notre filet sauce madère ou de notre turbot mayonnaise, la série des discours recommença. Ïl y en eut sept ou huit qui furent tous longuement applaudis. À deux moments, l'enthousiasme toucha au délire. L'un, ce fut quand l'explorateur Mac Millan, alumnus de la classe 1898, exposa à ses camarades le but et les moyens de l'expédition au pôle nord, pour laquelle il se proposait de partir, et partit en effet, le surlendemain. L’autre, quand le président Sills, rendant compte de la situation morale et financière de l'Université, annonça que la classe 1875, en l’honneur du cinquantième anniversaire de sa sortie, faisait don au Collège d'une somme de 50.000 dollars. Pour bien comprendre toute l’éloquence de ce chiffre, il faut savoir
que Bowdoin est une université qui limite rigoureusement à 500, choisis avec soin, le nombre de ses élèves; que chaque classe, par conséquent, ne représente que 125 individus; que, parmi ces 125 individus, l’absence et la mort ont dû, en cinquante ans, creuser bien des vides. Jugez par là de ce qu’une université populeuse, comme Harvard, avec ses 7.000 étudiants, peut voir tomber dans sa caisse en ces jours de libéralité. Ajoutez-y les donations individuelles, qui se chiffrent par milliers ou même par millions de dollars. Vous ne vous étonnerez pas, après cela, que sans compter la valeur inestimable des immenses terrains qu’elle occupe et des bâtiments dont elle est sans cesse en voie d'augmenter le nombre, l'Université Harvard possède un capital productif de 60 à 70 millions de dollars, dont les revenus lui permettent de subvenir largement à ses dépenses. L'Université Columbia, de New-York, dispose de ressources encore plus importantes. Elle a en chiffres ronds, je le rappelle, 30.000 étudiants. Elle se vante d’être la plus grande Université des États-Unis, peut être même la plus grande Université du monde, the biggest University in the world. Ses recettes pour l’année scolaire 1925-1926 sont évaluées à plus de 10 millions de dollars (exactement $ 10.177.860,06). Sur les quarante-cinq États confédérés, il y en a douze qui n'ont qu’un budget inférieur au sien.
On croit rêver, en lisant ces chiffres fantastiques. On reste ébloui devant cette pluie d’or, — ou de papier, mais de papier qui, lui, vaut de l’or. On se demande comment peut faire l’Université Columbia pour épuiser un trésor pareil. Elle l’épuise, et au delà. Le président Butler, après avoir énoncé ces mirobolantes recettes, déclarait tout aussitôt qu'il prévoyait pour cette même année 1925-1926 un déficit de 200.000 dollars. Mais 1l n’en paraissait pas autrement ému, parce qu’il prévoyait aussi que la totalité de ce déficit serait comblée par le moyen de l'Alumni Fund. L’'Alumni Fund, c'est la bourse des anciens élèves. A Columbia, comme à Harvard, comme dans toutes les Universités américaines, dans celles tout au moins qui vivent de leur patrimoine et n’ont à compter que sur elles-mêmes, — je ne parle pas ici des Univer-
sités d’État qui, là-bas comme chez nous, sont réduites à la portion congrue, — on peut aller de l'avant. Il y a dans la générosité de leurs anciens étudiants assez de ressources pour faire face à tous les besoins.
À la condition toutefois que ces besoins paraissent justifiés à ceux que l’on sollicite d'y pourvoir. Qui commande paie, dit un proverbe. Retournez-le : qui paie, commande. Pour être soutenues par leurs anciens élèves, les Universités libres d'Amérique doivent se tenir sans cesse en rapports avec eux, leur faire approuver leur orientation et leurs projets. D’eux à elles, la liaison est assurée par le président de l'Université. Maître quasi absolu à l'intérieur, il est obligé, au dehors, pour obtenir des Alumni ce qu’il lui faut, de négocier, de discuter, de persuader ou de convaincre. Continuellement, il est en route. I visite les groupes d’anciens élèves qui se sont constitués ici ou là; il les réunit, les harangue, les éclaire, et à son tour il est éclairé par eux. Quand ces anciens élèves sont représentés par des dizaines de milliers d'hommes, répartis sur l’immensité des États-Unis, ce n’est pas une petite besogne. Pendant les quatre mois que j’ai passés à Cambridge, j’entendais dire à tout instant : « Le président Lowell est à Chicago. Le président Lowell est à San Francisco, à Cincinnati, à Saint-Louis... » Qu’y faisaitil? Il attestait par sa présence, il entretenait par sa parole, entre l’Alma Mater et ses nourrissons de jadis, aujourd’hui ses soutiens, cette communauté d’'aspirations et d'idées qui est pour les Universités américaines une nécessité vitale.
On voit par ce seul détail quel rôle les grandes institutions d'enseignement supérieur jouent, de l’autre côté de l'Atlantique, dans la vie de leur pays. Elles la dirigent, mais elles la dirigent dans le sens où une opinion éclairée veut qu'elle soit dirigée. Elles préparent à la nation une élite formée selon l'idéal que la société du temps se fait d’un gentleman américain, selon la conscience aussi qu'elle à de ses besoins actuels. L'orientation générale de l'éducation (il n’est pas, en ce moment, question d’autre chose, l’Université ayant ses organes propres pour assurer l'application dans le détail) n’est pas donnée par
une commission parlementaire, par des bureaucrates ou par des réformateurs systématiques. Elle est donnée par des hommes d’affaires, des hommes d'action, imbus eux-mêmes de la tradition universitaire, mais qui la soumettent au contrôle de l'expérience, qui la rejeunissent et la vivifient par un contact permanent avec la réalité.
En arrivant au terme de cette rapide — trop rapide — esquisse de la vie universitaire aux États-Unis, on se demandera peut-être si je ne me suis pas laissé entraîner, avec l'enthousiasme d’un néophyte, à peindre les choses sous de trop belles couleurs. Tout serait-il donc parfait dans les Universités d’outre-Atlantique? Non certes, tout n'y est pas parfait à mon gré, et au tableau que je viens de tracer, je ne serais pas en peine d'ajouter quelques ombres, si je ne craignais d’abuser de l’attention du lecteur, et si je n’avais la volonté bien arrêtée de le laisser sous l'impression de ce que j'ai vu là-bas de beau et de bon. Il serait inutile de sortir de chez soi, même en idée, sion n’v devait rentrer qu'avec la conviction bien affermie que tout y est mieux qu'ailleurs, et qu'on appartient décidément au premier peuple du monde. Je préférerais, pour ma part, que cette conviction fût jusqu’à un certan point ébranlée dans l'esprit de ceux qui me liront. Loin de moi la pensée de dénigrer et de déprécier nos Universités françaises, que j'aime pour tant de raisons, et qui, avec de petits moyens, font de si grandes choses. Mais serait-ce ne pas les aimer, que de regretter qu'aux avantages qui leur sont propres, elles ne joignent pas quelques-uns de ceux qui semblent réservés à leurs sœurs américaines, que de souhaiter qu'elles fussent plus indé pendantes, plus riches, plus souplement organisées, plus agréables même d'aspect et plus riantes, plus largement ouvertes sur la vie et plus agissantes encore sur la vie de la nation?