‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 5)Chapitre 85 sur 116 · ASSOCIÉ CORRESPONDANT · texte numérisé non relu

ASSOCIÉ CORRESPONDANT

A Monsieur le Maréchal Lyautey, Franc-comtois et Lorrain.

Pour refouler l'invasion germanique de 1914-1918, les Français de toutes les provinces sont venus à la rescousse des Français des Marches de l'Est et du Nord-Est foulées par l’envahisseur. Provençaux, Languedociens, Gas cons, Poitevins, Tourangeaux, Bretons, ont uni leurs efforts à ceux des Lorrains, des Flamands, des Artésiens, des Picards, des Champenois et des fils de l'Ile de France.

Dans cet enfer que fut la bataille de la Grande Guerre, la vaillance de tous s’est affirmée éclatante: celle des enfants des pays de Marches s’est révélée plus émouvante.

La valeur d’un homme se mesure à sa tenue devant la mort; dans le fracas des obus et sous le sifflement des balles, celui qui maîtrise son émotion et garde énergique sa volonté et lucide son jugement est un brave; parfois cette bravoure atteint au sublime.

Ceux qui se sont battus dans les jardins où, enfants, us jouaient, dans les champs et les bois où, jeunes hommet, Joyeux et confiants, ils portaient leurs rêves; ceux qui ont vu flamber comme une torche la vieille demeure dont ils connaissaient tous les secrets et qui ont tremblé pour les êtres très chers qu’ils y avaient laissés; ceux-là ont gravi le douloureux calvaire qui exige un effort surhu-

main : ce calvaire les Français des Marche: de l’Est et du Nord-Est l’ont gravi sans défaillir.

Ils ont fait le coup de feu à la lisière de leurs bois, derrire la haie de leurs jardins, dans le sillon de leurs champs; ils ont vu brûler leur ville et leur village; ils ont dû parfois, la rage au cœur, battre en retraite et rester dans le rang, sans pouvoir courir jusqu'à la maison toute proche où les vieux parents étaient encore; puis, cramponnés au sol natal, pendant quatre années, ils ont fait face à l’assaut avec une énergie désespérée; ils ont brisé l'effort germanique, reconquis leurs maisons en ruine, leurs champs dévastés — les tombes des ancêtres — et délivré les parents demeurés au pays envahi.

Depuis des siècles, pour remplir son devoir de soldat, le Français des Marches de l'Est et du Nord-Est doit faire, — en un acte d’offrande sans cesse renouvelé, — outre le sacrifice de sa vie, celui de ses biens et celui des êtres qu'il aime. Un tel sacrifice exige la force d’âme des héros.

Dax années ne sont pas encore révolus depuis la libération du territoire et, déjà, la grandeur et la misère des régions dévastées par la guerre sont méconnues; ce qu’il ÿ a de sublime dans l’héroïsme de celui qui se bat sur le so] natal est contesté et la légitimité de cette loi de solidarité nationale qu’est la loi des dommages de guerre est discutée; c’est pourquoi il a paru équitable de rappeler quel fut, à travers les siècles, le rôle des provinces françaises dans la défense du sol national et de mettre à l'honneur celles dont on peut dire qu'elles forment le rempart de la France.

La France est faite de la réunion de pays dont l'origine remonte, dans un lointain passé, jusqu'aux états de la Gaule indépendante, jusqu'aux cités de la période gallo-romaine, jusqu'aux duchés et comtés de l’époque féodale. Ces pays, dont les particularités historiques, géographiques et sociales déterminent des mœurs et des mtérêts divers, des manières de vivre et de penser diffé-

rentes, des « nuances d’âme » PAFHCUUÈrE, ce sont nos provinces.

Elles sont le résultat d'un long développement historique, le produit d’une race qui s’est adaptée au sol. Elles sont d'anciennes patries. À travers les siècles elles ont, avec plus ou moins de vigueur, affirmé leur puissance, avec plus ou moins d’énergie, préservé leurs vertus originales; mais chacune d'elles apporte dans l'unité française ses tendances propres, chacune d'elle a son rôle dans la formation de.cet ensemble harmonieux qu'est la France, chacune d'elles a sa mission à remplir pour la défense de la patrie.

L’inégalité des conditions est une des lois qui règle l’évolution de l'humanité. Parmi nos provinces, il en est dont le sol est plus riche, la vie plus paisible, la sécurité mieux assurée; il en est d’autres dont la terre exige un effort plus rude, la sécurité, une vigilance toujours en éveil, et dont la vie est sans cesse troublée par le fracas des batailles.

Dans certaines provinces, les complaintes populaires, les noms des villages et des lieux dits, les ruines disparaissant sous les ronces et la poussière, les toits neufs des maisons — rouges commes les gouttes de sang d’une blessure qui n’est pas encore fermée, — rappellent les ravages des guerres; dans d’autres provinces, les demeures semblent défier les siècles et méritent leur beau nom qui renferme une idée de permanence et de durée, car ces vieilles demeures, chargées de souvenir, passent d’une génération à l’autre, avec tous ces objets parfois bien modestes qui n’ont d’autre prix que celui d’avoir été maniés par des mains très chères, sans que vienne à l'esprit la pensée que la torche de l’envahisseur puisse faire flamber le dépôt légué par les ancêtres.

Dans le monde entier, il n’est pas de pays, — la Pologne exceptée, — plus dangereusement placé que la France; il n’est pas de nation dont l'existence ait été et soit plus directement et plus continuellement me-

nacée : par ses rivages, la France tient aux mers, là elle se heurte à une race entreprenante et réaliste, la race anglo-saxonne; par ses frontières terrestres, elle tient aux pays de race germanique et doit s’arc-bouter sur son propre sol pour résister à la poussée de cette race prolifique et guerrière.

Depuis des siècles, notre patrie vit sous la menace, alternée et parfois combinée, de ces deux races.

Pendant quatre siècles, du x1° au xv®, on a pu 8e demander si la France resterait française ou deviendrait anglaise. Ducs de Normandie, ducs d'Aquitaine, comtes d'Anjou et de Touraine, les rois d'Angleterre dominaient des rivages normands aux monts de Gascogne.

Jeanne d’Arc a bouté l'Anglais hors de France, mais la menace anglo-saxonne depuis le xv® siècle persiste; ce n'est plus une menace d’annexion, c’est une menace qui tend, — avec une persévérance qui ne s’est pas lassée, quels que soient les partis politiques au pouvoir, — à brider l'essor de la force française et à le contenir dans d'étroites limites.

Si, après quatre siècles de luttes, la menace d’invasion anglaise s’est transformée en menace de contrainte, après deux mille ans, au cours desquels ont alterné les périodes de guerre et les périodes de paix, la menace d'agression et d’invasion germanique n’a pu être écartée.

Durant quatre siècles et demi, Rome gouverna la Gaule. Aussi longtemps que la force politique de l'Empire eut la vigueur qui vient d’un pouvoir solidement établi, c'est-à-dire pendant deux siècles, la paix romaine s’étendit jusqu’au Rhin. Les peuples gaulois connurent la vie heureuse des peuples qui n’ont pas d'histoire. Mais au milieu du rie siècle, la force de l’Empire est ébranlée par l'anarchie. Les légions sont plus préoccupées par le souci de fixer sur les épaules de leurs chefs le manteau impérial que par celui de tenir la garde du Rhin. L’Empire est aux enchères. L’instabilité du pouvoir central s'oppose à la direction d’une politique extérieure suivie et à l’organisation de la défense du territoire. Sur toutes les frontières les Barbares exercent leur poussée. Les Francs et les Alamans pénètrent dans la Gaule et la

dévastent. Constance Chlore, Constantin, Julien l’Apostat parviennent cependant à refouker les Barbares sur la rive droite du Rhin, mais en l’an 400 les légions rhénanes sont rappelées en Italie et depuis cette époque l'effort des peuples de l’ancienne Gaule s’est épuisé à vouloir reporter sur le Rhin la barrière qui est la seule sur laquelle ils puissent arrêter l’envahisseur avant qu'il n'ait foulé le sol de la patrie.

Au vire siècle la dynastie mosellane des Pépin fonde en plein cœur de l’Austrasie un pouvoir politique qui s'étend sur tous les peuples de la Gaule et assure leur sécurité en maintenant les Sarrasins au delà des Pyrénées et les Germains au delà du Rhin. En rétabhssant l’Empire d'Occident (800), Charlemagne crut avoir restauré pour de longs siècles l'antique paix romaine. Mais la loi du partage égal des patrimoines ne permet pas Jes longs espoirs : elle limite à une ou deux générations l'effort des fondateurs d’Empire comme celui des fondateurs de famille. Louis le Débonnaire, le seul des fils de Charlemagne qui lui survécut, se conformant à la coutume germanique du partage successoral, divise l’Empire entre ses trois fils et après sa mort, le néfaste traité de Verdun (843) brise l’Empire en trois tronçons, crée la Germanie et la Francie et, entre elles, la Lotharingie qui, au lieu d’être la région où se combineraient les influences germaniques et françaises pour rayonner ensuite sur leur pays d’origine, devint une sorte de proie que se disputeront les empereurs d'Allemagne et les rois de France. |

C’est la tragique destinée des provinces de l’ancienne Lotharingie de servir de champ de bataille à des luttes dont il faut redouter que le terme ne soit pas atteint.

Pour couvrir la France face à l'Est il faut une barrière; la barrière du Rhin faisant défaut, c’est le sol même de ces provinces qui la remplace. Pendant la guerre de 1914- 1918, tout le long de cette bande de territoire qui des bords de la mer du Nord s'étend jusqu’à la trouée de Belfort, — de la mer du Nord aux Vosges, disait le cammuniqué, — s’est fixée, entre les tranchées où se tenaient toujours en alerte les soldats des deux armées, cette

frontière sanglante, zone désertique, bande de terre qui n'appartenait à personne, couverte de fils de fer enchevêtrés, labourée par les obus, zone de mort où, chaque fois qu’un être vivant s’y hasardait, éclataient les grenades et sifflaient les balles et dans laquelle, le soir venu, le jailissement des fusées éclairantes illuminait d’une Jueur blafarde les corps des héros tombés n’ayant d’autre hnceul que le voile des nuits qui tombe des étoiles.

C'est un frappant contraste que celui qui existe entre ces provinces depuis dix-sept cents ans toujours alertées, à intervalles presque réguliers, ravagées par les gens de guerre, et ces autres provinces dont la vie — au cours des siècles — s’écoule paisible, à peine troublée par le fracas des batailles.

La Bourgogne est une terre qui incline son peuple au particularisme et lui inspire des idées de grandeur et d'impérialisme. |

La vallée de la Saône est le lieu d’où s’épanouissent en tous sens les routes venues de Marseille, de Provence et d'Italie par l’étroit couloir du Rhône. Vers le Rhin, la Moselle, la Meuse, la Seine et la Loire s'ouvrent la porte de Bourgogne, les seuils de Lorraine et de Languedoc, les passages de l’Auxois, le sillon de la Dheune. C’est par cette plaine que de Lyon, l'influence latine a rayonné sur la Gaule.

Cette vallée, au carrefour du monde méditerranéen, des pays rhénans, des bassins de la Seine et de la Loire paraissait appelée à former le berceau d’un État puissant. Une telle position inspirait au peuple qui la tenait l'ambition de dominer les pays du Centre, du Nord et de l'Est. Mais un point d'appui solide manquait à son élan vers la conquête; il n’y avait pas de centre autour duquel coordonner les efforts.

La Saône, paisible et lente, est un chemin qui passe au milieu des peuples riverains sans les unir. Dans les temps celtiques, les marais et les forêts humides enveloppaient ses bords; les tribus se disputaient les points où

étaient établis les ports et les passages. Entre les Éduens et les Séquanes, elle fut une cause de conflits comme au Moyen Age entre les seigneurs bourguignons et les seigneurs francs-comtois. Le sillon qu’elle trace fut une limite sur laquelle tendait à se fixer une frontière politique : Francie et royaume de France à l’ouest, Lotharingie et Saint-Empire à l’est. Les efforts tentés pour fonder sur les bords de la Saône un État puissant mirent parfois en péril l’unité nationale, mais toujours ils ont échoué. |

A l’époque celtique, les Éduens, maîtres des rives de la Saône, retranchés dans le massif du Morvan, formidable redoute que dominait Bibracte, maïtrisaient les tribus qui l’entouraient et surveillaient les principales routes de la Gaule; mais ils ne purent donner à leur empire l'unité et la cohésion nécessaires pour résister au choc des nations rivales. Ils durent se soumettre à la volonté des Arvernes, fortement installés dans les monts d’Auvergne, réduit central de la Gaule. Ils entrèrent dans leur fédération. Alliés infidèles, ils tentèrent de ressaisir la suprématie par l’amitié de César. Mais leur force d’expansion était rompue. À Bibracte détruite succéda Autun, et leur cité devint une simple division de la province lyonnaise.

A l’époque franque, les rois de Bourgogne rétablissent la prospérité de la région dévastée par les invasions, rédigent un code de lois, organisent un État en s'inspirant des institutions romaines; soutenus par leurs guerriers, ils rêvent de reconstituer à leur profit l’unité gauloise. Mais Clovis et ses fils arrêtent l’essor de cet empire naissant et le royaume de Bourgogne n’est plus avec la Neustrie et l’Austrasie qu’une grande région de la France administrée par les princes mérovingiens.

Sous les Carolingiens, la Burgundie est brisée en deux par le traité de Verdun : le duché à l’ouest de la Saône, dans les états de Charles le Chauve et le diocèse de Besan- <on, la future Comté, à l’est, dans les domaines de Lothaire. Le duché de Bourgogne devint alors un pays frontière face à la Lotharingie d’abord, face au Saint- Empire romain ensuite.

Sous les Capétiens, les ducs de Bourgogne sont de hauts et puissants barons, vassaux du roi; jusqu’au xv® siècle ils sont fidèles au pacte féodal, mais celui-ci rempli, ils veulent rester libres dans leur seigneurie et en 1315 Louis X reconnaît les droits de la nation bourguignonne.

Au xv® siècle, ils ont réuni le duché et la Comté de Bourgogne; ils tiennent la vallée de la Saône et ses débouchés; ils s’appuient sur la Loire et le Jura; ils sont mattres de la Picardie, de l’Artois, de la Flandre, du Hainaut, du Brabant, de la Hollande, du Luxembourg. En face de la puissance des rois de France, ébranlée par la guerre de Cent Ans, ils dressent un État féodal redoutable. Ils arrêtent la marche des Capétiens vers le Rhin; ils menacent de rompre l’unité française et de reconstituer, entre France et Allemagne, une Lotharingie s’appuyant aux Alpes, et tenant les côtes de la mer du Nord.

Philippe le Bon (1419-1467) tente de réaliser la grandeur des destinées bourguignonnes. Il croit le moment propice : le dauphin Charles s’est réfugié à Bourges, les Anglais sont maîtres de la Normandie, de l'Ile-de-France, de la Champagne, de l’Aquitaine. Entre ces deux forces rivales, Angleterre et France, le grand-duc d'Occident poursuit l'exécution de son dessein. Il est l'arbitre entre ces deux puissances. Il utilise leur antagonisme pour se grandir. Il veut maintenir les rois capétiens au delà de la Loire et recevoir des Anglais touteautoritésurles territoires conquis.

Nommé régent du royaume par Henri VI d'Angleterre, il obtient les comtés de Champagne et de Brie. Il est près d'atteindre le but. Seule une frêle barrière de forteresses françaises sur l’Oise et sur l’Aisne lui ferme la route de Paris, siège de son gouvernement. Il porte son effort contre elle. A Compiègne, Jeanne d’Arc arrête son élan. Elle succombe sous les murs de la petite place forte. Mais elle a relevé le courage des défenseurs. Son geste a indiqué le point où était le péril. La ville tient bon et une armée de secours commandée par le comte d'Alençon, La Hire et Xaintrailles la délivre. Philippe le Bon recule.

Charles le Téméraire (1467-1477), héros hardi et amhitieux, reprend le dessein de son père. Mais il calcule mal son élan. Il ne peut ramasser dans une volonté com-

mune et entraîner vers son but la nation bourguignonne; celle-ci comprend mal son rêve de restauration d’un royaume d’Austrasie dont Nancy serait la capitale. Il est impuissant à lui communiquer l'impulsion nécessaire, et en 1477 il tombe sous les coups des soldats de René I, duc de Lorraine. Le péril bourguignon est écarté, la Bourgogne devient une province française.

Dans le royaume elle vécut calme et prospère, couverte à l’est par la Franche-Comté, au nord par la Champagne.

De toutes les provinces de France, la Franche-Comté est celle qui a éprouvé le plus durement les misères d’une position frontière. La vallée du Doubs unit la plaine d’Alsace au sillon de la Saône et à celui du Rhône. C'est une grande voie commerciale; c’est aussi un chemin qui s’ouvre aux invasions. Le peuple placé à la garde de ce défilé a la plus douloureuse des histoires. Il a toujours cherché, mais en vain, à tenir les points nécessaires à la protection de son sol : face à l’est les rives du Rhin; face à l’ouest les rives de la Saône; repoussé des deux côtés, il dut lâcher prise, se cantonner dans les vallées étroites et profondes du Jura et dans la plaine du Doubs que domine Besançon.

Gardant une des marches militaires les plus importantes de l’Empire romain, il est attaqué au rre siècle par les Cattes, au 111€ violenté par les Alamans, aux 1v° et ve bousculé par la ruée des Barbares; rattaché en 84 au royaume de Lothaire, il partage avec le peuple lorrain la tragique destinée des pays de l’ancienne Lotharingie; placé entre la France et l'Allemagne il subit le choc de tous les assauts que se livrent les rois et les empereurs; pendant quatre siècles, du xiv® au xvrie, la Franche-Comté est ravagée par les guerres; meurtrie et brutalisée, elle aspire au repos; elle sollicite la neutralisation de son territoire; son histoire n’est qu’une lutte désespérée, traversée çà et là par de courtes trêves, sous le règne de princesses bienfaisantes. En 1678, elle devient une province française. La politique séculaire des Capétiens a atteint son but. Louis XIV tient une des portes qui s'ouvrent sur l’Allemagne.

Dans le royaume de France la Franche-Comté trouve

le repos, la halte définitive. Elle perd ses libertés, mais elle connaît l’ordre et la sécurité. La monarchie aide au développement économique du pays; l’agriculture, l’industrie, le commerce prennent un splendide essor; le long des cours d’eau les forges à fer, les scieries, les papeteries, les moulins se multiplient; de nombreuses routes facilitent les voyages et les transports; les villages se repeuplent, les villes s’agrandissent. Au xi1x° siècle elle subit le contre-coup des invasions de 1814 et de 1870- 1871 sans que sa prospérité matérielle en soit profondément atteinte. |

Le Dauphiné n’a pas, comme la Bourgogne, été entrainé vers la conquête et l'impérialisme; il n’a pas, comme la Franche-Comté, été broyé entre la France et le Saint-Empire. Appuyé sur la haute muraille des Alpes, protégé par le fossé du Rhône, il s’est isolé dans ses montagnes et dans ses plaines qu'encadrait le cours rapide du fleuve. Province autonome dans le royaume de France en 1349, il rompit facilement les liens qui le rattachaient au Saint-Empire romain, fournit à la monarchie les ressources en hommes et en argent nécessaires à son œuvre nationale et soutint fidèlement son effort pour fonder l'unité française.

Le ciel bleu de la lumineuse Provence, marche de la France face à l'Italie, n’a éclairé qu’à de rares intervalles les misères de la guerre, tribut habituel des pays frontières. Depuis le passage des Barbares au ve siècle, les Sarrazins au vil, les Impériaux au xvie et au xviie foulèrent son sol sans que les dévastations y aient laissé des traces profondes.

Cest la contrée française qui reçut la première les rayons de la civilisation venue d'Orient. Sur cette terre qu'illumine un clair soleil et que baignent les flots bleus de la Méditerranée, la Grèce et l'Italie se sont prolongées; elles y.ont fondé de florissantes colonies et d’opulentes cités, elles y ont apporté leurs dieux, leurs arts, leur langue, leurs institutions, leur commerce, leur industrie.

Sérir VI, t. xx, 1925 3

Dans cette région, la vie méditerranéenne s’est épanouie sous sa forme hellénique et sa forme latine. Les côtes échancrées du golfe de Ligurie offraient un abri sûr aux navires de Phocée ou d’Ostie; par là ont pénétré dans la Gaule druidique, mystérieuse et redoutable, les hommes et le génie de l’antiquité; et pendant six cents ans la civilisation latine s’épanouit dans cette province lumi neuse et féconde, où les Romains retrouvaient le ciel de l'Italie, les mœurs de ses habitants, la beauté de ses villes et le charme de ses campagnes.

Cette civilisation meurtrie par le passage des peuples barbares ne fut pas détruite; dès le 1x® siècle la nation provençale retrouve la sérénité favorable à l’éclosion de cette langue harmonieuse et sonore en laquelle les poètes aiment fixer leurs rêves; et tandis que les chevaliers des provinces du Nord et de l'Est doivent lutter sur leur propre sol contre les Germains, les Normands et les Anglais, c'est vers l'Italie, vers l'Espagne, vers les pays du Levant dont les Croisés ont ouvert les portes, c’est vers la Palestine et la Tripolitaine que les comtes de Provence tournent leur ardeur guerrière.

Comme la Provence, le Languedoc est une terre que Rome marqua de son empreinte et dans laquelle la civilisation latine, profondément enracinée, se maintint malgré le passage des Barbares.

Au Moyen Age la pensée latine s’épanouit dans une floraison d’idées philosophiques et religieuses où se mèlaient les souvenirs de l’antiquité et les influences venues

d'Orient. Tandis que sur les bords de la Seine s'élabo-

rait une civilisation plus austère et plus rude, la civilisation douce et raffinée de l’Occitanie brillait d’un vif éclat. La langue d’oc en traduisait les aspirations et les troubadours s’en allaient de château en château semant par les routes leurs poésies légères et passionnées. Toulouse rayonnait à la fois sur l’Aquitaine et la Provence. C'était, avec ses légistes, ses philosophes et ses poètes, une métropole intellectuelle, la rivale de Paris.

C'était aussi la capitale d’une France méridionale qui se dérobait aux directions politiques de la monarchie capétienne.

ms :

Les comtes de Toulouse, marquis de Gothie, ducs de Narbonne, échappaient à l’autorité du roi. C’étaient de puissants seigneurs trop éloignés de Paris pour être contraints à l’observation du pacte féodal.

À la fin du xri* siècle ces tendances particularistes prirent une vigueur nouvelle; en se jetant dans l’hérésie albigeoïise, les populations de l’ancienne Narbonnaise se détachaient des autres peuples de France; elles se constituaient en nationalité distincte, ayant sa doctrine politique et religieuse. C’est alors que les Croisés de Simon de Montfort firent la conquête de cette contrée qui se séparait. L'évolution qui entraînait les peuples du Languedoc vers une destinée particulière était arrêtée.

Cette nation languedocienne qu'avait bercé le rêve d'un royaume d’Occitanie demeura longtemps réfractaire aux influences du Nord. Elle aida vaillamment les rois de France dans leur lutte contre les Anglais, mais affirma toujours sa volonté de former un État dans l’État : à la fin du xvi* siècle elle montre encore sa volonté autonomiste avec Henri Ier, duc de Montmorency; au xvi1e siècle elle soutient Gaston d'Orléans dans sa révolte: après la révocation de l’Édit de Nantes elle offre aux calvinistes l'appui de ses forteresses et le refuge des monts boisés de ses Cévennes. Mais ce particularisme finit par s’émousser et, au xvinie siècle, la province disciplinée accepte les directions françaises. :

La Guyenne et la Gascogne constituent le fragment principal de cette Aquitaine dont l'effort particulariste à plusieurs reprises menaça de rompre l’unité française.

À de certains moments la rupture avec le Nord parut définitive. Au ve siècle les Visigoths d'Espagne occupaient tout le midi de la Gaule; leur empire se dressait ice au royaume des Francs. Toulouse était sa capitale, la Loire sa frontière. A la bataille de Vouillé (506), Clovis brisa cette puissance, mais l’autorité des rois demeura toujours mal assurée sur ces provinces qui s’appuyaient aux Pyrénées. Au xt® siècle, Guillaume VIII, duc d’Aquitaine, est l’égal en puissance de son suzerain. Il semble le véritable roi de France; c’est à lui que s’adresse le pape Grégoire VII lorsqu'il voulut lancer les chevaliers

chrétiens à la défense de Byzance menacée par les Turcs.

En 1154, Henri Plantagenet, duc de Normandie, et par sa femme Aliénor, duc d'Aquitaine, monta sur le trône d'Angleterre; la Guyenne et la Gascogne furent alors prises dans le mouvement de la politique anglaise. Pour retenir dans l'unité française ce midi aquitain qui s’échappait vers d’autres destinées, il fallut attaquer et vaincre la nation étrangère qui le tenait en son pouvoir. Bien qu’elles fussent l'enjeu de la lutte, c’est le sol d’autres provinces qui servit de champ de bataille. Pendant la guerre de Cent Ans, elles subirent les dures réquisitions des soldats du Prince Noir et des soldats de du Guesclin, mais restèrent en dehors de la tourmente qui désolait les provincès de la Loire et de la Scine.

L’Auvergne, le Limousin, la Marche, le Bourbonnais, provinces groupées sur le Massif Central et sur ses bastions avancés, — réduit des guerres de l'indépendance, — abritent sur leurs plateaux et dans leurs vallées des populations qui n’éprouvèrent des grandes luttes nationales que les derniers contre-coups. Pays de marche pendant quatre siècles, entre les domaines du roi de France et ceux du roi d'Angleterre, elles subirent le passage des hommes de guerre, les escarmouches des troupes se disputant le butin, les combats pour l'attaque ou la délvrance des châteaux forts, mais échappèrent aux ravages systématiques qui dévastaient les pays voisins.

Depuis l'invasion arabe du vire siècle, ces provinces du Centre et du Midi, couvertes par les provinces du Nord et de l'Est, n’ont pas connu le bouleversement des invasions qui emportent tout sur leur passage. Le visage de la terre et des choses s’y transforme plus lentement que dans les pays de marche sans cesse ravagés. Depuis des siècles, les mêmes chemins conduisent au village et à la ville nichés au même creux du plateau ou au même coin de la vallée; l'appel de la cloche qui sonne à l’église romane est celui qu’entendaient les ancêtres et le seuil usé de Ja vieille maison demeure, gardant la trace sécu- Jaire des générations qui ont passé.

Le Poitou est une terre ouverte; aucun obstacle ne

protège ses frontières. C’est un lieu de passage, un seuil entre la Loire que tenaient les rois de France et la Garonne que dominaient les ducs d'Aquitaine, rois d'Angleterre.

Pendant les quatre siècles que dura la lutte contre les Anglais, le Poitou fut une marche foulée et dévastée par les soldats de France et les soldats d'Angleterre. Avec le Berry, l'Orléanais et la Touraine, elle devint l’une de ces provinces hérissées de châteaux forts à l’abri desquels le roi de Bourges cherchait un refuge. Orléans, Bourges, Tours et Poitiers, voilà les quatre forteresses d'angle du camp retranché où se concentraient les derniers soldats du roi du France.

La Bretagne s’élance dans l'Océan, offrant à Pasiaui des vagues ses falaises et ses rochers. C’est le pays de la mer, l'Armorique. Dès la fin du 11€ siècle les pirates saxons menacent ses côtes. Rome organise la défense. Les villes s’enferment dans une ceinture de remparts et le long du littoral s'élève une ligne de forteresses. Mais au rve et au ve siècles, l’Empire romain ne peut plus assurer la défense de ses provinces lointaines. Sa puis- . sance est ébranlée par le choc des peuples barbares qui ont franchi le Rhin et le Danube. En vain les peuples de l’ancienne confédération armoricaine se groupent pour résister. L'unité de commandement fait défaut. Les Alains envahissent le pays, détruisent les villes et dévastent les champs. Les Saxons ravagent le littoral, remontent le cours des rivières et refoulent les populations dans les forêts.

C'est sur ces rivages déserts qu’au milieu du ve siècle les Bretons, chassés de leur île par les Angles et les Saxons, cherchent un refuge. C’était un peuple fier, énergique, Hdépendant. Il avait longtemps résisté aux invasions des Anglo-Saxons. Vaincu, il préférait l'exil à l'esclavage. Il apportait dans la péninsule armoricaine son particularisme farouche. C'était une véritable nation qui s'installait à l'extrémité de la Gaule. Mais cette nation, au lieu de se concentrer, cédait aux tendances particularistes de la race et se divisait en clans.

Au 1xe siècle, quand les Normands attaquent les rivages

bretons, ils trouvent un peuple désuni, incapable de résister. Ils s'installent sur les côtes et de là ils s’en vont dans l’intérieur des terres, portant la désolation et la ruine. Accablés par ces malheurs, les Bretons se rassemblent sous l’autorité d’un chef unique, Alain Barbetorte, et délivrent leur patrie (936-940). L’unité bretonne est fondée.

Le régime quasi patriarcal du clan disparaît; le système de la féodalité lui succède; sur cette terre si souvent ravagée se dressent les forteresses des barons féodaux; groupés autour de leur suzerain ils assurent la protection du territoire. Toutefois la Bretagne n’est plus une nation isolée; elle s’appuie sur les autres États féodaux du royaume de France, c’est un duché, un grand fief mouvant de la couronne, qu’un lien de simple hommage rattache au roi.

Mais le duché se heurte à deux États puissants dont les chefs ont rassemblé toutes les forces : le royaume de France et le royaume d'Angleterre. La Bretagne est prise entre ces deux adversaires redoutables; elle devient un champ de bataille, les influences et les armées des deux nations se heurtent sur son sol; au milieu de ces périls, elle s’efforce de maintenir son indépendance. La Bretagne aux Bretons est le mot d'ordre qui refait l’unité de la patrie menacée.

Au xie siècle, avec l'appui de Philippe-Auguste, la Bretagne échappe à la domination anglaise; au x1v® siécle, elle se tourne vers l'Angleterre pour se dégager de l’étreinte française. Pendant la guerre de Cent ans, elle est un champ de bataille. L'influence du parti français, tout-puissant dans les pays de Rennes et de Nantes, pénètre dans la Bretagne bretonnante de la Cornouaille, du Broerec, du Léon et du Tréguer, et lorsque, le 6 décembre 1491, Charles VIII épouse la princesse Anne, héritière du duché, c’est avec joie que le peuple breton salue le roi de France qui doit lui donner la paix et la sécurité.

La Normandie, orientée vers le nord, présentait ses côtes à l'atterrissage des barques rapides venues des contrées septentrionales; c'était, pour les aventuriers

saxons et scandinaves, le rivage naturellement rencontré dans leurs courses maritimes; c'était l’un des buts kabituels de leurs expéditions. Le large estuaire de la Seine et le cours des rivières que remonte au loin le flot des marées, leur offraient des voies de pénétration faciles dans l'intérieur du pays.

Dès le 111€ siècle, Rome dut protéger les bords de l'Océan britannique contre les incursions des pirates. Ceux-ci descendaient la Baltique et la mer du Nord en quête de terres à piller, et dévastaient les côtes. La défense du littoral saxon fut organisée; les légions romaines tinrent garnison à Rouen, Coutances, Avranches, Bayeux.

Au 1xe siècle, les Normands, navigateurs hardis et rudes conquérants, s’abattent sur la contrée et la ravagent. Ils sont attirés par la douceur du climat, la fécondité du sol, la richesse des villes, des églises, des abbayes. C'est un flot qu'aucune digue ne peut contenir. En vain Charles le Chauve tente de barrer les vallées qui mènent vers Paris. Toutes les barrières sont emportées. Les hommes du Nord mettent le siège devant Paris (885); ils se répandent en Anjou, en Touraine, en Bourgogne.

Pour fixer des limites à ces invasions et localiser le champ de la dévastation, Charles le Simple conclut un accord avec Rollon, chef des envahisseurs. Par la convention de Saint-Clair-sur-Epte (911), le roi de France abandonne aux Scandinaves les territoires situés entre la Bresle, l’Épte, l’Avre et la Dives. Mais, peu à peu, par vagues successives, du 1x au xi® siècle, les Normands s'étendent au delà des frontières fixées et remplissent tout le cadre de la province ecclésiastique de Rouen.

Les Normands trouvaient sur les bords de la Seine une société qui s'organisait. Sous l'influence de l’Église et sous l'administration de la monarchie franque, elle élaborait ses institutions politiques, sociales, économiques et juridiques.

Cette société, bien que fortement ébranlée par le choc brutal des invasions, se maintint et absorba les pirates farouches qui s’abattaient sur elle. Il semble que, parmi ces émigrants, les femmes aient été en petit nombre. Les Scandinaves païens prirent des épouses chrétiennes

nées dans le pays; sous leur influence, le présent se lia sans effort au passé; dans la famille nouvelle les mœurs des rudes envahisseurs s’adoucirent; les conquérants cédèrent à l’action des vaincus; l’Église, par l’enseignement de sa foi et de sa morale, contribua puissamment à l'assimilation spirituelle des vainqueurs.

Ainsi se forma cette race normande où s’allient l’esprit laborieux et prudent des Gallo-Romains terriens et la rude énergie des aventuriers scandinaves. Fortement attachée au sol par ses racines franques et galloromaines, elle est emportée vers la conquête des terres lointaines par son hérédité scandinave. Ses marins sont toujours prêts à tendre la voile vers les régions inconnues; ses guerriers toujours en quête d'aventures. Ils se jettent sur les pays bons à prendre. Ils les colonisent et fondent des empires. Ils conquièrent l'Angleterre et créent le royaume des Deux-Siciles. Mais la race demeure liée à la terre qui fut son berceau. La population normande se détache des empires qu’elle a fondés, lorsqu'ils tournent leur force contre la France.

Les ducs de Normandie furent des vassaux plus turbulents que rebelles; 1ls mettaient volontiers leurs forces au service du suzerain, mais supportaient malaisément une contrainte imposée. En eux persévérait la fierté ombrageuse des conquérants barbares. Or voici que lun d'eux veut être roi : en 1066, Guillaume le Conquérant entraine son peuple .à la conquête de l’Angleterre.

Dans le vaste empire anglais, la Normandie demeure une province autonome; elle conserve ses lois et ses institutions; bien loin d’être absorbée par la civilisation anglo-saxonne, c’est elle qui rayonne sur les terres conquises. En 1204, Philippe-Auguste réunit le duché à la eouronne. Mais le respect des droits et coutumes de la nation normande est la condition de sa fidélité. Recevant « la griève complainte des prélats, personnes d’églises, des barons, des chevaliers et de tous autres nobles et submis, et du même peuple » le roi de France Louis X reconnait que « moult de griefs avaient été faits à iceux, de nouvelletés, tailles, subventions et diverses impositions contre la coutume du pays et contre les droits

et franchises d’icelles, des quelles choses, griefs et périls à eux et à leurs successeurs étaient engendrez dommages et préjudices infinis (4) ». Cédant à ces justes prières, 1l donne une charte aux Normands. -

Pendant la guerre de Cent Ans, la Normandie prouve sa fidélité à la France par une résistance héroïque. Elle devient l'arsenal maritime du royaume; elle fournit ses navires, ses marins, ses soldats, son argent; elle veut conquérir une seconde fois l'Angleterre. Mais le traité de Troyes (1420) la livre à l'étranger.

La Normandie refuse de s’incliner, elle s’obstine dans une lutte désespérée. C’est une guerre de partisans, une guerre de chouans. Des bandes s'organisent; elles sont composées de moines, de paysans, d'artisans, conduites par des gentilshommes dont les châteaux sont aux mains des Anglais. Elles ont leur point d’appui dans les forteresses encore soumises au roi, leur refuge dans les bois. Elles harcèlent les soldats de Bedford, enlèvent les convois, tentent des coups de main hardis contre les garnisons isokes. Dans les cités, les bourgeois fomentent des complots. Si quelques prélats, quelques seigneurs, quelques bourgeois, flétris par le nom de « Français reniés », se sont ralliés à l’Anglais, le peuple des villes et des campagnes reste fidèle au roi de France.

En vain le roi d'Angleterre s'efforce de gagner par des faveurs cette province qui fut le berceau de ses ancêtres, la Normandie se dérobe; elle trouve la noble formule des peuples vaincus qui espèrent quand même : « La terre prise, les cœurs sont imprenables. »

* * * Et voici maintenant celles de nos provinces qui, —

pour la France, — depuis dix-sept cents ans offrent, dans un admirable élan d’héroïsme, tout ce qu'elles pos-

(1) Ordonnance dite Seconde Charte aux Normands firant les franchises et libertés du pays. Vincennes, juillet 1315. IsamnerT, Recueil général des anciennes lois françaises depuis l'an 420 jusqu'à la Révo- ‘ution de 1789, t. III, p. 107.

sèdent : la vie de leurs enfants, les pierres de leurs demeures, les récoltes de leurs champs et le sol lui-même qu’a pétri leur labeur.

La plaine ondulée qui, des bords de la Seine, s'étend vers l’Ardenne et les collines d'Artois fut, à toutes les époques, un champ de manœuvres militaires et une terre de batailles. Celtes, Gallo-Romains, Francs et Français, s’y rassemblèrent pour tenir tête aux Barbares d’outre- Rhin, venus parfois des profondeurs de l’Asie, aux Normands, aux Germains, aux Anglais, aux Espagnols, aux Autrichiens, aux Russes, aux Allemands.

Sur les autres frontières de France, au Midi, au Sud- Est, à l’Est, les montagnes dressent la muraille de leur chaîne, les fleuves opposent le fossé de leur cours. Ici s'ouvre la trouée des invasions. Le Rhin franchi, il n’est pas d’obstacle qui arrête l’envahisseur. Les vallées de la Lys, de l’Escaut, de la Sambre, conduisent à celles de l'Oise, de l’Aisne, de la Marne, chemins naturels vers Paris. Contre l’avalanche des peuples venus de l’Est, il n’est d'autre rempart que la masse armée des défenseurs. Sur ce sol piétiné sans cesse par les troupes en marche vers Châlons et Tolbiac, vers Bouvines et Crécy, vers Rocroy et Denain, vers Fleurus et Waterloo, vers Sedan et Charleroi, les traces de la guerre n ’ont pas le temps de s’effacer.

Dans cette région, sous la menace des invasions, la France prit conscience d’elle-même; le sentiment national y naquit plus tôt et s’y fortifia plus vite. La nécessité de résister aux agressions germaniques et aux agressions normandes entretint la vigueur et l'esprit militaire des populations; elle imposa à leurs chefs le rôle de protecteurs de tous les anciens Gallo-Romains; c’est dans ces plaines que les rois de France prirent leur appui pour s'élancer vers le Rhin, les Alpes, les Pyrénées, refouler l’envahisseur et rassembler en une même nation tous les peuples gaulois; c’est dans cette contrée, la plus exposée de France, qu'ils fondèrent un État.

Dès les premiers siècles de l’époque mérovingienne, de cette région du Nord-Est part la direction imposée aux forces françaises. Installés à Lutèce, Soissons, Amiens,

ee

les rois francs font face de tous côtés : vers le Rhin contre les Saxons et les Allemands, vers les Pyrénées contre les Sarrasins. Après l’écroulement de l'Empire carolingen, l'unité du pouvoir central est brisée. Les barons féodaux tiennent leur suzerain enfermé dans le cercle étroit de ses domaines. Mais les Capétiens, hantés par le souvenir de Charlemagne et soutenus par le sentiment populaire, reprennent la marche vers l'Est. Postés à Paris, au croisement des vallées qui s’ouvrent en éventail vers l'Orient, ils débloquent leur capitale, rétablissent une hibre circulation entre leurs villes et, remontant la vallée de l’Oise, installent solidement leur pouvoir dans les plaines d'Ile de France et de Picardie et reculent lentement les frontières du royaume vers le Rhin.

L’Ile-de-France et la Picardie sont les provinces les plus anciennement françaises; elles constituèrent en quelque sorte le fondement du royaume de France, le noyau autour duquel vinrent se grouper les autres provinces. Sur leur sol aucune puissance féodale ne put se développer; à peine née elle était absorbée dans la masse du royaume. D’autre part, l’uniformité du sol, le loyalisme des populations rapprochées par la menace d’un péril commun s’opposaient à la formation de seigneuries indépendantes. Dans cette région menacée sans cesse, seule l’autorité des rois, défenseurs d’une civilisation nationale et protecteurs de toutes les provinces, devait s’implanter et grandir.

Attachés à leurs libertés locales et fidèles au Roi, les Picards restaient isolés dans leurs vieilles cités sans que leur esprit s’élevât à la conception d’une province homogène et autonome comme la Bretagne ou la Provence: leurs villes ramassées dans l’étroite ceinture des remparts, formaient de petites républiques très particularistes; chacune d'elles possédait ses privilèges, chacune d'elles avait une histoire militaire héroïque. L'esprit communal y était vivace et le souvenir des sièges soutenus avec vaillance y entretenait une fierté un peu exclusive. Leurs habitants s’enfermaient ainsi dans la contemplation d’un passé glorieux; ils limitaient leur souci de l’intérêt collectif à la défense de leurs franchises et à la

gestion de leurs intérêts municipaux. Lorsqu'ils montaient sur leurs bastions pour défendre la plaine menacée, 1ls prenaient seulement conscience d’être les soldats de la France; leur loyalisme allait au Roi directement sans avoir Jamais subi l'épreuve d’un patriotisme provincial.

Depuis des siècles, la plaine de l'Ile de France et de la Picardie forme le glacis sur lequel l'effort des empereurs d'Allemagne et celui des rois d'Angleterre, groupant parfois en une même coalition tous les peuples d'Europe, s’est heurté à la résistance des soldats de France. Il n'est pas uh village, pas un boqueteau, pas un pli de terrain qui n'ait été disputé pied à pied. Là se trouvent les pays conquis et reconquis, les villes prises et reprises, les places fortifiées à la hâte puis démantelées, la ligne irrégulière des frontières instables tracées par les traités successifs. |

Sous Louis XIV, cette plaine, à l'abri des forteresses de Vauban, fut le vaste camp retranché où les armées françaises se tenaient prêtes à la riposte; pendant la grande guerre de 1914-1918, elle fut le lieu où pesa le plus fortement la poussée des armées allemandes pour rompre le front qui couvrait Paris.

Les Flandres constituent avec l’ Artois, étroitement uni à ses destinées, une des Marches de Ja France vers l'Est. C’est un pays de transition entre deux races. Les influences germaniques et les influences françaises s’y combinent pour former un peuple particulier. Les idées de deux civilisations s’y rencontrent pour créer une mentalité originale. Disputés par des nations rivales, de tels pays s'efforcent de préserver leur génie propre et de le maintenir sous une armure de privilèges et de franchises.

Pendant tout le Moyen Age la Flandre fut dans la mouvance de la couronne de France. C'était l’un des grands fiefs du royaume. Ses comtes devaient défendre leur marche contre les Germains et les Normands. Ils avaient la garde d’une terre toujours menacée. « Le comte de Flandre était pair de France. Il avait sa place marquée dans les séances du Parlement. Dans la cérémonie du sacre, il marchait au premier rang, il y rempbs-

sait les fonctions de connétable et portait l'épée de Charlemagne (1). »

Sous la domination des ducs de Bourgogne, des empereurs d'Autriche et des rois d’Espagne, la Flandre fut le poste avancé d’où l'étranger menaçait Paris. Mais les Flamands, soucieux avant tout de maintenir leurs libertés locales, demeuraient réfractaires à toute tentative d’assimilation. Enfermés derrière les remparts de leurs villes, ou marchant hardiment dans la plaine, groupés en milices communales, ils luttaient pour le maintien de leurs privilèges. Le respect des droits des cités flamandes était la condition de leur loyalisme.

Les traités des Pyrénées (1659), d’Aix-la-Chapelle (1668) et de Nimègue (1678) donnèrent à la France l’Artois, le Cambrésis, une partie du Hainaut et détachèrent, morceau par morceau, de la Flandre maritime et de Ja Wallonie les territoires qui formèrent les Flandres françaises. Là s’élevaient ces citadelles’ dont Vauban disait qu’elles étaient un peu trop « pêle-mêlées » avec celles de l'ennemi. Une ligne de forteresses de Dunkerque à Sedan par Bergues, Lille, Tournay, le Quesnoy, Philhppeville, ferma cette frontière aux invasions.

Avec les places fortes de Picardie, les places de Flandre et d'Artois furent, jusqu’en 1815, les points de résistance qui accrochèrent les forces des peuples coalisés contre la France et qui en 1712, 1792 et 1793 leur barrèrent le chemin de Paris.

Pendant la guerre de 1914-1918 l’héroïque résistance de la Belgique préserva de l'invasion la plus grande partie des Flandres et de l’Artois.

La Champagne est une plaine sèche et crayeuse qu’enveloppent des terrains semés d’étangs, sillonnés de ruisseaux, couverts de prés, de bois, de vergers; elle se distingue des contrées voisines sans être séparée d'aucune par une barrière naturelle; c’est un lieu de passage, un croisement de routes. Dans ce pays de transition, au relief effacé, se rencontraient les chaussées romaines qui,

(1) Funx-BRENTANO. Les Origines de la guerre de Cent ans. Philippe le Bel en Flandre, p. 14. Paris 1897, in-8.

de Lyon et Besançon s’en allaient vers Orléans, Lutèce, Cologne, Trèves, Metz; au Moyen Age c'était la grande artère du commerce international; là passaient les chemins qui unissaient les cités commerçantes des Flandres aux républiques marchandes d’Italie; au carrefour de ces grandes routes, Sens, Troyes, Châlons, Reims étaient d'importantes cités.

En même temps qu’elle attirait les grands courants de circulation commerciale, cette plaine facilement pénétrable aspirait les peuples qui se jetaient sur la Gaule. Les Vandales, les Suèves, les Alains, les Huns s’y sont arrêtés. Les Normands, détournés de Paris par l’héroïque résistance de ses défenseurs, y ont campé. Pendant la guerre de Cent Ans, les troupes des ducs de Bourgogne, les armées anglaises venues de Picardie et de Guyenne y fixèrent leurs points de concentration. Au xvi® et au xviie siècles, placée entre la Franche-Comté et les Pays- Bas espagnols, la Champagne couvrait Paris contre les Impériaux. Au xix® siècle, elle fut le théâtre des plus héroïques combats de l’immortelle campagne de France; au xx® siècle, pendant la Grande Guerre, sur son sol dévasté se livrèrent six grandes batailles et s’affrontèrent en des centaines de combats les défenseurs des tranchées.

La Champagne a produit une race et un État féodal. Mais, ravagée par la guerre, menacée pendant des siècles par l'étranger, cette province s’appuya toujours sur la force du roi de France.

Au sud des Flandres, le bastion lorrain couvre, face à l’est, le glacis des plaines d'Ile-de-France, de Picardie et de Champagne.

Ce bastion est tenu par une race dont il semble que la vertu essentielle soit l’énergie. Le sol lorrain exige un dur labeur, la restauration des ruines qui le couvrent à chaque guerre une ténacité héroïque, la menace d’un péril jamais écarté une vigilance toujours alertée. Cette énergie, — burinée dans la race par un effort séculaire, — la nation lorraine l’a toujours mise au service de la France.

Tandis que, sous les influences méditerranéennes, la Provence, le Languedoc, l’Aquitaine échappaient à l’attraction française, tandis que la Bourgogne, le Dauphiné, la Bretagne produisaient des races nettement particularistes et des dynasties de barons dont la préoccupation principale était de dresser à l’éperon de leurs plateaux et au seuil de leurs vallées des châteaux forts prêts à résister au choc des troupes royales, la Lorraine, État souverain, l’un des derniers réunis à la Couronne, placé entre la France et l’Allemagne, comme entre « l’enclume et le marteau », maintint la direction de ses destinées dans le sens que lui imposaient ses traditions carolingiennes et gallo-romaines. |

Membre de l’Empire romain reconstitué, elle conserva son individualité dans cette fédération d’États sans cohésion réelle. Placée en bordure du cadre fédéral, elle s’en détachait pour suivre les tendances qui la portaient vers les autres provinces de l’ancienne Gaule. La volonté de ses ducs s’accordait avec la volonté des rois de France chaque fois que le patrimoine commun était en danger.

Comme les plus anciennes et fidèles provinces françaises, telles que la Champagne et la Picardie, la Lorraine a fait le sacrifice de ses enfants, de ses maisons, de ses récoltes, de ses richesses artistiques. De l’an 253 à 1918, il n’est pas de siècle où la race qui vit entre Meuse et Moselle ne dût se dresser contre une menace. Marche foulée par la ruée des Barbares, champ de bataille toujours ouvert, lieu de passage ravagé par les troupes dirigées vers d’autres conquêtes, son territoire meurtri porte les marques de dévastations que les siècles n’ont pu effacer.

Bouleversée par les guerres aussi profondément que la Franche-Comté, la Lorraine n’a jamais demandé que son territoire fût neutralisé. Des oppida gaulois dressés au sommet des monts, aux forts d'arrêt modernes tapis dans le sol, l’histoire des forteresses lorraines atteste la ténacité d’une résistance qui n’a jamais faibli.

Mais il ne suffit pas au Lorrain de monter la garde face à l’est, il ne lui suffit pas d'arrêter l’envahisseur et d'accepter la ruine de ses biens et le sacrifice de ses

soldats; lorsque la France est menacée sur l’une ou l’autre de ses frontières, la clairvoyance lorraine discerne le péril, — et c’est du sol lorrain que part l’élan qui brise l'effort de l'étranger. Partout où la France est attaquée il y a un Lorrain; chaque fois que dans la tourmente la France chancelle, c’est un Lorrain qui la redresse.

Au milieu du vire siècle la France et la civilisation chrétienne sont menacées d’une totale destruction, e’est de la Mosellane que vint le salut. Les Arabes ont conquis l'Espagne, franchi les Pyrénées, vaincu les peuples de Provence et d'Aquitaine. Partout le massacre et la ruine. En Bourgogne, en Neustrie, les cœurs tremblent d’épouvante. Mais, dans son palais de Metz, le grand-duc d’Austrasie, Charles Martel, a entendu le cri d'alarme. Il rassemble ses preux, ranime la confiance des Aquitains, s’élance au-devant des Sarrasins, et les met en déroute dans les plaines de Poitiers (732).

Pendant un siècle, les ducs d’Austrasie, avec Charles Martel, Pépin le Bref et Charlemagne, rudes guerriers, fondateurs d’empire, tiennent les Germains au delà du Rhin et les Sarrasins au delà des Pyrénées, et Charlemagne en l’an 800 fonde cet empire, — dont l’Austrasie avec Metz est le cœur, et dont la force assure aux peuples de l’ancienne Gaule la sécurité et à la civilisation chrétienne un libre épanouissement.

Mais cet empire s’écroula lorsque la coutume germanique eut imposé le partage de l’Empire entre les fils de Louis le Débonnaire. La Mosellane, qui avait été le cœur de l’Austrasie et le berceau de la dynastie carolingienne, n’était plus au x® siècle qu’un des débris de l'empire dont elle avait été le centre. « De son glorieux passé, il ne lui reste plus qu’un souvenir (1). » Pendant quatre siècles, elle fut ballottée entre les influences allemandes et les influences françaises; ce ne fut qu'après qu'une dynastie de ducs héréditaires se fût enracinée dans son sol que la Lorraine reprit la claire conscience de ses destinées. Dès le xrri© siècle, le contact est rétabli avec les

te

{1} Robert Parisot, Histoire de Lorraine, 3 vol. in-8, Paris 1919- 1922-1904, €. I, p. 179.

forces françaises. Depuis cette époque, ses ducs, ses chevaliers, ses soldats furent de toutes les grandes batailles nationales.

À Bouvines (1214), c’est un chevalier lorrain, Gérard la Truie, qui décide la victoire. Il est l’un des cinq plus vaillants auxquels le roi de France Philippe-Auguste donne le « baiser de foi » avant la bataille. Ayant observé que l’armée formidable de l’empereur Othon s’abrite derrière une ligne de marécages, il conseille le simulacre d’une retraite pour entraîner l’ennemi hors de sa position et par un énergique retour offensif de la cavalerie le bousculer ensuite. Le stratagème réussit. Dans le combat il attaque l’empereur allemand avec une telle ardeur qu'il brise sa lance en treize morceaux et blesse à l’œil le cheval d’Othon qui emporte son cavalier en tournant le dos à l’armée française (1).

A Courtrai (1302), à Mons-en-Puelle (1304), le duc Thibaud II combat aux côtés de Philippe IV. A Cassel (1328), le duc Ferry IV, le lutteur, ramène au combat les troupes françaises qui cédaient et, en poursuivant les Flamands, reçoit la blessure dont il devait mourir. A Crécy (1346), le duc Raoul et ses trois cents chevaliers pénètrent profondément dans le corps de bataille anglais, et, malgré le désastre, s’obstinent à lutter sans céder un pouce de terrain. Le corps du duc de Lorraine fut retrouvé au milieu des bataillons ennemis; il n’en était pas, disent les vieilles chroniques, qui fût « plus approuché des Anglais ».

Pendant la guerre de Cent Ans, la bannière ducale flotte à côté de la bannière aux fleurs de lys, à Poitiers (1356), à Roosebeck (1382), à Azincourt (1415); les princes lorrains vont guerroyer en Bretagne avec du Guesclin et, aux obsèques du héros breton, connétable au service de France, c’est le duc Jean de Lorraine, qui, avec Philippe de Bar, a l'honneur de tenir la bride de son quatrième cheval de bataille.

Au début du xv® siècle c’est la grande pitié du royaume

(1) Comte Maurice n8 Pance, Les Lorrains et la France au Moyen Age, 1 vol. in-8, p. 19-20.

Série VI, t, xxnit, 1926 4

de France. Le pays est ravagé par la guerre, le vieux roi Charles VI est fou, Henri V d'Angleterre attend sa mort pour mettre sur sa tête la couronne que lui donne le traité de Troyes. Les intellectuels du temps, les docteurs de l’Université de Paris, une partie de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple tiennent pour les Anglais: le dauphin Charles, incertain de ses droits s’est réfugié à Bourges. Comme au temps de l'invasion arabe du vie siècle, le sol de la France est envahi, et le désespoir a détendu le ressort de la volonté de vaincre.

Üne fois encore, c’est de Lorraine que partira l’élan qui « boutera » l'ennemi hors de France. C’est une voix lorraine qui calmera les cœurs, redressera les fronts et dans les mains raffermira les armes prêtes à tomber.

Jeanne d’Arc aime son village de Domremy, ses vieilles maisons basses, ses prés verts où serpente la Meuse, son bois « chesnu » calme et mystérieux, son église où elle vient prier et dont les cloches bercent son âme d’une musique céleste.

Elle aime ses parents, ses voisins, les émigrants chassés par la guerre, qui passent sur la grand’route à la recherche d’un logis et les hommes d’armes, pourvu qu'ils soient du parti de France, — et son amour s’étend plus loin toujours, vers Orléans qui est au « pays de Loire », vers Bourges où réside le vrai roi et vers tous ces pays dont les moissons sont foulées par les chevauchées et dont les demeures sont pillées et brûlées. Elle souffre de toute la souffrance de la France. Elle sait que Dieu n’abandonne que ceux qui s’abandonnent, elle sait qu’il faut crier confiance à ceux dont le courage défaille et que, pour saisir la victoire, il faut, avant tout, croire que l’on sera vainqueur. |

« Je ne suis qu’une pauvre fille qui ne sait ni monter à cheval, ni conduire une guerre! » songe-t-elle. Et son trouble s’accroît. Elle se réfugie dans la prière et ses « Voix » se font plus pressantes. Elle comprend qu'elle est choisie par Dieu, — et voilà que, à la voix d’une jeune paysanne lorraine que Dieu inspire, la France qui chanoclle, se redresse.

À tous Jeanne crie confiance! Au dauphin Charles, et

à ses capitaines, La Hire, Dunois, Xaintrailles : « Les hommes d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire. » Orléans est délivré (8 mai 1429) — et son clair génie découvre l’essentiel. Ce qu’il faut, c’est avant tout rétablir l’ordre et restaurer l'autorité. Ce qu’il faut, c’est un chef. Elle résiste à ceux qui d'Orléans veulent l’entraîner sur Paris; elle fait sacrer le Roi à Reims et, ce faisant, elle arrête l’anarchie dans laquelle sombrait le royaume et sauve la France.

Les Anglais refoulés, la puissance de leurs alliés les ducs de Bourgogne demeurait menaçante.

Charles le Téméraire a rompu ses liens de vassalité à l'égard du roi de France. Il affirme tenir sa couronne de Dieu seul. Il veut fonder un empire réunissant les plaines de l’Escaut à celles de la Bourgogne. Il discerne que le centre de cet empire est sur les rives de la Meurthe et de la Moselle. Il trouvera là, avec les traditions lotharingiennes, un peuple capable de soutenir son effort et de comprendre son rêve de grandeur. Mais il se heurte au patriotisme des Lorrains. En 1477 Nancy résiste à ses assauts. René II, avec l’aide des bataillons suisses, bouscule son armée. Charles le Téméraire tombe devant la cité dont il voulait faire la capitale de ses États.

Au xv® siècle, le royaume de France, pris entre l’Angleterre et la Bourgogne comme dans un étau, succombait. C’est la Lorraine, avec Jeanne d’Arc et René II, qui desserra l’étreinte et rendit à la France le libre essor de ses destinées.

Au xvie siècle, les princes de Lorraine sont les compagnons de guerre des rois de France,et la tradition rapporte que, le soir de Marignan (1515), alors que tous reposaient accablés par les fatigues de la journée, seul le duc Antoine de Lorraine resta debout, veillant sur le repos du roi de France. Symbole de la vigilance lorraine toujours en éveil devant le péril qui menace l’unité française |

En 1525 une menace germanique se dresse. Des bandes de paysans allemands — les Rustauds — assez semblables par leurs doctrines et leurs méthodes d'action aux bolchevistes modernes, s’avancent à travers les Vosges

massacrant les populations, brûlant les châteaux et ravageant les villes. Le duc Antoine s'élance au-devant d’eux et les taille en pièces près de Saverne. En 1552, un prince de la Maison de Lorraine, François de Guise, arrête Charles-Quint devant Metz; en 1558, 1l enlève aux Anglais leur dernière citadelle en terre française : Calais.

Mais, à servir la France, la Lorraine risquait son indépendance. ‘

Au xvi® siècle, les Valois entretiennent d'’étroites relations avec les princes lorrains; ils les reçoivent magnifiquement à la Cour, s’attachent à eux par les liens du sang, sollcitent leur arbitrage avec l'Empereur. Ils poursuivent avec ténacité la politique qui doit réunir sous une même autorité tous les anciens pays gaulois et faire la France.

La volonté d'atteindre le Rhin emporte les forces françaises vers Metz, Toul et Verdun (1552). Par ces trois points solidement tenus, la France a prise sur la Lorraine. Celle-ci se débat sous l’étreinte.

Le xvrie siècle fut pour la Lorraine un temps de misères et de souffrances. Une nation agonisait qui voulait vivre libre. Les armées royales pénètrent dans les duchés, tiennent garnison dans les villes, font le siège des places fortes, détruisent les remparts : les pierres de la vieille forteresse lorraine de Vaudrevange servent à construire les fortifications de Sarrelouis. Les rois de France veulent faire de cette province la marche frontière du royaume, le bastion d’où il serait aisé de surveiller les peuples d’outre-Rhin. Ils sont hantés par les grands souvenirs de l’Austrasie carolingienne. Ils veulent imposer aux Lorrains la mission d'avant-garde que depuis des siècles ils remplissent librement. Mais les Lorrains hésitent à reconnaitre en eux les héritiers de la tradition austrasienne. [ls refusent à la contrainte ce qu’ils accordaient jadis de plein gré. Ils ressentent d'autant plus la tristesse de lP’abdication présente que, dans le passé, plus de gloire rayonnait.

Broyé par Richelieu, solidement maintenu par Mazarin, le peuple lorrain résiste. Ses ducs, Charles IV et Charles V, refusent d'exécuter les traités qui mutilent

leur patrie. Plutôt que d’accepter une paix humiliante ils préfèrent la lutte et l'exil. Contraint à vivre hors de son duché, le noble Charles V, — dont Louis XIV disait qu’il était le plus grand, le plus sage, le plus généreux de ses ennemis, — continue la mission séculaire de la Lorraine. La dernière croisade, comme la première, a un chef lorrain. Il refoule l'invasion musulmane qui s'était avancée jusque sous les murs de Vienne (1683) et brise définitivement le rêve d’expansion islamique à la bataille de Mohacz (1687). Il servait la France ménacée comme Charles Martel l’avait servie à Poitiers.

Au xvrrie siècle, les destinées de la Lorraine s’unissent étroitement à celles de la France. Les derniers ducs, Léopold et François III, limitent leur effort à la réparation des dommages de guerre; sous l’autorité nominale de Stanislas (1737-1766), le chancelier de La Galaizière, représentant du Roi, gouverne. En 1766 le duché est réuni au royaume.

Couverte à l’est par l'Alsace, protégée au nord par les forteresses que Vauban, de Mézières à Lauterbourg par Sierck, Sarrelouis et Landau, a dressées entre la Meuse et le Rhin, la Lorraine restaure ses ruines et rétablit sa prospérité. Mais à la fin du siècle, les armées prussiennes du duc de Brunswick ouvrent l’ère de nouvelles invasions. En 1792, en 1814, en 1815, en 1870-1871, en 1914-1918, les peuples d’outre-Rhin déferlent sur le territoire lorrain. Au xx€ siècle, après le traité de Versailles, rien n’est changé dans les destinées qui pèsent sur le peuple lorrain depuis dix-sept cents ans.

Il y a des provinces qui ont donné à la France des poètes plus harmonieux, des: artistes plus habiles, des philosophes plus profonds, des historiens plus érudits, des savants plus ingénieux, il n’en est pas qui lui aient donné des soldats plus vaillants et plus nombreux.

A elle seule, la Lorraine a donné à l’épopée napoléonienne autant de maréchaux, de généraux et de colonels que toutes les autres provinces réunies. En 1814, alors que les armées prussienne, russe et autrichienne ont submergé le territoire, les forteresses lorraines tiennent bon, les paysans s’arment et l'Empereur songe à prendre

appui sur ces flots de résistance pour attaquer l'ennemi à revers. En 1914, dans l'offensive sur Morhange, c’est le corps d’armée lorrain, le 206, qui pénètre le plus avant sur le glacis de la position allemande; pendant la Grande Guerre, il est lancé dans toutes les attaques où sont nécessaires l’élan qui force la victoire ou la ténacité qui répare les désastres.

Plus profondément que tout autre, le Lorrain a le sens des réalités françaises, plus clairement que tout. autre il a le sentiment de ce que la France doit exiger pour son salut. C’est pourquoi, à travers les siècles, chaque fois que la France fut en danger, c’est en acceptant les directions lorraines qu’elle fut sauvée.

La mission séculaire de la Lorraine n’est pas terminée. car la sécurité de la France n’est pas assurée.

L'Alsace est le champ de bataille où, depuis des siècles. se rencontrent les peuples d’outre-Rhin et les peuples celtolatins. Arioviste, chef des Suèves, et Jules César, proconsul des Gaules, le duc de Bournonville, généralissime des Impériaux, et Turenne, commandant des armées royales, se heurtèrent dans cette plaine, entre Vosges et Rhin.

Réunie, au xvire siècle, en vertu du traité de Munster (1648), ville par ville, seigneurie par seigneurie, l'Alsace forma dans le royaume une province très particulariste. Sur le vieux fond celtique de la race, les couches germaniques s'étaient superposées; sous le choc des peuples venus de l'Est, les institutions gallo-romaines s'étaient effondrées, et la faiblesse des derniers rois carolingiens avait laissé tomber ce fragment de l’Austrasie dans le royaume de Germanie; pendant huit siècles, ses destinées furent enchaînées à celles des pays d’outre-Rhin.

Mais dans le cadre du Saint-Empire romain, fédération sans unité matérielle ni morale, l'Alsace conservait les affinités spirituelles qui l’unissaient aux autres peuples de la Gaule. Sous l'administration française, elle reprit conscience de son génie et fortifia les éléments que la culture latine y avait déposés.

En nn ——— CS

Les agents du Roi s’inclinent devant les usages et les traditions; ils interviennent le moins possible dans les affaires locales; ils se bornent à contrôler leur gestion. C’est un régime de tutelle bienveillante plutôt que de domination.

Les privilèges des bourgeois et des seigneurs ecclésiastiques ou laïcs, les franchises de la République de Strasbourg et des villes de la Décapole, sont maintenus; l’allemand reste la langue administrative et judiciaire; les tribunaux suivent les coutumes et le droit en vigueur; le Conseil royal et souverain de Colmar constitue une juridiction d'appel provinciale. Sous la protection de la France, l'Alsace affirme sa personnalité, reprend son antique prospérité. Elle est mise à l’abri des invasions venues de l'Est. De Haguenau à Neuf-Brisach, Vauban dresse une ligne de forteresses. Leurs bastions ferment la Gaule aux nations germaniques, comme jadis les camps retranchés des légions romaines. Il suffit aux rois de France de donner la paix et la sécurité au peuple alsacien. Il n’entra jamais dans leur dessein de violenter les consaences et d'imposer le loyalisme par la force. L'Alsace s’attacha à la France par des liens qui n’ont pas été rompus depuis.

Pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire, c'est par milliers que l’Alsace fournit à la France ces soldats dont Napoléon disait : « Qu’importe qu'ils parlent allemand pourvu qu'ils chargent en français. » De 1870 à 1914, alors que l’armée de Ja France et celle de l’Allemagne tenaient « leur poudre sèche et leur épée aiguisée x, c’est par milliers que les Alsaciens et les Lorrains du pays messin s’enrôlaient dans la légion étrangère et combattaient sous des climats meurtriers pour la France plus grande, tandis que ceux restés au pays annexé luttaient pour maintenir dans les cœurs la flamme du souvenir français.

Certes, cette résistance à la germanisation, ce fut une lutte « sans coups de fusil (1) », mais d'autant plus héroï-

(1) Maurice ToussainrT, Les Étapes de l'Est, 1 vol. in-8, p. 34 Paris 1910.

que qu’elle exigeait plus de méthode réfléchie et plus de . confiance dans l’avenir. Pendant quarante-quatre ans, sous la menace de l’amende et de la prison, les vaincus ont refusé de courber la tête sous le joug des vainqueurs, et, le soir venu, après leur journée de travail, ils défaisaient patiemment l’œuvre du maître d'école prussien et apprenaient à leurs enfants à aimer la France et à chanter la Marseillaise. Si l'Alsace et la Lorraine du pays messin sont redevenues françaises, c'est à ces milliers de héros que nous le devons.

& te *

Eu maintenant ses légions sur le Rhin, Rome, du rer au v® siècle, assura la sécurité des peuples de la Gaule, d’une main plus ou moins ferme, suivant que l’autorité de l'Empereur était plus ou moins stable.

Aux vurreet 1xe siècles, en dominant les barbares d’outre- Rhin, les Carolingiens continrent les invasions toujours menaçantes. Après l'effondrement de l'Empire de Charlemagne, la Gaule, devenue la Francie, laissait s’effriter et tomber les institutions que le génie latin lui avait léguées, elle risquait de disparaître dans l'anarchie et la désunion de ses forces, sa force de résistance était brisée.

Il fallait rassembler ces parties d’un tout jadis organisé, rétablir entre elles une libre et facile circulation, réparer les ruines des invasions, grouper les peuples jadis disciplinés par Rome et affermir la pouvoir central. Ce fut l’œuvre à laquelle s’appliqua la dynastie capétienne. Pendant huit siècles, avec une admirable persévérance, elle poursuivit son dessein : élargir la France jusqu’à ses limites naturelles : le Rhin, les Alpes et les Pyrénées, et mettre à l’abri des Barbares la civilisation qui naissait sur cette terre dont les poètes chantaiïent le charme et la fécondité.

Au xviie siècle, les traités de Munster (1648), des Pyrénées (1659), d’Aix-la-Chapelle (1668), de Nimègue (1678), consacrent le glorieux résultat d’un effort séculaire. Par la guerre, par la diplomatie, par l’utilisation

des principes du droit féodal et du droit romain, les rois de France sont parvenus à grouper la plupart des pays que Rome avait marqués de son empreinte. Ils ont atteint les Alpes et les Pyrénées, la Méditerranée et l'Océan; vers le Rhin, ils ont poussé, pied à pied, la frontière et conquis, ville par ville, les places qui doivent la garder.

Se heurtant à la croyance européenne en une France «impérialiste », alors que ses rois et son peuple luttaient seulement pour sa sauvegarde, Louis XIV détourne son esprit du Rhin, et s'occupe à fortifier cette frontière qui jusqu’en 1792 fermera le chemin des invasions.

Secondé par Vauban, Turenne et Louvois, le Grand Roi fixe les limites de « son pré carré » et s’y retranche. Il le veut imprenable. De Dunkerque maintenu démantelé par la volonté anglaise, à Lauterbourg, par Lille, Condé, le Quesnoy, Maubeuge, Philippeville, Marienbourg, Givet, Sedan, Longwy, Sierck, Sarrelouis, Landau, il barre la plaine flamande, les vallées de la Lys, de l’Escaut, de la Meuse, de la Moselle, de la Sarre, et domine les débouchés du Rhin.

Cette « barrière de fer » est couverte par une zone soumise à l'influence française. Les princes des pays rhénans, sont sous la protection de la France. Pensionnés par le Roi ils acceptent le passage des troupes et l'occupation de leurs forteresses. Sur leur territoire se recrutent les régiments allemands au service de France : Royal Allemand, Royal Deux-Ponts;, Royal Bavière, Salm-Salm, Nassau, Hesse-Darmstadt, Furstemberg. La sympathie des princes rhénans assure l'occupation future de Ja rive gauche du Rhin.

Les rois de France tombèrent avant que leur grand œuvre fût terminé. Mais recueillant leur tradition, les soldats de la Révolution reprirent la marche vers l'Est et relevèrent le long du Rhin les postes établis par Rome pour la protection de la pensée latine.

La ruée des peuples en 1814 et en 1815 a enlevé ces . postes et ébréché la « barrière de fer ». La victoire de 1918 a porté la France sur le Rhin, mais le traité de Versailles lui interdit d’y rester au nord de l’Alsace.

La frontière du traité de Versailles n’a pas la force

de la frontière de Louis XIV. Le bastion belge la couvre au nord-est, mais Landau et Sarrelouis n'ont pas été rendues: les brèches par où passèrent les armées alkmandes en 1870 ne sont pas fermées, et les pays rhénans, ians le rayonnement de l'influence française au xvir siècle, sont, au xx® siècle, maintenus dans les serres du Reich.

Certains estiment la ligne du Rhin inutile depuis que Paviation, dédaigneuse des obstacles terrestres, porte par la voie des airs ses obus, ses fléchettes, ses gaz et ses balles sur les territoires qu’elle domine. Mais ce n'est pas l’avion, c’est le char d’assaut qui a modifié les conditions de la guerre moderne. Quelle que soit l'intensité du bombardement ou la profondeur de la nappe de gaz, il reste toujours, accrochés au sol, quelques héros dont les mitrailleuses fauchent les troupes lancées à l’attaque. Seuls les chars d'assaut peuvent réduire leur résistance. Contre les chars d'assaut venus de l'Est il n’est qu'un obstacle infranchissable : le Rhin.

Si la France renonce au Rhin, c’est à Bordeaux et non pas à Paris que doit être fixée sa capitale.

“Lt et

Par M. Édouard IMBEAUX

ASSOCIÉ-CURRESPONDANT ANCIEN MEMDRE TITULAIRE

Page 1