GRÉGOIRE
Quelques jours après, le 18 prairial (7 juin 1802), c’est : à l’évêque lui-même, Ms' d’Osmond, que Grégoire adresse la lettre singulière que l’on va lire. Nommé évêque de Nancy le 19 germinal précédent (9 avril), Mer d'Osmond
constitutionnel d'Ille-et-Vilaine, était l'archevèque concordataire de Besançon. Cf. Pisant, op. cit., p. 125-130. Étienne-Hubert de Cambacérès, frère du consul, était archevèque concordataire de Rouen depuis le 9 avril 1802.
(1) Les Annales de la religion, voir ci-dessus, p. 85.
(2) Jean-Joseph Marquis, premier préfet de la Meurthe.
(3) et (4) Des personnes d'Emberménil.
(5) Moe Dubois, née Marie-Anne Brenier. On sait comment l'abbé Grégoire, entré dans la maison de M. et de Mme Dubois, au mois d’octobre 1789, devait v trouver durant quarante-deux ans, la plus cordiale hospitalité et le plus affectueux dévouement.
(6) Grégoire devait faire un voyage en Angleterre quelques semaines après. Cf. MAGGioLo, op. cit., dans Mém. Acad. Stan., 188%, p. 61.
(7) Nous avons donné cette lettre d’après une copie conservée aux archives de l’évêché de Nancy, au bas de laquelle on lit : « Le présent extrait est tiré mot à mot sur (sic) la lettre mème. » Nous l'avons reproduite exactement, sans tenir compte cependant de quelques inadvertances orthographiques ou grammaticales échappées au copiste. Quelques passages de cette lettre ont été cités par M. Mac- GIOLO, op. ct.
avait prêté le 29 germinal (19 avril) le serment de fidélité prescrit par le Concordat. Il se disposait à venir dans son diocèse et dans sa ville épiscopale, où 1l devait faire son entrée quelques jours après, le 24 prairial (15 juin). Grégoire se demandait quelle allait être l'attitude du prélat à son endroit, s’il le traiterait avec les égards dus à son caractère d’évêque, son attitude aussi vis-à-vis de ses amis constitutionnels de Lorraine. Cette question le préoccupe. Des nouvelles inquiétantes lui étaient arrivées de la Meurthe et des Vosges. Une première fois il avait adressé à Mer d’Osmond une lettre dont nous ne connaissons pas la teneur. Le 18 prairial, il lui écrit à nouveau ({).
Paris, 18 prairial an X (2).
+ H. Grégoire, évêque démissionnaire de Blois. à Monsieur d’Osmond, évêque de Nancy.
Révérendissime évêque et confrère,
La lettre que je vous adresse est confidentielle. L’ensevelirai-je à jamais dans le secret, ou lui donnerai-je dans la suite la publicité la plus éclatante? Cette question doit se résoudre d’après les événements qui vont se développer sous votre gouvernement épiscopal. Dans cette lettre vous trouverez le caractère franc et loyal d’un homme qui chérit la religion mais qui déteste les abus, qui chérit la paix, mais qui ne redoute pas la guerre, et d’abord :
Je pourrais observer que dans votre réponse, très honnête d’ailleurs, à ma première épitre, vous évitez de donner aux prélats assermentés le titre d’évèques. Cette affectation déplacée vous est commune avec les autres dissidents, néanmoins vous n’ignorez pas que comm: vous ils ont reçu le
(1) Ainsi que nous l'avons dit, cette lettre, que nous publions d'aprés l'original, figure, avec quelques très légères variantes d'orthographe et de style, dans les Mémoires de Grégoire, éd. Carnot, t. Il, Paris, 1837, p. 103. 11 semble que Grégoire, lorsqu'il lui fit place dans son récit, la reproduisit d’après la minute qu'il avait conservée. apportant lui-même quelques retouches, de forme uniquement, au texte original. Voir aussi GUILLAUME, op. cit., t. V, Nancy, 186; p. 264.
(2) 18 prairial an X = 7 juin 1802. ’
caractère sacré de l'épiscopat. Je passe rapidement sur cette omission pour arriver à des observations plus importantes.
Le respectable évêque M. Maudru et son digne syncelle M. André (1) avaient porté la consolation dans mon âme en m’assurant de vos dispositions pacifiques. Ma patrie, disais-je, ne sera plus troublée par les libelles venus de l'étranger et par les émissaires qui les colportent, et cependant on me renvoie des Vosges une lettre écrite, dit-on, par vous à MM. Thumery et Mathieu (2), lettre qui répandue avec profusion dans les Vosges y est un nouveau signal de discorde. Et comment ne le serait-elle pas? Elle offre tous les symptômes d’une disposition de votre part d'exiger des rétractations, ou l'équivalent, de la part de ce clergé vénérable qui au milieu des orages de la Révolution, toujours fidèle à la Religion et à la République, a par son courage sauvé l’une et l’autre et qui aura encore le courage de repousser l’agression nouvelle attribuée à son nouvel évêque. En m'envoyant la copie dont il s’agit, on me presse de la dénoncer au ministre de la police générale (3). J'ai suspendu cette démarche. Je me suis contenté vendredi dernier, 15 du courant, de signaler au Premier Consul ces jongleries scandaleuses et ridicules pour exiger des rétractations. Peutètre n'est-elle pas éloignée, l’époque où éclatera sa juste indignation contre des hommes à qui si expressément et si sagement il avait recommandé de ne plus parler de dissidents, de constitutionnels et de s’unir tous dans les liens de la charité!
Des faits multipliés attestent une coalition entre les évêques dissidents replacés sur de nouveaux sièges, coalition dont le but est de tourmenter le clergé assermenté pour extorquer des signatures ou d’autres actes qui soient censés équivaloir à des rétractations. Monsieur l’évêque. seriez-vous aussi de cette coalition, ou plutôt de cette conjuration dont les manœuvres sont, comme je vous le disais dans ma première lettre, un attentat contre la conseience des individus et un acte
(1) Jean-Antoine Maudru, évèque constitutionnel des Vosges et André, ex-capucin, Fun de ses vicaires épiscopanix.
(2) Voir plus haut, p. 87.
(3) Fouché, favorable au clergé constitutionnel. Voir plus haut, p. 88. Le pouvoir civil, croyant ainsi travailler à la pacification des esprits et à la réconciliation relisieuse, se montrait l'adversaire des rétractations. Il eût voulu que l'on se contentât, de part et d'autre, de Padhésion au concerdat. Voir une circulaire de Fouché, ministre de la police, aux préfets, 18 prairial an X (7 juin 1802) et une autre circulaire de Portalis, conseiller d'État, chargé des affaires concernant les cultes, aux évêques, 19 prairial an X (8 juin 1802).
d’hostilité contre le gouvernement qui veut la paix... Certes ce clergé constitutionnel aurait droit de demander des rétractations à ceux qui ont ameuté l’Europe contre la France, qui ont attisé les brandons de la guerre civile, qui sommés tant de fois de désavouer cette horrible guerre de la Vendée, par laquelle huit à neuf départements ont été couverts d’incendies et de massacres, ne l’ont jamais désavouée, qui ont tourmenté les acquéreurs de domaines nationaux, foulé aux pieds les libertés gallicanes, méconnu les droits de la société civile sur le contrat de mariage, etc., etc., etc.
Le clergé constitutionnel veut bien inhumer tant de souvenirs aflligeants dans l’oubli, et des frères dissidents se refuseraient à nos embrassements! Pourquoi ne pas imiter la touchante réunion des deux partis sous la houlette du métropolitain de Besançon, le citoyen Le Coz (1). Les dissidents des diocèses dirigés par des évêques qui avaient partagé leurs opinions prétendent-ils que ce clergé de Besançon, ceux de Strasbourg, Angoulême, Cambrai, Dijon, Avignon, etc. sont hors de la voie du salut (2)?
Moi aussi je veux la paix et certes pour l'obtenir je lui ai sacrifié tout. tout, excepté la justice et les principes. Que tout le monde professe cette doctrine et s’y conforme dans la pratique, l’union sera indissoluble. Mais si les ennemis de la paix religieuse tentent d’agiter encore les esprits, à l’instant je taille ma plume pour rentrer dans la carrière polémique et l'opinion du public auquel nous révélerons tout, j'ose même croire celle de l’Europe éclairée, celle surtout de beaucoup d’évèques d’ltalie, nos amis (car dans cette contrée on est peut-être moins ultramontain qu’en France), tout sera à l'unisson avec les mesures de sagesse du gouvernement, qui déteste les tracasseries et qui a l’œil ouvert sur ceux qui les ourdissent.
La religion fait mon bonheur et je rends grâces au ciel qui me donna la force de confesser Jésus-Christ au milieu de la Convention nationale, dans des moments où par là même je croyais prononcer mon arrêt de mort. Mais précisément parce que j'aime Ja religion, je déteste la conduite de ces Tartufes romains ou français qu’on voit à Paris, à Versailles,
(1) Cf. ci-dessus, p. 88.
(2) Le Concordat avait conservé douze évêques constitutionnels, entre autres ceux dont parle ici Grégoire : Claude Le Coz, à Besançon, Dominique Lacombe, à Angoulème; Louis Belmas, à Cambrai; Jeanl'rançois Périer, à Avignon; Henri Reymond, à Dijon.
à Meaux (1), etc., colporter des formules de rétractations à la rédaction desquelles présidèrent l'erreur, l’insolence et la stupidité, formules diversifiées à l’infini et graduées au taux de l’ignorance ou de la faiblesse de ceux qu’on veut capter, formules qu’on n’ose proposer aux hommes éclairés et courageux qui les repoussent avec l’accent de l’indignation ou le ricanement de la pitié.
Je respecte le chef de l’Église, mais je m’unis à S. Bernard, Gerson, D’Ailly, Barthélemy des martyrs, Bossuet, etc. pour repousser avec horreur les prétentions d’une cour ambitieuse qui a perdu l’Angleterre, le Danemark, la Suède, etc., et qui, au lieu de parler le langage de l'Évangile, donne des permissions qu’on ne lui demande pas, pour bénir dix mille scapulaires, etc. Ces mômeries dignes du xu11e siècle calomnient la religion. Vous avez vécu en Angleterre. Eh bien! n'est-il pas vrai que les abus de l’Ultramontanisme sont le texte perpétuel des déclamations contre l’église catholique, à laquelle nos frères errants attribuent sans cesse des torts qui ne doivent être imputés qu’à la cour de Rome.
Révérendissime évêque, Dieu m'est témoin que dans tout ce que je viens d'écrire, je n’ai pas la moindre intention de vous choquer ni de vous affliger. Je voudrais même concourir à votre satisfaction et rallier autour de vous l'affection du vaste diocèse que vous êtes appelé à gouverner. Vous y trouverez en général un bon esprit et peut-être plus de piété, de mœurs et de lumières que n’en offrent plusieurs autres contrées de la France. Des préfets estimés et dignes de l'être sont préposés à l'administration civile des trois départements (2). Vos respectables devanciers, MM. les évèques Maudru et Nicolas (3) y ont fait le bien. Ces prélats étaient secondés par d’autres personnes qui méritent les mêmes éloges. Puissiez-vous justifier les espérances que d’abord on avait conçues et détruire promptement les craintes qui leur ont succédé. 11 dépend de vous de conquérir l’estime générale
(1) Les titulaires concordataires de ces sièges étaient : Jean-Baptiste de Belloy, à Paris: Louis Charrier de la Roche, à Versailles et Louis Mathias de Barral, à Meaux.
(2) Jean-Joseph Marquis, pour la Meurthe, Jean-Baptiste Antoine Lefaucheux pour les Vosges, et N. Saulnier pour la Meuse.
(3) Maudru, évêque constitutionnel des Vosges, ancien curé de Tantonville, et François Nicolas, évèque constitutionnel de Nancy, successeur de Lalande, élu à la fin de 1799 et sacré à Nancy le 2 février 1800.
en invitant les deux partis du clergé à confondre leurs embrassements et leurs affections dans les liens de la paix. Si vous exigiez autre chose, des discordes funestes se réveilleraient, les maux qui en seraient le résultat rempliraient d’amertume les jours de celui qui en serait le provocateur: Croyez que le clergé de cette partie de la France saura défendre les principes qu’il a professés. Ses preuves de lumière et de courage sont faites depuis longtemps.
Je vous ai parlé, révérendissime confrère, avec la loyauté d'un homme qui aime la religion et la République. J'aime à croire que si nous nous connaissions, nous ferions un doux échange de sentiments d'estime et d’attachement mutuel. J’ose croire également que cette franchise, dont un jour peut: ètre vous me saurez gré, mérite de votre part une réponse animée du même principe et que bientôt elle m’arrivera. Les événements prochains diront si je me suis trompé.
Salut et respect.
+ GRÉGOIRE, ancien évêque de Blois.
Au bas de cette lettre, M#r d’Osmond écrivit : « Évidemment sans réponse » (1).
Nous savons par ailleurs que Mer d’Osmond eut à se plaindre maintes fois de Grégoire et de son influence, qu'il jugeait néfaste : « Il faut avouer, écrit-il, dans une note administrative du 30 thermidor an XI (18 août 1803), il faut avouer que nous ressentons vivement la funeste influence du passage du sénateur Grégoire qui apparemment a été choqué de la tranquillité dont nous jouissions, de mon silence sur ses lettres indécentes de l’année dernière, et du peu de besoin que l’on avait de ses avis. Je ne parlerai pas de son apparition affectée dans l’église remplie par des ci-devant constitutionnels. des honneurs qui lui ont été rendus dans le chœur au grand scandale du public et contre les ordres du gouvernement, honneurs que l’on déguise sous sa qualité de sénateur,
(1) De son côté, dans ses Mémoires, Grégoire écrit : « Effrayé par la crainte de voir renaître les troubles dans ma patrie, à l'instant j'adresse à ce nouveau débarqué (Mer d’Osmond) une épiître que je consigne ici, et à laquelle il n’a pas répondu, soit par manque de bonnes raisons, soit par défaut d’honnêteté; ou par ce double motif » Mémoires, éd. Carnot, t. II, p. 103.
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quoiqu'il ne soit pas placé comme tel dans ces contrées, quoiqu'il ne fût pas plus vêtu de l'habit sénatorial que de la soutane épiscopale. Je ne dirais pas qu’on lui a porté l’encens et le goupillon comme au chef suprême de l’État. Je laisserais en silence sa petite vanité se repaître de cette vaine fumée, si elle n’eût été l’annonce du feu qu'il attisait en même temps et qui bientôt a fait explosion. C’est à cette époque en effet que nous avons vu renaître toutes les disputes et toutes les prétentions des gens qui s'étaient conduits le plus sagement jusqu’à ce jour et que je donnais pour modèles de circonspection. C’est à cette époque que j’ai reçu une lettre de M. Maudru, évêque constitutionnel dans les Vosges, actuellement curé de Stenay, pour me prouver la validité de ses pouvoirs tandis qu’il avait exercé le ministère épiscopal. Le bon homme avait fait lui-même et d'avance la réponse à son épitre en demandant l’année dernière la levée des censures à Mer le Légat pour avoir usé de ces mêmes pouvoirs, dont il reconnaissait la nullité. On — c’est évidemment de Grégoire que M#r d'Osmond entend ici parler — on reproche aux gens sages leur silence comme une faiblesse, parce qu’il donne lieu de penser, leur dit-on, qu'ils ont reconnu leurs torts; ainsi on les échauffe, on les presse de renouveler les querelles et les erreurs de la Constitution. Pour exciter leur rébellion contre le souverain Pontife, on s’arme d’une parole ambiguë du Premier Consul que le Concordat n’est le triomphe d’aucun parti et que battus, battants doivent être confondus dans les mêmes rangs. Il est plus que temps de faire cesser cette lutte, qui serait indécente et scandaleuse quand elle serait sans danger, parce qu’elle expose les premières personnes de l’État à des calomnies journalières, en faisant dire, par les uns que le Gouvernement aime mieux ne pas voir l’uniformité s'établir, par d’autres qu'il n’ose pas contrarier le parti puissant du Patriarche qui lui est opposé. Cette puissance et cette opposition seront nulles dès qu’on le voudra et l’on a intérêt à le vouloir... » 1)
(1) Archives de l’évèché de Nancv. Cf. GriLLAUME, op. cit, t. V, p. 270.
TI et IV
Les deux dernières lettres sont adressées à Mer Benoit Costaz, évêque nommé et administrateur épiscopal du diocèse de Nancy de 1810 à 1814. Mer d’'Osmond, dont l'Empereur appréciait les talents d'administrateur et l'esprit d'organisation, avait été envoyé par lui, en 1810, sans institution canonique, sur le siège archiépiscopal de Florence, alors vacant. N'ayant pas osé résister à l’ordre impérial, il devait rester dans cette « mission forcée », dont il dira plus tard qu’il ne l’a jamais considérée « que comme un exil », jusqu’en 1814, essayant de rester fidèle au Pape sans irriter l'Empereur. Benoit Costaz, ancien curé de la Madeleine à Paris, avait été nommé par Napoléon à l’évêché de Nancy, le 22 octobre 1810, le jour même où Mer d'Osmond était désigné pour Florence. Arrivé dans son diocèse le 17 juillet 1811, il devait y rester, également dépourvu d'institution canonique, Jjusqu’à la Restauration, administrant au nom de Mer d'Osmond. Costaz entretient aussi des relations avec Grégoire, celui-ci lui recommandant encore des prêtres auxquels 1l portait intérêt, celui-là recourant, pour l’administration du diocèse, à l’influence que l’ancien évêque de Blois, sénateur de l’Empire, avait pu conserver à Paris.
La première lettre de Grégoire à Costaz est du 19 septembre 1813.
Paris, 19 septembre 1813 (1}.
Monseigneur,
Dans le courant de la semaine dernière, vous avez dù rectvoir la relation que je vous avais promise de la mort du curé de
(1) L'adresse, sur le repli de la quatrième page formant enveloppe, portait : À Mer Costaz, nommé à l’évêché de Nancy, Meurthe. De même pour la lettre suivante.
Ludres (1). La lettre qu’aujourd’hui je vous adresse servira d'introduction près de vous à un ecclésiastique de votre diocèse que vous ne connaissez pas, mais qui est très bon à connaître et qui désire vous présenter ses hommages.
M. Gley, né à Gérardmer, ancien professeur de théologie au séminaire de Saint-Dié, a passé presque tout le temps de la Révolution française en Allemagne et en Pologne (2). Il s’est rendu familières les langues de ces deux pays et il se propose de publier une histoire nouvelle du dernier. Des gens de lettres désiraient le fixer à Paris pour y publier ses recherches sur la langue francisque et coopérer à divers travaux littéraires, mais ayant été nommé principal du collège de Saint-Dié, il se rend à son poste. Nous sommes arrivés à une époque où plus que jamais la vigne du Seigneur a besoin d’ouvriers, et je vois avec plaisir que M. Gley conserve une propension décidée pour l'exercice du ministère. Son zèle éclairé préservera
sans doute la jeunesse confiée à ses soins de l’immoralité et
de l’incrédulité qui gangrène divers établissements d’instruction. Il pourra même seconder vos vœux en dirigeant vers l’état ecclésiastique ceux des élèves dont il pressentira la vocation. Une conversation avec lui vous en dira plus que ma lettre. |
Agréez, Monseigneur, l’assurance réitérée des sentiments que je vous ai exprimés dans ma première lettre et du désir de faire quelque chose qui vous soit agréable.
+ L'ancien évêque de Blois.
(1) 11 s’agit sans doute d’une relation de la mort du célèbre curé, Jean-Baptiste Marchal, supplicié et brûlé vif à Ludres, le & août 1757 — peut-être le récit de M. François, vicaire de Saint-Epvre de Nancy, qui l’avait assisté à ses derniers moments. Cf. LePAGE. Le département de la Meurthe. Statistique hist. et admin., 2° partie. Nancy, 1843, . p. 640 et suiv.
(2) M. Gérard Gley, né en 1760 à Gérardmer. Professeur de philosophie et de mathématiques à Strasbourg, 1783, puis de théologie à Saint-Dié, 1787, il avait refusé le serment, s'était expatrié en 1791, et était devenu professeur à l’Université de Bamberg où il enseignait les littératures étrangères. Rentré en France après la Révolution, il fut, successivement, principal du collège de Saint-Dié, 1813, d’Alençon, 1815, de Moulins, 1817, de Tours, 1818. Il mourut à Paris, où il s'était retiré, en 1830. Il est l’auteur de plusieurs publications, entre autres : Voyage en Allemagne et en Pologne, Paris, 1816, 2 vol. in-8; Grammaire de la langue française, Bamberg, 1795, in-12; Langue et littérature des anciens Francs, Bamberg, 1795, in-12.
Série VI, t. xxix, 1932 ; 7
Quelques semaines après, Grégoire, en réponse à une demande que Costaz lui avait adressée en vue de hâter la nomination de deux curés par le gouvernement, lui écrivit à nouveau. Incidemment, l’occasion s’en présentant, son amour-propre toujours blessé revient sur la question, qui lui tenait au cœur, des prérogatives honorifiques qu'il estimait réclamées par son titre d’évêque.
Paris, 22 octobre 1813.
Monseigneur,
Au reçu de votre lettre, je m'empressai de prendre ‘des informations sur le retard relatif à la double nomination de M. Meslard (1) à Delme et de M. Niemsgern (2) à Fénétrange. Comme je vis à peu près en anachorète au milieu de la capitale je priai M. Drulhon, bibliothécaire du corps législatif, ancien bénédictin, qui est très lié chez le ministre des Cultes, de lui en parler. M. Drulhon m’assura que quatre ou cinq 1ois il avait rappelé cet article au ministre (3). Hier encore il assura que les nominations étaient envoyés à l’Empereur, on peut donc espérer la conclusion prochaine de cette affaire, qui conduira ces estimables curés à leurs postes respectifs.
Ne serez-vous pas très surpris si je vous dis que je me ferais un reproche de terminer cette lettre sans vous en adresser un? A Dieu ne plaise que je sois pointilleux sur des procédés. On m’accuse même d’être, sur cet article, indulgent à l’excès, je ne le suis pas quand ils tiennent à des principes sur lesquels je ne composerai jamais. Vous m'’écrivez sous des qualifications purement civiles que je respecte, maïs qui n'établissent entre nous aucun rapport, tandis que l’ordre hiérarchique en forme d’immédiats. J'ai été et je suis encore en relations
(1) Claude-Pierre Mélard (1768-1839), né à Burlioncourt, prètre de 1792, vicaire à Saint-Sébastien de Nancy, puis curé de Deilme, 19 août 1813, où il resta jusqu’à sa mort, 26 novembre 1839.
(2) Jean-Georges Nimsgern (1738-1823), curé de Château-Salins avant la Révolution, puis curé de Phalsbourg, après le Concordat, de Delme, 1° novernbre 1805; de Fénétrange, 19 août 1813, où il resta jusqu’à sa mort, 17 mai 1823.
(3) Le ministre des Cultes, Bigot de Préameneu. Les deux nominations — Mélard et Nimsgern — avaient été faites le 19 août. Mais le décret de nomination, daté du 9 octobre, avait tardé à paraître.
avec beaucoup d’évêques catholiques de pays étrangers, et surtout d’Italie. Aucun d’eux ne me mit jamais dans le cas de faire cette observation, excepté M r Becchetti, évêque de Citta della Pieve (1), qui s’empressa de réparer ce qui n’était qu’une inadvertance. Je croirais vous injurier si je vous assimilais à ces évêques français émigrés en Angleterre, qui accordent à des prélats anglicans les qualifications sous lesquelles ils sont connus et qui les refusent à des confrères en France. Cette contradiction, jointe à tant d'autres, sera appréciée dans l’histoire. J'aime à croire, Monseigneur, que la réticence dont je parle n’est nullement affectée de votre part, sans quoi elle serait un acte d’hostilité! Mais je devais aux principes et à moi-même de vous en faire la remarque. Je vous ai parlé avec la franchise d’un caractère droit; je forme des vœux ardents pour que le diocèse de Nancy se félicite en tout de votre gouvernement. Je voudrais pouvoir seconder ce résultat désiré, que lui promettent vos vertus et votre caractère pacifique; agréez en l’assurance réitérée et cordiale.
+ L'ancien évêque de Blois.
Nous arrêtons ici une publication qu’à dessein nous avons voulu tout objective. Il nous a paru que ces lettres de Grégoire et ces documents sur sa carrière politique pouvaient offrir quelque intérêt. A notre avis, l’histoire de l’évêque constitutionnel de Blois reste à faire. Il n’a guère rencontré jusqu'à présent que des apologistes enthousiastes à l’excès, ou des détracteurs sévères jusqu’à l'injustice. Cette vie, singulièrement étrange dans sa complexité et qui garde le don de passionner les esprits un siècle après les événements qui la marquèrent, attend encore l’équitable jugement de la postérité. Elle eut certes ses faiblesses, ses pages douloureuses. Elle ne manqua pas, cependant, à certaines heures, de désintéresse-
(1) Filippo Angelico Becchetti, dominicain, continuateur de PHistoire ecclésiastique du cardinal Orsi, nommé par Pie VII en 1800 “vêèque de Citta della Pieve, petit diocèse italien de la province de Pérouse, mort à Rome en 1814.
TS ne le ES ie RE à loft jupes
ment, de générosité et de courage, et il serait injuste de ne pas rendre un hommage mérité aux initiatives multiples, souvent fécondes, surtout dans le domaine des sciences, des lettres et des arts, dues à l’activité législative de l’ancien petit curé lorrain d'Emberménil. En attendant que l’impartiale histoire porte son définitif arrêt, nous avons seulement voulu, dans cette communication que nous remercions l’Académie d’avoir accueillie, verser quelques pièces nouvelles au dossier de l’homme si discuté que fut « l’abbé Grégoire » (1).
Nancy, juin 1932.
(1) L'abbé Grégoire fut associé correspondant de l'Académie de Stanislas, de 1802 à sa mort, 1831.