‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 5)Chapitre 86 sur 116 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Pour me distraire de mes études scientifiques, je relis quelquefois Lucrèce. J’aime beaucoup ce poète, et si je devais le comparer à Virgile, je lui donnerais sans hésitation le prix. C’est que s’il était relativement facile au Cygne de Mantoue de chanter un homme et ses exploits (Arma virumque cano), il était plus difficile de chanter l'Homme lui-même, la Nature des choses (Vatura rerum), l’origine et le but de la Vie, etc. I] fallait pour cela être non seulement un grand poète, mais encore un grand savant et un grand philosophe, et c’est ce que fut Lucrèce.

Certes, la Science moderne en sait beaucoup plus que lui, la philosophie s “approche beaucoup plus près de la Vérité, et Je reconnais même que Lucrèce s’est grossièrement trompé en suivant Épicure, au lieu de se laisser guider par les lumières de Socrate et du divin Platon : (Oh, que ce serait beau s’il en eût été ainsi!) Mais, de même que l’éloquence d’un avocat défendant une mauvaise cause peut n’en être pas moins admirable, de même devons-nous admirer l’œuvre de Lucrèce, qui, quoique erronée, n’en est pas mains grandiose, et si haute que c’est déjà un grand mérite de l’avoir tentée. Au point de vue poétique, elle est émaillée à chaque pas des fleurs d’une poésie intense et vraiment splendide.., et je voudrais seulement ici en montrer quelques-unes, en les rafraîchissant d’après nos connaissances scientifiques et philosophiques actuelles.

Je suis tombé, il y a quarante ans, et je reste toujours

depuis lors, en admiration devant la machine merveilleuse qu'est l'organisme humain. Ingénieur, j'admire certes les machines faites par les hommes, une locomotive, un moteur d’avion, un appareil télégraphique, füt-il sans fil; mais ces machines ne sont-elles pas bien imparfaites auprès de la complexité de la rétine, des arcades de Corti, de la matière cérébrale, de tout ce que nous montrent l'anatomie et le microscope?

Oui, la machine humaine est admirable, et tout ce qui est admirable doit prêter à la poésie, puisque celle-ci exprime le Beau, lequel n’est que la splendeur du Vrai. C’est donc en premier lieu un peu de la poésie qui provient de cette admiration que j'ai voulu dégager.

Mais je n’ai pu m’arrêter là : en examinant la machine, me rappelant les leçons du professeur Bernheim, je n'ai pu m'empêcher de penser au mécanicien qui la met en action, disons le mot, à l’Ame, la duyn antique, et aussi à l’Intelligence suprême qui a conçu ce mécanisme et qui crée son animateur. Et alors, nous voici entraînés dans l’un des problèmes les plus graves de la philosophie : Qu'est-ce que l’Ame? existe-t-elle indépendamment du corps? d’où vient-elle? où ira-t-elle?

Il faut choisir ici entre les doctrines spiritualiste et matérialiste : Lucrèce, mal éclairé, avait choisi celle-ci; moi, je n’hésite pas pour la première, car, comme mes maîtres de l’École de Nancy, je ne crois pas qu’on puisse expliquer les phénomènes de la psychologie, y compris ceux de la suggestion et de l’hypnotisme, sans admettre la présence d’un Moi immatériel, lié pendant cette vie au cerveau. Ce Moi, sensible, intelligent et volontaire, je ne puis vraiment bien dire ce qu'il est, ni ce qu’il deviendra, et force me sera d’abandonner là mon sujet; mais non sans l'avoir haussé jusqu’à l'y perdre dans ces régions sereines où se rencontrent la Science, la Philosophie et la Poésie, et où, comme dit notre Lucrèce :

Mænia mundi discedunt

les barrières du monde disparaissent dans l’Infini….

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