‹ Mémoires de l’Académie de StanislasChapitre 101 sur 114 · A PROPOS · texte numérisé non relu

A PROPOS

Par M. Joseph LAURENT

MEMBRE TITULAIRE

Dans cette communication, je voudrais : 1° signaler à l’Académie les trouvailles intéressantes faites à Our en Chaldée depuis 1929; 20 les placer dans l’ensemble des découvertes récentes, et évoquer devant vous les problèmes que posent ces étonnantes trouvailles, en ce qui concerne l’histoire de la civilisation humaine.

L’archéologie orientale — disons l'archéologie tout court — depuis quelques dizaines d’années n’a pas cessé d'enregistrer, dans ses fouilles, des découvertes sensationnelles. J’évoquerai dans vos esprits les plus retentissantes en prononçant les noms de Toutankhamon, ou en vous rappelant celui de Glozel, auquel se rattache une polémique qui est loin d’être finie.

Mais il y a mieux à faire que de piquer la curiosité en touchant à quelques faits, particulièrement connus parce qu'ils ont été l’objet d’une réclame intense ou d’un scandale retentissant. Pour avoir une idée d’ensemble des résultats historiques obtenus par les fouilles modernes, il convient de procéder à une énumération rapide mais aussi ordonnée que possible. Je laisserai de côté les recherches poursuivies avec bonheur dans d’illustres sanctuaires, tels que Delphes, Olympie ou

Délos, parce que leurs résultats, si riches en trouvailles précieuses pour l’histoire de l’art et de la civilisation, n’ont cependant pas révolutionné ou renouvelé nos connaissances sur l’antiquité classique. Je m'en tiendrai à la série des fouilles fécondes en nouveautés historiques. Elles ont été nombreuses et génératrices de découvertes de premier ordre.

Nous devons la connaissance de la civilisation.égéenne, dont les Grecs classiques ne savaient plus rien, aux recherches inaugurées par Schliemann à Troie et en Argolide, poursuivies (avec quel bonheur !) en Crète et en de multiples localités de la Méditerranée orientale. — Les fouilles heureuses de Cappadoce, de Syrie et d’Égypte nous ont appris ce que furent les Hittites d'Asie Mineure; elles nous ont rendu leurs monuments, leur histoire, leur langue, leurs archives diplomatiques; elles nous ont fait connaître les navigations des Achéens sur toutes les côtes de l’Asie Occidentale et jusqu’aux portes de l'Égypte qui dut les repousser à plusieurs reprises. — Nous savons maintenant que l'Égypte des premières dynasties avait d’actives relations par mer avec les peuples de l’Égée, avec la Phénicie de Byblos. — Nous avons reconnu que les civilisations de la pierre ont existé en Egypte tout comme ailleurs; qu’elles nous ont laissé des signes d'écriture antérieure aux hiéroglyphes, d’une troublante similitude avec eux qu’on retrouve plus nombreux chaque jour dans tout le monde tourné vers la Méditerranée, depuis les côtes de Portugal jusqu'à Suse d'Élam, en passant par Glozel et par la Crète. — Nous avons appris que 3 ou 4 mille ans av. J.-C. les poteries peintes des habitants de l’Élam portaient des dessins d’une étrange ressemblance avec les poteries qu’on rencontre au Turkestan ou en Crète. — Et voici que la Chaldée vient de nous livrer, à Our, des tombes remplies d’un matériel particulièrement riche, copieux et intéressant.

Our se trouve dans la Chaldée du Sud, où sur unes pace restreint de 100 kilomètres environ de longueur sur 20 de largeur, se sont juxtaposées, antérieurement

au 2e millénaire av. J.-C., plusieurs villes où se développa, dans ces temps lointains, une civilisation fort brillante. Our, que baignait alors le golfe Persique,: est une des plus connues parmi ces antiques localités, ou plus exactement son nom est un des plus habituels pour nos oreilles et nos cerveaux; 1l est en effet plus familier à la plupart d’entre nous que ceux de Lagash, d'Ouroukh, de Kish ou de Nippour. |

C’est que le nom de Our évoque pour nous le souvenir d'Abraham qui, vers 2.000, partit de cette ville pour gagner Canaan. Mais les monuments d’Our remontent bien plus haut qu'Abraham. L’heureux « inventeur » des merveilles d’Our antique, M. Woolley, estime que nous avons en elles les vestiges de puissants personnages qui vivaient au 4° millén. av. J.-C. Puissants, ils le furent sans conteste, ces défunts qui ont été enfouis avec un véritable trésor. La description en a été faite bien des fois déjà, tant l’intérêt de ces trouvailles a été jugé considérable. On trouvera notamment les gravures et toutes les explications désirables dans le livre de M. Woolley sur les Sumériens (Paris, Payot, 1930); dans le compte rendu qu’en a donné M. Moret dans la Rev. Achéol. (1928,11,p. 228-229); dans le 3€ vol. du Manuel d'Archéologie orientale de M. Contenau (Paris, Picard, 1931); dans le tome I. p. 35 seq. de l'Histoire Univers. des Arts, par M. Contenau (dirigée par Louis Réau Paris, Colin 1930); et dans le numéro de l’/llustration du 4 janvier 1930. J’ai surtout utilisé dans les citations qui suivent l'exposé de M. Moret.

Dans la plupart des tombes, le cercueil de bois est tombé en poussière, tout comme les corps dont « on distingue cependant les contours »; l’un d’eux « avait été couché sur le côté droit en position accroupie. Mais les parures incorruptibles qui le recouvraient sont restées à leur place respective » — et elles sont d’une profusion inouie et d’une richesse impressionnante « bracelets, bagues, boucles d'oreilles, amulettes en or, lapis-lazuli. cornaline, jonchent le sol. Là où était la tête resplendit un bloc d’or. Imaginez une coiffure à visière, avec cache-nuque, mais le couvre-chef figure une perruque

courte où, dans la chevelure, divisée par une raie médiane, chaque ondulation est indiquée au repoussé, et chaque cheveu repris finement au ciseau; un ruban d’or noue par derrière des mèches ramassées en chignon; 2 oreilles d’or, bien détachées et percées, s’emboitaient sur les oreilles du défunt. On a retrouvé des perruques analogues, massives, en pierre dure. Ici, c'est un véritable casque de parade, en or massif, ou plutôt en électrum (or 75%; argent 25%). Près des épaules, une lampe et 2 vases d’or; à la taille une ceinture d'argent supporte un gros polgnard d’or, à belle et large lame, dans un fourreau d’argent; tout près, une hache en électrum, des colliers d’or, des amulettes figurant grenouille et singe d’or. Un bol d’or porte le nom du défunt. Dans l’étroit espace entre le cercueil et la paroi du puits, on avait encore accumulé une centaine d'objets pour les besoins de la vie d’au-delà; des vases d’or et d'argent, unis ou côtelés, de grands ciseaux droits en or, argent et cuivre, de grands couteaux d’or. » Il y a aussi « une lance de cuivre, un carquois avec flèches, des vases de pierre dure ». Dans la tombe du roi, se trouvait « une grande barque d’argent, longue de 1 mètre, à proue et poupe relevées. La reine et ses femmes sont coiffées de réseaux de perles d’or, de cornaline et de lapis, d’où pendent des feuilles de mürier en or; elles ont d'énormes boucles d'oreilles en or, des colliers d’or et de lapis ».

Les « sacrifices humains ont laissé dans un des tombeaux 60 victimes. A la porte de celui de la reine, 5 squelettes d'hommes montent la garde. Voici un char sur patins (donc un traineau) avec 2 ânes harnachés de grands colliers de cuivre, escortés de 2 jeunes palefreniers. Des squelettes de femmes sont rangés sur 2 filets ». Parmi elles «le squelette d’une harpiste a encore la main sur les cordes : ces femmes sont les chanteuses de la souveraine. Son cercueil est sous la garde de 2 servantes, accroupies l’une aux pieds, l’autre à la tête ». Et voici le « tombeau du roi, avec son cortège de victimes humaines et animales. A l'entrée de la porte en voussoir, 6 soldats de garde, avec des casques de cuivre, l’épieu près de la main. Dans la chambre,

d’autres soldats en ligne, poignards de cuivre à la ceinture. Contre les murs, 9 chanteuses avec coiffures à feuilles d’or et d’autres femmes étendues contre la tombe. 2 chars en bois, chacun traîné par 3 bœufs, avec les petis conducteurs à leur tête ».

Dans ces chambres funéraires « la porte en briques est construite sur le principe de la voûte en plein cintre avec voussoirs véritables » — et voilà l'emploi de la voûte reporté dans un pays et dans une antiquité qui nous éloignent singulièrement de la civilisation étrusque : on ne peut plus maintenir à cette dernière l'invention de ce procédé de construction.

La description de ces tombeaux, de leurs défunts et de leur riche mobilier, provoque d’inévitables rapprochements entre tels de leurs éléments et ce que nous connaissons par ailleurs des civilisations de l’Élam, de la Chaldée sumérienne, de l'Égypte des première ‘dynagsties, des pays de la Mer Egée et même des régions de la Méditerranée, où l’on a reconnu des restes de la civilisation égéenne.

Une fois de plus, par le spectacle des trouvailles de Our et par les comparaisons qu’elles suggèrent, on est amené à se demander s’il n’y a pas eu, dans les temps antérieurs à l’histoire telle que nous la connaissons, sur tout le pourtour de la Méditerranée, entre les peuples des races les plus diverses, une certaine unité de civilisation matérielle. Ce n’est pas une nouveauté que l’uniformité de la civilisation autour de la Méditerranée, à une époque donnée, parmi des populations fort différentes de mœurs et de langue. Le fait s’est produit constamment dans toutes les grandes périodes de l’histoire, depuis l'antiquité grecque jusqu’à nous, en passant par Rome, les Barbares, la féodalité, le Renaissance, les temps de Louis XIV, du xvinie siècle, l’époque révolutionnaire, puis le romantisme. Il n’y a pas de raison de prétendre que cette uniformité de civilisation, si constante dans l'aire méditerranéenne à l’époque historique n’a pu s'v produire dans la période qui a précédé celle dont nous connaissons l’histoire.

Cette idée, émise bien des fois, affirmée récemment encore par S. Reinach à l’Académie des inscriptions, le 1er mai 1931, est justifiée par bien des présomptions. Les affinités et les rapports entre les « Méditerranéens » d'avant l’histoire écrite commencent à posséder quelques preuves historiques. Par conséquent certaines périodes et certains peuples sortiront bientôt de la préhistoire pour entrer dans la pleine lumière de l’histoire proprement dite. Déjà la Grèce égéenne s’est montrée à nous comme puissante sur mer, de par les résultats des premières fouilles de Crète. — Puis les documents hittites et Égyptiens nous ont appris que les Achéens de l’Égée, avec des tribus plus ou moins leurs parentes, ont dominé toute la Méditerranée orientale et ses côtes. depuis la Troade jusqu’à la Syrie, en passant par la Lydie, la Pamphylie et la Cilicie. Nous savons maintenant que ces Achéens et leurs alliés ont par deux fois tenté par mer et par terre l'invasion de l'Égypte; — qu’ils ont eu des chefs connus des Hittites et dont les noms rappellent étrangement ceux des Atrides, — qu'ils ont mené en Asie Mineure des expéditions fort semblables à celles dont l’épopée et la légende grecque ont gardé le souvenir dans l’histoire des Argonautes, dans les mythes des Amazones et dans les récits du cycle homérique.

Il est, entre les régions méditerranéennes, d’autres affinités d’une chronologie encore imprécise, mais dont l'archéologie affirme nettement l'existence. Ainsi les mégalithes, qui se rencontrent du Finistère jusqu'à J'Inde, sont bien des témoignages d’une civilisation commune à toute cette vaste région, même si nous ignorons à quels hommes et à quelles races elle appartint. — Récemment encore, la comparaison des motifs décoratifs d’ornementation permettait à un savant de la valeur de Flinders Petrie d'affirmer qu’il y eut des rapports dès le x° siècle entre la mer Egée et la Grande- Bretagne, ou encore que la construction arquée en briques était connue de l'Allemagne néolithique aussi bien que de la Cappadoce et de Mycènes. — Ce n'est sans doute pas un simple effet du hasard s1 l’on rencontre

tant de vestiges du culte du taureau en Chaldée, en Égypte en Syrie, en Egéide. — N’y a-t-il pas des rapprochements à faire entre la Vénus hottentote et les statuettes stéatopyges de l’Égée et de l’Asie Occidentale? — Comment expliquer que la couffe, — ce bateau rond des Chaldéens, vraie cuvette d’osier et de cuir allant sur l’eau —, est encore aujourd’hui employée dans le pays de Galles et l’Irlande ?

Dans le domaine des institutions et des mœurs, il existe des rapprochements impressionnants. Ainsi dans l’histoire biblique de Ruth, tout comme dans l’Épopée hindoue, et aussi dans l’Europe du Nord, un homme renonce à la possession du sol en remettant son soulier, parfois rempli de terre, à celui à qui le sol doit appartenir (S. Reinach dans À. Arch. 1931, II, 175). — Par ailleurs, en Palestine, en Grèce, en Italie et en d’autres pays, la fille sans frères n’hérite pas de son père; mais elle transmet son droit à l'héritage, par l’intermédiaire d’un membre de sa famille qui l’épouse, au fils qui, né de cette union, portera le nom de la famille de sa mère et en assurera le culte. (S. Reinach dans À. Arch. 1931, IT. 175).

De toutes les affinités récemment notées entre les populations préhistoriques du monde méditerranéen la plus troublante peut-être est celle qui se rapporte à l'écriture. Dès 1901, Flinders Petrie fit plus qu’entrevoir l’existence d’une écriture linéaire méditerrénene, antérieure aux hiéroglyphes — hypothèse qui fut mal accueillie, mais qui parait fondée (S. Reinach À. Arch. 1931, II, 320), car on rencontre des signes semblables en Portugal, à Glozel, en Tripolitaine, dans la mer Égée, en Égypte, en Asie Occidentale. Et dès lors, il apparait bien que la civilisation de la pierre a connu une écriture commune à une grande partie de l'humanité. C’est une grande nouveauté dans la science et qui a surpris plus d’un esprit bien équilibré. Mais le scepticisme obstiné en cette affaire n’est plus de mise en face des révélations indiscutables des fouillesles plus scientifiquement menées.

Bien entendu, de toutes ces affinités de civilisation, il ne faut pas conclure qu'il y eut alors dans l'humanité

unité de race. On fait d'ordinaire en pareille matière un raisonnement des plus faux et que voici : quand on trouve des objets identiques dans une tombe de Chaldée et dans une autre à Merv, on en conclut que le même peuple a vécu à Merv et et en Chaldée et on cherche à déterminer l'itinéraire de ses déplacements. IL est beaucoup plus juste de dire : la découverte d'objets semblables en des lieux très éloignés prouve simplement que ces objets ont voyagé et que la même civilisation a été connue dans les deux pays. Ainsi quand dans un nombre d’années considérable, on trouvera des briquets à essence dans le s0l de Chang-Haï et dans celui de Rome ou de Paris, on n’aura pas le droit d’en conclure qu'au xx® siècle la même race d'hommes vivait en Chine et dans l’Europe Occidentale. On devra seulement retenir de ces trouvailles qu’il y eut alors entre ces régions si éloignées une certaine identité de civilisation matérielle.

Il serait donc vain de vouloir préciser, dans l’état actuel de nos connaissances, à quelle race appartenaient les hommes puissants et riches qui ont été ensevelis dans les tombes récemment découvertes à Our en Chaldée.

Ce ne furent ni des Sémites, qui sont venus plus tard dans cette région et qui ont dominé en Syrie et en Mésopotamie, — ni des Indo-Européens qui ont occupé l'Asie Mineure jusqu’au Caucase, l'Iran et la côte de Palestine, mais dont l'installation en ces régions est relativement récente dans l’histoire de l’humanité. Ces hommes furent sans doute parents de ceux que les monuments ou les tombes d'Égypte, de la mer Égée et d'Afrique nous montrent appartenant à deux types : l’un est grand, élancé: il a la tête étroite, il est blond de cheveux, il a l’œil bleu et la taille mince; l’autre est courtaud, petit, trapu, il est brun, de taille moins svelte et de tête large. On a des raisons de croire que tes deux types d'hommes ont vécu juxtaposés et méêlés, aux époques de la pierre, dans tout le monde méditerranéen.

Est-il juste de penser que certains descendants de ces hommes très anciens sont connus de nous sous les noms d Ibères, de Ligures, de Libyens, d'Égyptiens, d'Ewéens? Est-11 permis de reporter à ces hommes des âges

mr tm —

antérieurs à l’histoire, l’origine de populations modernes que les groupements ethnographiques habituels cataloguent mal, tels que les Berbères, les Albanais du Caucase et des Balkans, les Basques, et d’autres groupements humains rebelles à l’assimilation et plus ou moins disparates?

Il est sans doute sage d'admettre, après Sergi et Moret : que les «hommes (Des Clans aux empires, 1923, p. 192) paléolithiques et néolithiques de l’Europe du Sud et de l’ouest seraient de la même race méditerranéenne que les premiers Égyptiens. Entre l’Europe du Sud et l'Afrique, les « ponts » de Gibraltar, de Sicile et de l’Archipel restèrent accessibles au-de:sus des eaux marines jusqu’assez tard de la période néolithique; par là ont passé les grands mammifères africains qui ont. vécu dans les prairies et les forêts de l’Europe quaternaire; les hommes et leurs produits ont pu prendre le même chemin. Ce ne serait donc point par un pur hasard que les armes et outils des néolothiques européens présentent des ressemblances frappantes, pour la matière et la technique, avec ceux des Égyptiens; ce ne serait pas fortuitement que les hommes des villages lacustres de Suisse et de Savoie cultivaient pour se nourrir les trois espèces végétales caractéristiques, l'orge, le millet, le blé, que les Égyptiens ont sélectionnées les premiers ».

Ces affirmations de Moret doivent correspondre à la vérité qui sera demain indiscutée, surtout si l’on y ajoute, après les faits relevés plus haut, que l'Asie Occidentale et Méditerranéenne doit être comprise au même titre que l’Afrique dans l’énumération des pays qui ont connu la même vie matérielle aux âges de la pierre.

Ainsi donc, l’unité de civilisation autour de la Méditerranée et dans l’humanité non sauvage, unité dont nous sommes convaincus que c’est une nouveauté n’est pas un fait récent, au moins pour le tour de la Méditerranée en attendant un démonstration pour une surface plus étendue. Des périodes les plus anciennes de l'humanité, il reste des traces — écritures, monuments,

squelettes — établissant qu’aussi haut qu'on remonte actuellement, les hommes ont circulé sur toute notre aire, qu'ils ont communiqué entre eux, qu'ils ont utilisé à la même époque une civilisation commune, et que nous n’avons pas le monopole ou la primeur de c& emploi simultané des mêmes procédés matériels.

Par M. Georges HOTTENGER

MEMBRE TITULAIRF

Les morts vont vite, dit-on : il en va des générations successives comme des individus eux-mêmes. Quelques années suffisent pour que leur souvenir s’estompe et perde tout relief, pour qu'il ne reste rien, ou presque rien de ce qui fit l'originalité et l'intimité de leur vie, tout au moins dans le cadre de la vie locale.

A l'appui de cette vérité nous pouvons donner notre témoignage. Après avoir retracé la vie économique de la Lorraine au lendemain de la Révolution (1), nous aurions voulu compléter notre travail par un tableau de la vie privée à la même époque, mais nous nous sommes trouvé arrêté jusqu’à ce jour par la difficulté d’une documentation qu’il faudrait chercher surtout ailleurs que dans nos archives administratives.

Les événements politiques avaient alors renouvelé les fondements de l'édifice social, ils avaient à maintes reprises troublé la vie des populations, causé la disette, entraîné des ruines, suscité certaines fortunes, ébranlé ou brisé bien des traditions. La crise une fois passée ou

(1) G. HoTTencer. La Lorraine économique au lendemain de la Révolution, d’après les Mémoires statistiques des préfets de l’an IX. Nancy, 1924. — La Lorraine agricole au lendemain de la Révolution, Mém. de l'Acad. de Stanislas, 1924-25; Les Forêts lorraines, leur situation au lendemain de la Révolution, id., 1927-28.

touchant à sa fin, que pensaient nos ancêtres lorrains? Quels étaient leurs sentiments, et aussi leurs ressources et leurs modes d’existence? Comment vivaient-ils à leur foyer, en ces temps où les progrès des fabrications et des communications n'avaient pas encore répandu partout une foule de commodités qui nous semblent indispensables aujourd’hui?

A part les indications, forcément générales, que donnent les Mémoires statistiques de l'an IX, nous n’avons trouvé que bien peu de choses qui nous renseigne sur toutes ces questions.

Faut-il nous en étonner?

L'esprit de nos pères n’était pas le nôtre. Ils n'avaient nul souci de se produire eux-mêmes et de se peindre dans le cadre de leur vie journalière. Ils appartenaient encore à ces générations qui, imbues de l'esprit classique et vouées uniquement aux idées, n’attachaient aucune impor tance aux menus faits et n’en avaient aucune curiosité. Rares étaient alors les publications locales, surtout si on les compare à l’abondance de notre temps, et le peu qui paraissait, — nos premiers Mémoires en font foi, — n’était que discours, poésies ou simples versifications, dissertations sur l’Antiquité, spéculations philosophiques ou observations scientifiques. La vie de l’époque et celle de la région n’y tiennent, à proprement parler, aucune place.

Nos arrière-neveux n'auront certes pas le même embarras le jour où ils voudront nous retrouver dans le milieu où nous vivons. Nous nous intéressons à tout ce qui nous entoure, on peut même dire que nous vivons plutôt en dehors de nous mêmes qu’au dedans. Nous aimons à observer le présent autant qu’à fouiller le passé, nous nous plaisons à nous raconter nous-mêmes et à peindre notre temps : nouvelles et romans de mœurs locales, souvenirs personnels et mémoires, sont une bonne part de notre littérature courante. Si bien que volontiers on croirait

que c’est la surabondance qui cette fois doit embarrasser les chercheurs à venir. Sans doute, mais pourtant on aurait tort de penser que cette surabondance donnera une documentation complète et toujours exacte : bien des détails échappent à ces souvenirs, à ces peintures, qui n’ont

entre elles aucun lien, qui se répètent et se concentrent sur certains objets, en laissant de côté beaucoup d’autres. Le type du paysan notamment attire notre réalisme autant qu’il répugnait à l’idéalisme de nos ancêtres, et on s’obstine à le dépeindre tel qu'il était 1] y a cinquante ans, tandis que, sans pourtant disparaitre, il ne cesse de se modifier depuis lors.

Quoi qu'on fasse, chaque génération qui passe emporte avec elle une bonne partie de ce qui fut sa vie, faute d’initiatives prises à temps pour en fixer davantage les fugitifs détails, en recueillant les souvenirs des derniers survivants.

Comme la guerre de 1914, la guerre de 1870 a marqué une étape dans la vie lorraine. La génération qui en fut témoin achève de disparaître, et déjà les années qui suivirent ne sont plus que des souvenirs d'enfance pour les plus anciens d’entre nous. C’est le moment de jeter un coup d’œil sur ces temps devenus étrangers aux générations montantes, pour mesurer la distance qui les sépare de nous.

La tâche que nous nous proposons, limitée aux horizons de notre ville, n’a pas l’ambition d’être, à proprement parler, un travail historique. C'est la simple mise en œuvre de certains souvenirs que nous avons recueillis et d’autres souvenirs, en plus petit nombre, que nous conservons nous-mêmes. C’est une modeste contribution à l’histoire de Nancy au xix® siècle.

A la vérité, cette histoire n’est autre que celle du développement progressif qui, en cette durée, tripla à la fois l'étendue de la ville et sa population, en même temps que, dans une plus grande proportion encore, s’accroissaient son activité économique et son importance régionale.

Elle se divise d'elle-même en trois périodes, qui chacune ont plus ou moins modifié la physionomie de la ville.

La première va jusqu’au milieu du siècle. Dès les premières années, Nancy a reçu l’organisation administrative qu’elle a encore aujourd’hui : c’est dès lors le siège d’une préfecture et d’une Cour d’appel. La ville tient tout entière dans ce que nous appelons aujourd’hui le

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vieux Nancy, dans l'enceinte que formait son mur d'octroi et d’où, en toute direction, émergent des faubourgs plus ou moins peuplés. C’est alors une ville somnolente en sa routine bourgeoise, heureuse de retrouver une béatitude, tempérée de médiocrité, que venaient de troubler assez rudement les années de la Révolution. Sa population n'atteint pas 30.000 habitants; elle fut même en décroissance pendant le premier quart du siècle.

Deux entreprises très importantes pour le développement industriel et commercial de la ville marquent, au milieu du siècle, le début d’une seconde période. C'est tout d’abord l’établissement du canal de la Marne au Rhin, dont la construction amena l’extension des faubourgs Saint-Georges et Sainte-Catherine, et même leur trans-

formation complète, puis, quelques années plus tard,

l'établissement de la ligne de chemin de fer de Paris à Strasbourg. L’édification de la gare des voyageurs et de ses annexes, à l’ouest de la cité, entre les faubourgs Saint- Jean et Stanislas, allait donner à cette partie de Nancy une animation, une physionomie toute nouvelle, et provoquer de ce côté une poussée de croissance qui ne s'est pas arrêtée depuis lors.

Survient la guerre de 1870, et l’annexion de l’Alsace- Lorraine : c’est une autre période qui commence, et elle se prolongera jusqu'à la guerre de 1914. Nancy se trouve promue à la redoutable dignité de ville-frontière. Après la douloureuse épreuve de l’invasion et de l’occupation, sa garnison est considérablement augmentée. Désireux de conserver leur nationalité, un bon nombre d’habitants des pays cédés à l'Allemagne viennent s'installer à Nancy. Certains transportent avec eux des industries prospères qui vont exciter l’activité locale. Des ateliers, des usines, s'installent en maints endroits, peuplant autour d'elles les voies déjà existantes ou en faisant naître de nouvelles. C'est toujours vers l’ouest que se porte surtout le mouvement d'expansion : de ce côté, en peu d’années, va surgir ure ville nouvelle, le nouveau Nancy. Créé, sans plan ni méthode, sans autre règle que les étroits calculs des propriétaires et des spéculateurs de terrains, le nouveau Nancy, tel qu'il date de cette époque, forme avec ses rues

au tracé si souvent désordonné, un contraste saisissant avec la ville aux grandes voies régulières, aux places spacieuses, qui doit à Charles IIT et à Stanislas son existence et sa beauté. :

C’est bien au début même de cette troisième période, c’est-à-dire au lendemain de la guerre, qu’il convient de nous arrêter pour grouper nos souvenirs. Or le lendemain de la guerre ce fut pour notre ville l'occupation allemande, qui se prolongea jusqu’au 3 août 1873. Les détails en ont été, au moment même, fidèlement consignés par un professeur de la Faculté des Lettres, M. Louis Lacroix, dans son Journal d'un habitant de Nancy, pendant l'invasion de 1870-1871, et récemment l'histoire en : a été faite, en un ouvrage d'ensemble, solidement documenté, par M. Émile Chantriot (1).

Nous ne pourrions que répéter ces deux auteurs mieux vaut passer outre, et arriver de suite au jour où la ville, délivrée du poids de l'occupation, recommença à respirer librement. C’est donc au surlendemain de la guerre, plutôt qu’à son lendemain même, qu'il nous paraît plus utile de placer notre exposé.

Que se passa-t-il donc alors, en cette année 1873, et au cours des années qui suivirent? À la vérité rien de particulier, rien qui mérite de retenir particulièrement l'attention de l'historien. Depuis que la Lorraine a cessé d’être indépendante et s’est fondue dans la grande unité nationale, son histoire, subissant la commune loi d’une centralisation progressive, s’est identifiée avec l’histoire nationale; elle n'offre plus d'événements qui ne soient la répercussion plus ou moins proche ou plus ou moins lointaine des événements de la vie politique, dont le centre est à Paris; elle se réduit au mouvement de l’opinion locale et à la série des élections diverses. C’est trop peu pour nous et, sans négliger entièrement ce sujet, nous recueillerons, croyons-nous, des souvenirs plus suggestifs et plus vivants en réveillant notre imagination autant que notre mémoire, et en faisant tout simplement un tour

(1) Émile CnanrTrior. La Lorraine sous l'occupation allemande, mars 1870,septembre 1873. Nancy, Berger-Levrault, 1922, in-8,-670 p.

dans Nancy il y a soixante ans; dût cette façon de faire tenir du genre de la causerie plutôt que de l’histoire proprement dite.

Débarquons donc à Nancy peu de jours après que les derniers soldats allemands viennent d’en partir.

De Paris, d’où nous sommes partis, le train qui nous amène, un train express, fait le trajet en sept heures et quelques minutes (1), en marchant à la vitesse maxima de l’époque, 50 kilomètres à l’heure, avec huit arrêts de cinq à dix minutes. Heureux arrêts, car dans les wagons il n’y a encore aucune installation qui donne satisfaction à certaines commodités naturelles. Notre train n'avait que des premières classes : si, obligés de compter avec notre bourse, nous eussions dû nous contenter de troisièmes classes, nous aurions mis, avec un train omnibus (2) onze heures et demie, en nous arrêtant à chacune des quarante huit stations de la ligne! Quel progrès pourtant si on se reportait à vingt-cinq ans auparavant, alors que par les moyens les plus rapides, il fallait encore deux jours entiers pour faire le même trajet!

Elle nous paraît plutôt somnolente cette gare de Nancy où nous débarquons. Apparemment le trafic est loin d’égaler celui que nous lui voyons aujourd’hui (3). Elle n’a encore que son bâtiment central, datant de 1855, et à peine la moitié des proportions que nous lui voyons aujourd’hui et que nous jugeons pourtant insuffisantes. À l’extérieur une cloche annonce la prochain départ des trains, comme aujourd’hui encore à l’intérieur, leur arrivée. L’horloge est en retard de seize minutes sur l’heure de la ville; elle marque l’heure de Paris, laquelle quatorze

(1) Aujourd’hui le train le plus rapide, le train 83,ne met que 3 heures 58 minutes pour faire le même trajet.

(2) Un seul express avait alors des secondes classes, celui de 4 h.20 s., qui arrivait à minuit 53, il mettait donc 8 h. 33 minutes pour faire le trajet.

(3) Le nombre de billets délivrés à la gare de Nancy en 1872 avait été de 536.193; en 1930, il s’est élevé à 3.485.771. De même les colis en grande vitesse : ils avaient donné en 1872 un poids total de 5.318 tonnes. En 1930, 24.847 tonnes.

ans plus tard sera adoptée comme heure centrale, en attendant l’heure internationale par fuseaux horaires.

La place qui a été créée devant la gare est restée nue : ce n’est que plus tard qu’elle aura ses squares, lorsqu’en 4879, elle deviéndra la place Thiers. Elle n’est encore bor dée que de médiocres bâtisses, et à l’un de ses angles, celui qu’occupe aujourd’hui l'Est Républicain, une entreprise de déménagements a ses remises et ses écuries.

À la place des Magasins Réunis, nous remarquons un café, avec son jardin, le café du Débarcadère. Débarcadère : un mot qui a essayé sa fortune aux premiers temps des chemins de fer, mais qui a été bientôt supplanté par le mot de gare, moins propre peut-être, mais plus expéditif. Dans le même îlot s'enfonce une impasse ténébreuse, un vrai cul-de-sac, l'impasse Oberlin.

À part le Temple protestant, ancienne église des Prémontrés, et l’ancien Mont-de-Piété, plus rien ne subsiste aujourd’hui de ce quartier de la gare, tel qu’il se présentait au visiteur de 1873 : tout a été abattu, reconstruit, transformé. Et d’abord la Porte Saint-Jean : déjà sa partie extérieure avait été jetée bas dans l’hiver de 1868-1869 et à son tour la façade intérieure allait disparaître, condamnée par les exigences d’une circulation croissante.

À la rampe où monte la rue de l'Hôpital militaire sont adossées de misérables échoppes. De chaque côté de la place ces vieux bâtiments sont ceux d’une caserne de cavalerie. La place elle-même est dénudée : un square n’y sera planté que l’année suivante, après qu’un nivellement en aura modifié la pente.

Montons la rue Saint-Joseph, notre rue Chanzy actuelle, nous la trouvons bordée, d’un côté, de vieilles maisons qui ne disparaitront que dix ans plus tard, lorsque la Ville aura décidé d'isoler le lycée. De lautre côté, à gauche, une chapelle du xvri® siècle, l’ancienne chapelle des petites Carmélites. Près de là, la rue de la Poissonnerie, notre rue Gambetta, se termine par un cul-de-sac où l’herbe pousse entre les pavés.

Revenons sur nos pas. Rue Saint-Jean, à la place du vaste immeuble qu’occupèrent les Magasins Réunis en ces dernières années, une grande et monotone bâtisse et, à

son extrémité, une chapelle ouvrant sur la rue : c’est l'hôpital Saint-Charles, qui subsistera là jusqu'en 1885. À ce moment le bruit de marteaux martelant le fer frappe notre oreille : en cette même rue Saint-Jean, en face de l'hôpital, un maréchal ferrant a son atelier et s’y livre à son travail. |

Poursuivons notre promenade. Les rues de la ville, ont dans l’ensemble le même aspect qu'aujourd'hui : depuis une vingtaine d’années elles ont pris cet aspect moderne, quand entre 1850 et 1860 (1), les trottoirs de bitume avec bordure de granit ont remplacé les anciens caniveaux. En même temps les devantures se sont multipliées aux magasins, mais au lieu des glaces d’aujourd’hui, elles n’ont qu'une pauvre vitrerie. Et ces magasins : qu’ils nous semblent donc mesquins, à côté de ce qu'est habitué à voir le Nancéien de 19321 Les plus grands, les plus beaux, ne se distinguent guère que par leurs dimensions des petites boutiques qui les avoisinent. A vrai dire, point de grands magasins : Corbin débute seulement sous les arcades de la Porte Saint-Nicolas. Mais par ailleurs que de petites épiceries, de petites merceries, de petits marchands d’aunages!l Apparemment le commerce est aussi peu concentré que possible, non seulement pour l’alimentation, mais pour tous les articles. La confection n'est encore qu’à ses débuts. Vêtements et chaussures ne se font guère que sur mesure, chez de multiples tailleurs, couturières et cordonniers. « Maison de confiance », lisons-nous à certaines devantures, et avec cette inscription alterne celle de « Prix fixe » : c’est que le marchandage règne toujours en maître; on voudrait bien réagir, mais seuls les grands magasins arriveront du coup à imposer la règle du commerce moderne. Point de grands cafés, — sauf peut-être ceux de la place Stanislas, le Café de la Comédie, avec sa rotonde, est le principal, —

(1) Rappelons que les premières voies qui, avant ces années, vers 1840, eurent des trottoirs, en reçurent leur dénomination : on disait trottoirs Stanislas (Rue Héré), trottoirs d’ Amerval. C’est en 1859 seulement que la Ville dépensa une somme de 300.000 francs pour établir des trottoirs dans les divers quartiers (Cf. H. LePAce, Les transformations de Nancy. Nancy, 1879, p. 73 et 82).

mais de modestes établissements que fréquentent à peu près seuls les gens du quartier.

Nous pourrions négliger la place de l’Académie (notre place Carnot), avec son ancien château d'eau, qui date de 1831, et de même le cours Léopold, si certain projet, qui avait ses partisans, ne tendait alors à réduire sa surface de près de moitié, en livrant à la construction les carrés les plus proches de la Porte Désilles. Des conditions particulières seraient d’ailleurs imposées aux constructeurs : n'importe, quelle aberration! On comprend l’indignation des adversaires, qui heureusement eurent bientôt gain de cause (1).

Depuis trois ans, pendant l’occupation allemande, le cours Léopold n’a plus connu l’animation que lui donne la Foire. La Foire reparaîtra l’année suivante, en mai 1874 : que d'observations piquantes n’y ferions-nous pas entre les distractions d’alors et celles d'aujourd'hui!

Ce n'est pas seulement la Foire qui avait chômé en ces années endeuillées. Pour la même raison le Théâtre était resté fermé : on parlait maintenant de sa prochaine réouverture, laquelle fixée au 28 août, serait marquée par une représentation particulièrement brillante. Par ailleurs ni bals publics ni cafés concerts : les premiers essais en ce genre ne devaient apparaître que plusieurs années par la suite ( ). À nous qui sommes habitués à voir se multiplier jusqu’à l'excès les lieux de distractions et réjouissances publiques, ces temps passés nous donnent l'impression d’une invraisemblable austérité.

Nous voici place Saint-Epvre. C’est en ces années un quartier en voie de transformation, par suite de la construction de la nouvelle église. Celle-ci est livrée au culte depuis 1871, et on est en train d'élever sa flèche, en attendant qu’on en dégage le portail, dont la vue est obstruée par un îlot de vieilles maisons. On avait parlé de conserver

(1) On peut voir aux Archives municipales (Collection Morey) un dessin lithographié donnant la vue du Cours avec les constructions projetées.

(2) Le premier bal public, celui de la Renaissance, rue de la Source, et les premiers cafés-concerts, oulgo beuglants, cafés Henrion et Klein, rue Mazagran, ne datérent que de 1878 et 1880.

là tour dé l’ancienne église, qui n’en valait certes pas la peine, et maintenant on parle, — autre projet mort-né — d’un beffroi moyenageux qui flanquerait la nouvelle éghse.

Sur la place s'élève comme aujourd’hui la statue de René II, mais combien différente est cette lourde pièce de celle qui l’a si heureusement remplacée en 1883 et qui est certainement l’une des meilleures œuvres qui ornent les places de notre ville!

Nous passons devant le Palais ducal : il est alors livré aux ouvriers qui achèvent de réparer le désastre causé à l'édifice par l'incendie du 18 juillet 1871.

Par la rue Ville-Vieille nous arrivons à un coin de la ville qui allait par la suite subir une transformation non

moins complète que le quartier de la gare. Nous trouvons .

là les restes des anciennes fortifications, deux bastions qui flanquaient de part et d’autre la Porte Notre- Dame. Fallait-il les conserver ou les raser? La question était depuis longtemps agitée et, pour le moment, on penchait pour la conservation : on avait même commencé à établir là une promenade qui reliant la Pépinière au Cours Léopold aurait entouré la ville d’une belle ceinture d'arbres.

Par la rue de la Craffe un escalier nous mène au réduit de la Reine, sur lequel s'élève le gymnase des pompiers, puis au bastion Le Marquis, d’où nous redescendons près de la façade extérieure de la Porte de la Craffe. Nous traversons la rue de la Citadelle, et nous atteignons le

* bastion Le Duc, pour arriver ensuite à un rond-point

qui communique avec la Pépinière : c’est l’ancien Manège des pages, gracieux hémicycle, œuvre de Boffrand, qui devait être malencontreusement sacrifié en 1879, lors de la démolition de ce bastion Le Duc et de l’ouverture de la rue Grandville. Du haut du bastion Le Duc jetons un eoup d'œil sur les alentours : jusqu’à la rue de Malzéville, nous ne voyons que des jardins à la place où s’étend aujourd’hui le quartier Grandville.

La Pépinière, où nous arrivons, n’a que des carrés bordés d'arbres, comme aujourd'hui encore le cours Léopold; les jardins anglais qui en font l’agrément, avec

leurs corbeilles de fleurs et leurs plantations disséminées ne seront créés que plusieurs années par la suite, et étendus à plusieurs reprises. À l'entrée de la grande allée, au côté opposé au kiosque actuel qui date de 1875, nous voyons une simple estrade en bois, entourée de barrières : c’est là que naguère encore les musiques militaires de la garnison allemande donnaient des concerts, qui d’ailleurs n’attiraient que fort peu d’auditeurs, en dehors des familles d'officiers allemands.

C'est l’époque des vacances : partout, à la Pépinière comme dans la rue, nous voyons des enfants qui jouent. A quoi jouent-ils? Aux billes (aux chiques, comme ils disent), à la palette, à saute-mouton, à « colon », aux barres. Certains, parmi les plus jeunes, poussent en courant un cerceau devant eux, D’autres encore jouent « aux voleurs » ou au soldat. Jeux de notre enfance, combien délaissés n'êtes-vous pas aujourd’hui pour d’autres jeux plus mouvementés et d’allure plus sportive, mais qui laissent bien peu de place, semble-t-il, à l’imagination et à la fantaisie enfantine!

Nous voici sur la place Stanislas.

Nous la trouvons telle qu’aujourd’hui cette place, « le plus pur joyau de notre couronne lorraine », et à la vérité qu'y aurait-il à y changer? Rien, sinon la statue qui par sa lourdeur écrasante jure avec la gracieuse légèreté de cet ensemble incomparable. On en a déjà parlé, mais des idées émises à ce sujet l’une d'elles, datant de peu d’années avant celle qui nous occupe, mérite bien de passer à la postérité pour faire la joie des générations successives. Un certain Cabasse, avocat à la Cour et conseiller municipal, avait jugé bon de livrer au public les projets d’embellissement qu'il rêvait pour Nancy. Dans une brochure qu'il publia en 1854 (1) il fait faire au lecteur le tour de la ville en semant au passage ses louanges, ses critiques. ses projets surtout. Quels projets! Arrivé sur la place Stanislas il a une idée géniale.

(1) CaBasse. Projets d'embellissements et de constructions d'utilité publique pour la ville de Nancy. Une brochure in-8, 35 pages, chez Peiffer, libraire, trottoirs Stanislas. Nancy 1854.

« Je propose, écrit-il, de remplacer la statue de Stanislas par quelque chose de grandiose! par un obélisque en pierre blanche, ou par une colonne en briques de porcelaine aux trois couleurs. Cette colonne serait dédiée à l’empereur Napoléon III, elle serait surmontée par un aigle majestueux, aux ailes déployées, le tout argenté. Ce serait du nouveau en Europe, et cela attirerait des visiteurs. »

Apparemment notre original tient à son idée, car 1 y revient quelques pages plus loin avec plus de fantaisie encore. « Il existe à Nancy une fabrique de gaz qui assure l'éclairage à toutes les rues de l’intérieur et des faubourgs... La cheminée de cette fabrique est d’une construction remarquable et d’une belle élévation : elle ferait bon effet sur la place Stanislas. Pourquoi n’en pas mettre une pareille avec l’aigle impérial au-dessus? On n’objecterait plus à la défense. On pourrait faire les briques en portelaine aux trois couleurs. »

Mais ne nous attardons pas. Pour compléter notre tour des monuments existant alors et disparus depuis, il nous faudrait encore pousser jusqu’à l’église Saint-Nicolas, rue Saint-Dizier, démolie en 1880. Elle n'avait aucun caractère architectural. Contentons-nous, après avoir passé devant l’hôtel de Rouerke, qui était enclavé dans l'flot de l'Hôtel de Ville, rue de la Constitution, de jeter un coup d'œil, tout près de là, sur le vieil hôpital Sant- Julien qui, avec ses grands bâtiments, ses jardins, ses écuries et porcheries conserve encore là, en plein centre de la ville, l’installation qu’il reçut du duc Charles III, et la conservera jusqu’en 1900, soit pendant plus de trois siècles.

Maintenant notre promenade est finie : pour nous rendre compte de l’extension de la ville à cette époque, à prendre un plan, — le plan de cette même année 1873.

Depuis la démolition de son enceinte fortifiée, à la suite du traité de Ryswick, Nancy avait été entourée d’un haut mur d’octroi qui ne permettait l’accès de la ville que par les quelques portes, — quatre d’abord, six ensuite, — qui y étaient pratiquées. Dans mon enfance, des vieillards rappelaient encore le temps où ces portes se

fermaient lorsque avait sonné le couvre-feu : les retardataires pouvaient, il est vrai, se les faire rouvrir, moyennant pourboire donné au gardien. Nancy se trouvait ainsi enserrée dans un corset de pierres qui, avec le temps, était devenu une véritable gêne pour une ville qui demandait à s’étendre et déjà débordait son enceinte. Depuis 1840 environ, les portes restaient ouvertes la nuit. En 1846 une première brèche avait été faite au mur d’enceinte, à l’extrémité de la Pépinière, pour ouvrir un passage conduisant au canal, qui venait d’être construit : mais de quelles minutieuses précautions l’administration municipale n’avait-elle pas entouré sa décision, pour empêcher les fraudes d'octroi (1)!

C’est en 1866 seulement, vingt ans plus tard, qu’on avait de nouveau attaqué le mur pour faire communiquer la ville avec la voie de Mon-Désert; en 1871 on avait, par une autre percée, prolongé la rue Saint-Nicolas pour créer la rue de La Salle; en cette année 1873, c'était le tour de la rue des Tiercelins, qui jusqu'alors n'allait pas plus loin que la rue Drouin. Près de là, une autre percée était en projet, celle de la rue Charles III, qui s’arrêtait à hauteur de la rue des Fabriques.

Les voies qui s’allongent en tous sens extra muros sont celles des faubourgs, véritables faubourgs encore, séparés les uns des autres par des espaces libres, chantiers ou jardins, qui ont été remplis et construits de nos jours pour former, surtout à l’ouest, la ville nouvelle, le nouveau Nancy. Que ne l’a-t-on prévue dès lors cette ville nouvelle, au lieu de l’abandonner au hasard des circonstances et aux calculs de la spéculation! A vrai dire, la municipalité eût-elle établi le plan d’extension qui convenait, la loi de 1841 sur l’expropriation aurait été insuffisante pour en assurer l’exécution : l’instrument légal faisait défaut, non moins que les ressources pécuniaires.

Un simple coup d'œil jeté sur ce plan de 1873 nous montre que de vastes espaces libres alors ont été bientôt ensuite percés de rues et couverts de constructions plus

(1) Cf. Course. Les rues de Nancy, t. III, p. 229.

ou moins contiguës : à la vérité, si par les faubourgs nous poussions notre promenade jusqu’à la campagne environnante, c’est bien la vraie campagne, avec ses cultures, ses prairies et ses plantations, qui devant nous, s’étendrait bientôt, presque aux portes de la ville. Nous trouverions en bordure de l’avenue de la Garenne une ferme dont les terres s’étendaient sur l’emplacement de nos rues Jeanned'Arc et du Sergent-Blandan, à leur extrémité sud. Nous trouverions, plantées en vignes, [a côte des Chanoines, et toutes les pentes environnant Laxou et Maxéville, Malzéville et Essey. Presque tous les villages de notre banlieue étaient encore de vrais villages, avec des fumiers et tout un attirail de culture devant les portes de leurs maisons. Tous avaient leurs cafés avec jardin, leurs guinguettes, buts des promenades du dimanche pour les promeneurs de la ville, que ni la bicyclette, ni l’auto, ni les tramways, n’entraînaient encore au loin, en de vastes randonnées.

Mais restons plutôt en ville et en flânant sur ses places et par ses rues, observons-en la vie. Plaçons-nous d’abord au Point Central : à vrai dire, ce terme est encore inconnu, il ne date que de l’établissement des tramways, en 1874. Dieu ! que cet endroit, où la vie est si intense aujourd’hui, nous paraît somnolent et presque désert! Sans doute le mouvement de la circulation devait par la suite se déplacer pour y affluer : la principale artère, c’est alors la rue Stanislas. Mais que nous soyons rue Stanislas ou rue Saint- Jean, il n’y a ni sur les trottoirs l’afflux continuel des passants ni sur la chaussée l’interminable succession de véhicules de toutes sortes. Simples fiacres ou voitures de maitre, camions ou charrettes s’espacent longuement, laissant à qui veut traverser la rue, toute sécurité. Chaque deux heures un omnibüs passe, au pas tranquille de ses deux chevaux : pour six sous, il transporte quelques voyageurs entre Bonsecours et Malzéville. Dès la nuit tombante, le mouvement serait bien plus faible encore, sinon tout à fait nul, et quel misérable éclairage! Sur les places et dans les rues du centre, la lumière blafarde de becs de gaz fort espacés; dans celles de la périphérie on

trouve encore des lampes à huile suspendues à une potence; dans les magasins, dans les cafés, un bec papillon, deux ou trois au plus. A nos yeux habitués à l’éblouissante lumière que répand partout l’électricité au service de la réclame, la ville semble presque plongée dans les ténèbres |

Suivons les passants dans leur va-et-vient : leur origine et leur condition, semble-t-il, se révèlent à leur mise beaucoup plus qu'aujourd'hui. Le nivellement social est moins sensible que de nos jours. À nos yeux habitués à l’extrême sobriété et au laisser-aller des modes d’aprèsguerre, tout ce qui n’est pas du peuple nous semble plus ou moins endimanché, de même qu’à ces ancêtres nous paraîtrions, nous autres, sans doute bien négligés. Pour le bourgeois, le veston et le complet sont plus rares, la jaquette et la redingote plus familières : naguère encore l’habit, le frac, se portait en rue pour les hommes de profession libérale. De même le chapeau haut de-forme : il est de rigueur pour les médecins, pour les magistrats, pour la plupart des hommes de profession libérale, et beaucoup l’accompagnent de la cravate blanche. En tout cas le haut-de-forme est pour quiconque prétend à une certaine tenue, la coiffure du dimanche, celle aussi des mariages, des enterrements, de toutes les cérémonies à la campagne aussi bien qu’à la ville.

Dans le peuple la blouse est d’un usage général, bleue et assez longue pour le paysan, plus courte et grise ou noire pour l’ouvrier. Comme de nos jours, la casquette est la coiffure populaire, mais bien différente de ce que nous voyons aujourd’hui : lourde casquette de drap pour le paysan, avec rebords pouvant se rabattre sur les oreilles, casquette de soie à pont et à visière pour l’ouvrier.

Mais ce qui fait date pour nous, c’est assurément la toilette féminine : loin d’avoir la simplicité et de dédain des ornements qu’impose le respect de la ligne, elle complique la nature par de multiples artifices. La crinoline sans doute a disparu, mais elle a fait place à la tournure, qui demain s’exagérera dans le pouf. C’est le temps de la robe à traîne, véritable ramasse-poussière : elle a reporté à l’arrière le bouillonnement des jupes qui entouraient et

étoffaient la crinoline. La robe garde une abondance de volants, elle est garnie de dentelles ou de nœuds de rubans. Elle se complète souvent de la demi-jupe, qui se relève par derrière. Le chapeau est de petites dimensions, penché sur le devant de la tête, parfois encore garni de rubans de velours qui tombent sur la nuque, et que les plaisants appellent des « suivez-moi jeune homme ».…

Mais tout ceci c’est la mode du jour. La mode de la veille, ou plutôt de l’avant-veille, nous le retrouvons chez les personnes d’âge : les vieilles dames portent encore le chapeau cabriolet ou la capote du temps de Louis Philippe, avec des papillotes roulées de chaque côté du front. Il y a surtout le châle qui en se perpétuant depuis plusieurs générations semble vouloir défier les caprices de la mode : simple châle de laine à carreaux pour la femme du peuple, cachemires d’Inde, pour les autres, qui les ont reçus à leur mariage et qu’elles porteront toute leur vie. Les cachemires de nos grand’mères, ne les avons-nous pas aujourd’hui encore, mais dans nos salons ou dans nos salles à manger, comme couvertures de divans, comme | surtouts de pianos ou comme tapis de table?

Le marché est tout près d'ici : allons-y. Les paysans y sont nombreux : ils ont remisé leurs attelages dans certaines auberges qui ont la spécialité de leur clientèle, l'hôtel de la Poire d'Or, de l'Agriculture, de la Chartreuse, etc...

Ces paysans, ce sont bien dans leur pittoresque réalité, les types que s'efforcent de faire revivre aujourd’hui certains de nos humoristes lorrains, mais dont ils ne nous donnent que des réminiscences, ou quelques rares survivances, car la campagne et la ville tendent à confondre de plus en plus leur vie, comme la province et la capitale. L'accent lorrain règne ici en maître avec son allure tralnante, avec les intonations à la fois naïves et narquoises , de la « dame de Saizerais».

Les paysans ne sont pas les seuls types qui exciteront notre curiosité. Voici le père Potel, vieillard à longue barbe blanche, qui dit la bonne aventure, et attire ses clients en faisant fonctionner des ludions, petites figurines anontant et descendant dans un long et large tube de verre.

__ —— mn

Voici des chanteurs de complaintes qui ont retracé,

grossièrement peintes sur la toile, les différentes phases du crime dont ils narrent et chantent l’horrible histoire.

Voici encore un charlatan qui arrive triomphant sur sa voiture attelée de deux chevaux plus ou moins fringants. Du haut de son siège, après un appel de tambour, il harangue la foule et lui vante les vertus merveilleuses du produit, pâte, poudre ou onguent, qu’il vend non pas par un sordide calcul de commerçant, mais par amour de l'humanité. Il s'entend aussi à arracher les dents : un naïf passant se laisse convaincre et monte à ses côtés. En avant la musique ! Grosse caisse et cymbales se déchainent aussitôt et leur tintamarre étouffera les cris du patient.

Ce qui se vend sur le marché ne nous intéresse pas autrement, car 1l va de soi qu’hier tout comme aujourd’hui, tout comme demain, l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de légumes et de poissons, de beurre et de fromage, de viande et de charcuterie. Ce qui nous frappe, ce sont les prix qu’on nous fait : la livre de beurre est à 1 fr. 30, la douzaine d’œufs de 1,10 à 1.20; à la saison, c’està-dire en mars et en avril, elle a valu, paraît-il, de 0,70 à 0,75. Et tout est à l’avenant : le gigot à 1 fr. 20, le rosbif à 1 franc, le porc et le bœuf pour le pot au feu à 0,90! Un kilo de pommes de terre se paie deux sous et demi, ou six liards comme disent encore les vendeuses, c’est-àdire qu’elles donnent deux kilos pour cinq sous. Même prix pour deux grosses bottes de carottes. Un beau chou-fleur vaut 0,60 à 0,70. Pour 14 francs nous pouvons avoir un gros jambon, et pour trente sous un poulet ou un lapin. Sous un auvent installé sur le trottoir, une brave femme débite aux passants son café au lait : nous en aurons un grand bol crémeux et bien sucré pour deux sous. A cela rien d’étonnant, puisque le litre de lait ne se paie que trois sous (1).

(1) Sans doute il faut tenir compte de la différence avec la monnaie actuelle. Mais même à ce compte la plupart des prix sont bien moins élevés. Et pourtant on se plaignait déjà, ainsi que le font les rapports de police où nous avons trouvé certains de ces prix. « Les prix des denrées

Comme types aujourd’hui disparus du marché, citons encore les vendeurs de vieux bouquins, parmi lesquels les fureteurs firent parfois des trouvailles; les vendeurs d’almanachs, qui depuis lors ont reculé et finalement disparu devant les progrès de la presse quotidienne qui, à cette époque, débutait à peine, et était loin encore d’avoir pénétré jusqu’au fond des campagnes et dans les plus modestes foyers.

A certains coins de la place, comme à certains coins de rue, des hommes en blouse attendent, désœuvrés; ils ont à leur casquette une plaque de cuivre numérotée : ce sont les commissionnaires publics. Ils attendent le client qui leur confiera un paquet ou une lettre qu'ils iront, pour quelques sous, porter à l’adresse indiquée. Ce type de nos rues, le téléphone allait le faire disparaître promptement.

Mais voici qu'au clocher de Saint-Sébastien une cloche s’est mise à sonner à coups pressés et redoublés : c’est le tocsin. Un incendie s’est déclaré quelque part en ville. Un remous se fait dans la foule, puis chacun s'arrête et écoute : à une première série de tintements, des coups espacés succèdent, qui se répéteront encore, séparant d’autres séries. On les compte, ces coups, car leur nombre indique la section de la ville où a lieu le sinistre. L'endroit une fois connu, beaucoup s’y portent en courant; d’autres vont près de là, rue Raugraff, au principal dépôt des pompes, pompes à bras qui attendent l’arrivée des pompiers, car il n’y a encore ni poste permanent, ni pompes attelées. Aux premiers coups du tocsin, chaque pompier a quitté son atelier ou son chantier et s’est hâté vers son logis, sinon pour y mettre son uniforme, du moins pour y prendre son casque, et de là courir, soit au dépôt, soit directement au feu. Quelques minutes s’écoulent : un ou deux pompiers arrivent au dépôt; à l’aide de dévoués citoyens, ils s'emparent, celui-ci d’une pompe, celui-là de la charrette contenant les seaux et, suivis d’une nuée

alimentaires sont excessifs et tendent à augmenter, dit l’un d'eux.» Et un autre : « Les prix sont toujours bien élevés pour les petites bourses. » A. D. M. Ste M.)

‘de gamins et de badauds, ils s’ébranlent vers le lieu du sinistre.

Là, en même temps qu'eux accourt de la caserne le piquet d’incendie, soldats en bourgeron, ou soldats en armes pour le service d’ordre. Mais l’eau de Moselle n’existe pas encore en ville. En dehors des puits et des pompes des propriétés particulières il n’y a que l’eau de source qui alimente de façon incertaine vingt-quatre bouches d’incendie (1), et un réservoir de 25 mètres cubes au Marché couvert. Il n’y a pas de pression et pour remplir les pompes, il faut faire la chaîne. Certes les bras ne manquent pas, car la foule se presse nombreuse, mais elle est venue là pour voir, tout simplement. Rares sont ceux qui se décident sur les objurgations qui sont faites : alors aux objurgations succèdent les réquisitions, et agents et pompiers ont recours à la « presse », c'est-à-dire qu’ils donnent la chasse, pour les amener à la chaîne, aux badauds, qui s’enfuient comme une volée de moineaux. Tant bien que mal la chaîne s’est formée, mais vous vous doutez bien que le feu, depuis le début, a eu tout le temps de gagner du terrain.

Aujourd'hui nous avons peine à concevoir quel progrès se trouva réalisé le jour où en 1878, l’eau fut amenée et distribuée en abondance dans tous les quartiers de la ville, non pas seulement pour une circonstance accidentelle comme un incendie, mais pour tous les usages de la vie journalitre. Quel avantage de trouver l’eau partout au logis, à l'évier, à la toilette, aux cabinets d’aisance, à la salle de bains! A vrai dire, une salle de bains était un luxe à peu près inconnu, et d’ailleurs peu utilisable, faute d’eau, faute d'appareil convenable pour le chauffage. Les deux établissements de bains de la ville, le Casino et le Petit Paris, ont alors unesorte de monopole, qu'ils exercent non seulement sur place, mais à domicile, car « on porte à domicile » : de temps à autre on voit arriver un tonneau monté sur roues et attelé d’un cheval, sur ce tonneau une galerie portant des baignoires mobiles; et à cette vue,

(1) Plus exactement, vingt-quatre prises d’eau, d’après l Annuaire de Meurthe-et- Moselle.

Série VI, t. xxIx, 1032 9

toutes les commèrés du voisinage se chuchotent à l'oreille que M. ou Mme X... vont prendre un bain.

Ces menus détails de la vie privée nous incitent à pénétrer dans quelque maison particulière, maison bourgeoise de préférence, de la Ville-Vieille ou du quartier de la Cathédrale. Sonnons à la porte : sans y faire autrement attention, nous pressons le bouton d’une sonnette électrique. Mais tout à l’heure, monsieur nous dira, non sans quelque fierté, que c’est là une installation toute récente, la seule encore de toute la rue : c’est son serrurier, Blosse, qui lui en a vanté le mérite, et qui l’a décidé à faire cette intéressante innovation. En effet quand plus tard nous feuilletterons l'annuaire, nous verrons que l'électricité, si largement représentée aujourd'hui, n y figure en cette année 1873 que par une seule et bien modeste mention : Fabrication de sonneries électriques. Blosse, serrurier, 15, rue de la Poissonnerie.

Entrons maintenant. Point de grands changements dans l’ensemble, comme bien on pense, car la plupart de nos maisons du vieux Nancy ont aujourd’hui beaucoup plus de soixante ans, mais dans le détail, si nous avions le temps de nous y arrêter, que de remarques ne ferionsnous pas, sur la vaisselle et les ustensiles de ménage, sur le salon de madame, d’une ordonnance toute classique, avec sa garniture de cheminée, son canapé, ses chaises et ses fauteuils, recouverts de velours et tapisserie, et rangés le long des murs; sur le cabinet de monsieur, où domine un grand secrétaire d’acajou, avec abattant garni de maroquin ou de basane à l’intérieur, et servant de table à écrire lorsque le meuble est ouvert; sur les chambres à coucher, où abondent tentures et rideaux, maintenant réduits au strict minimum par les scrupules de l'hygiène moderne; sur le chauffage soit du feu dans la cheminée, soit des bons poêles en faïence, d'aspect beaucoup plus meublant et plus familial que les radiateurs de notre chauffage central! Lorsque la nuit viendra, la table de famille sera éclairée par une lampe à huile : on commence à peine à parler du pétrole, et on ne l’emploie pas encore. Cette lampe à huile, il faudra la « remonter » de temps en temps, c’est-à-dire qu’on fera monter l'huile

——— RE mm —

en tournant une clef qui actionne un ressort à boudin placé à l’intérieur. Depuis une vingtaine d’années seulement la bougie a remplacé l'antique chandelle: si on reçoit à dîner, la table sera éclairée par des candélabres garnis de nombreuses bougies, tout comme le lustre du salon. S'il s’agit d’un diner d’apparat, les multiples plats du menu seront, tous ensemble et dès le début, disposés sur la table et placés sur des réchauds en métal argenté.

Aurons-nous l'indiscrétion de pousser notre visite jusqu’au cabinet de toilette et jusqu'aux cabinets d’aisance? Combien primitives, malgré quelques améliorations alors récentes, nous paraîtraient ce qu’on appelle aujourd'hui les installations sanitaires!

Montons plutôt au grenier : nous y trouverons entassées des masses de linge usagé qui attendent la prochaine lessive : c’est qu’on ne fait la lessive que chaque six mois, et c’est alors un événement dans la maison. Si on peut attendre ainsi, c’est que les piles de linge qui garnissent les armoires assurent un usage qui longtemps peut être renouvelé de semaine en semaine. Si la maîtresse de maison est fière du linge de ses armoires, son mari ne l’est pas moins des vins de sa cave : c’est que toute réunion de famille, et même la présence à table d’un seul invité, ne se conçoit pas sans qu’on ait monté quelque bouteille de bon vin. A la cave, chaque année, ou peu s’en faut, est représentée à sa date; chaque année voir revenir, un jour ou l’autre, le tonnelier-caviste qui vient à domicile mettre en bouteilles le vin récemment acheté. Ce métier de caviste, nous l’avons tous encore connu, mais depuis la guerre il a, croyons-nous, complètement disparu.

Après la visite des lieux, pourquoi ne causerions-nous pas un peu avec les maitres de maison? Et de quoi causer sinon de politique, car en ce mois d'août 1873, la politique tient dans les conversations une place de premier plan. Va-t-on voir enfin se préciser le régime du pays. la Royauté restaurée ou la République consolidée? Nos gens sont des bourgeois, et comme tels sans doute des conservateurs. Mais sont-ils orléanistes ou légitimistes ? Ils sont les premiers à déplorer la division qui jusqu’à présent réduit à l'impuissance les « partis de l’ordre »,

comme ils disent. À ce moment ils sont tout à la Joie. Le comte de Chambord vient de recevoir les princes d'Orléans; l’entrevue de Frohsdorf a eu lieu le 5 août : c'est la « fusion » tant désirée entre monarchistes. et le prélude de la restauration. À vrai dire, la joie de nos gens ne va pas sans quelque inquiétude, car pour parler leur langage, s’il veut préserver la France de l’anarchie, le comte de Chambord devra enfin renoncer au drapeau blanc et adopter le drapeau tricolore? Mais le fera-t-il? Aura-t-il assez de sens politique pour se plier à une évidente nécessité, ou bien persistera-t-1l à déclarer qu’ « Henri V ne peut abandonner le drapeau de Henri IV »?

Mais que nous quittions ce milieu bourgeois pour aller nous attabler dans quelque café, il ne nous sera pas difiicile d'entendre un autre son de cloche, car si les idées conservatrices dominaient toujours dans les classes moyennes, elles étaient loin d’y être exclusives, et chez beaucoup déjà, elles se conciliaient avec la forme républicaine. Quant à la masse des électeurs, elle leur échappait, sans pourtant se porter aux extrêmes opposés. Sans doute, lors du plébiscite du 8 mai 1870, la ville de Nancy comme le reste du pays, avait encore donné à l’Empire, une majorité, mais avec combien d’abstentions! Et même, parmi les votants, il semble bien que la plupart avaient entendu approuver l'orientation libérale du régime, plutôt que consolider les institutions impériales. La guerre était survenue et, dans nos provinces de l'Est, qui en avaient particulièrement souffert, nos revers avaient été imputés au régime du pouvoir personnel. Les élections du 8 février 1871, avaient donné aux républicains dans la représentation envoyée à l’Assemblée Nationale par notre région de l'Est une place dont l'importance dépassait toutes les prévisions qu’on aurait pu faire avant les derniers événements. Depuis lors l’idée républicaine avait encore gagné du terrain : pour nos populations, Thiers était devenu le libérateur du territoire, or Thiers, « Monsieur Thiers », s'était prononcé à la fois pour la République et, suivant un mot qui datait déjà, Monsieur Thiers était bien l’homme de la politique du « juste milieu », le mot

LS comme la chose elle-même était bien fait pour plaire à l'esprit pondéré des Lorrains.

A la vérité, l’opinion, sans être agitée, était bien divisée. À Nancy et pour le département, chaque parti avait son organe en ce temps où la presse de province n'avait pas encore beaucoup à compter avec celle de la capitale. C'était pour les orléanistes le Journal de la Meurthe et des Vosges. L’Espérance, porte-parole du clergé, était avant tout un journal catholique, bien que porté pour la monarchie légitime. Fidèle à son titre, l’/mpartial se donnait comme neutre, tout en cherchant le vent qui des horizons politiques lui assurerait les plus nombreuses annonces. Le Courrier de Meurthe-et- Moselle était républicain, mais de nuance si modérée que certains rapports de police le tiennent pour orléaniste. Au contraire, le plus combatif des journaux nancéiens, c'était le Progrès de l'Est, qui soutenait avec âpreté les idées républicaines. Toutes ces feuilles ont subi depuis lors le sort commun qui limite la vie des journaux comme celle des humains et de toutes choses humaines.

Mais si les esprits étaient divisés par la politique, il suffisait pour les réunir, pour les entrainer dans un commun élan, d'évoquer l’image de la patrie meurtrie et de la Lorraine démembrée. Qui n’a pas vécu ces années qui suivirent la guerre de 18/0 ne peut ressentir le souffle patriotique qui souleva alors l’âme francaise, l’âme lorraine en particulier. Non, les jeunes générations ne peuvent s’imaginer J’impression douloureuse, déchirante, que faisait aux Nancéiens le voisinage de la nouvelle frontière toute proche, et la présence des casques à pointe à Metz et à Strasbourg. Ces sentiments, il y avait de jour en jour, pour les renouveler, l’arrivée d’Alsaciens-Lorrains qui, ayant opté pour la nationalité française, ou réfractaires fuyant l'appel au service de l'Allemagne, venaient si nombreux dans notre ville retrouver la patrie perdue.

Tous les partis se réclamaient de la patrie, tous faisaient assaut de patriotisme. On n’imaginait pas que pût se produire quelque déclaration pacifiste, quelque manifestation internationaliste : leurs téméraires auteurs eussent été du coup voués à l’exécration publique, pour-

chassés comme des sacrilèges ou appréhendés comme des fous. En ces années-là l’unité morale s’était faite, peut-on dire, dans le culte universel de la patrie, ranimant sans cesse dans tous les cœurs la flamme du souvenir, avec le secret espoir de la revanche.

11 n’était demeure, riche ou pauvre, qui n’eût sur ses murs quelque tableau, gravure ou simple image rappelant quelque scène de la dernière guerre, ou représentant l’AIlsace et la Lorraine, deux femmes en deuil, la cocarde au bonnet, unies dans une douloureuse étreinte. Dans la rue, les gamins jouaient au soldat, et s’en allaient sifflant ou fredonnant des marches militaires : à la maison, ils mettaient en bataille des soldats de plomb ou de carton; avaient-ils quelques sous, c'était encore pour acheter des soldats alignés sur des images d’Épinal. A l’école, la gymnastique qu’on leur faisait faire était celle de la caserne de ce temps-là; et on peut dire qu'avec le Sport nancéien, qui d’ailleurs ne dura que quelques années, Nancy eut en France le premier bataillon scolaire.

Beaucoup de nos contemporains ne manqueraïent pas de dire que nos populations avaient alors la fièvre militariste. Mais militarisme, ce mot au sens péjoratif n’existait pas encore.

Point de concert ni de représentation, quel qu’en fût le public, qui n’eût un ou plusieurs numéros patriotiques, chants, romances ou poésies. C'était le Clairon, de Paul Déroulède, Petit Pioupiou, soldat d’un sou, d'Albert Delpit: c'étaient les Cuirassiers de Reichshoffen, Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine... Je m’arrête, car je n’en finirais pas s'il fallait rappeler toutes les productions de ce genre, bien diverses sans doute dans leur mérite, mais invariables dans leur inspiration patriotique.

Une conséquence toute naturelle de cet état d'esprit, c'était le prestige de l’uniforme et de l’armée, et la place que prit dans la vie locale la garnison sitôt revenue. Avec son service et ses exercices, on la retrouvait partout et à tous les instants. Chaque jour on voyait relever les postes du Palais du Gouvernement, de l’Hôtel de Ville, de la prison, et ces postes fournissaient çà et là de nombreuses sentinelles, à la préfecture, à la trésorerie, à l'évêché, etc.

Le service de place était à la vérité bien chargé : il devait par la suite se réduire de plus en plus à mesure que se réduirait le temps du service militaire. Chaque soir, jusqu’en 1887, sur la place Stanislas battait et sonnait la retraite qui ensuite s’ébranlait par les rues voisines pour regagner les casernes. Des détachements plus ou moins importants encadraient tous les cortèges d’enterrement de militaires ou d’anciens militaires. On vit aussi pendant quelques années encore la troupe aux processions. Lors de l'instruction des recrues, chaque compagnie gagnait une place ou un coin de la ville : elle allait à l'exercice et en revenait, clairon sonnant, tambour battant. Je passe sur les marches, les concerts et les revues. Bref, en ces années-là et pendant longtemps, clairons et tambours, fanfares et musiques militaires, ont marqué de leur rythme guerrier la vie de Nancy; aujourd'hui que leurs accents se sont faits bien rares, ils manquent quelque peu aux oreilles des vieux Nancéiens, et ce n’est ni le roulement et le timbre des trams. ni les cornes et les claxons des autos qui peuvent les remplacer avantageusement.

Nous finissons sur ces souvenirs le tour dé ville que nous avions entrepris en nous reportant à cette année 1873. Bien des détails, faute de temps, nous ont échappé, qui auraient servi, eux aussi, à ressusciter ce temps-là. Pour bien faire il faudrait maintenant jeter un coup d'œil sur les années qui ont suivi et qui nous rejoignent, et en suivant les étapes du développement de l’agglomération nancéienne, il faudrait surtout en redire les causes : le développement de la vie urbaine en général, la situation de Nancy bien placée pour être la capitale d’une région de plus en plus active. de plus en plus commerceante et industrielle, l'établissement sur place mème, ou aux environs, de nombreuses et puissantes industries, le progrès des movens de communication et de fabrication, l'importance prise par nos institutions universitaires, la concentration enfin du commerce, des affaires et des distractions., trop souvent, il est vrai, aux dépens de la vie locale dans nos petites villes et dans nos campagnes. Ce serait faire là, œuvre plus savante, et partant plus

méritoire, que l’exposé de simples souvenirs. Mais ces souvenirs nous suffiront, si en définitive ils peuvent nous faire mesurer toute la distance qui pour nous, et dans le seul cadre de la vie nancéienne, sépare le présent d’un passé encore récent.

Au fait, cette distance, qui pourrait mieux la sentir que nos grands-parents eux-mêmes, s’il leur était donné de revenir à la vie et de voir ce que nous voyons aujourd’hui? On connaît ce roman de Richard Wells, le Jules Verne anglais, La Machine à explorer le temps. C'est une machine qui permet, suivant qu’on la manœuvre, de retrouver le passé, de lui rendre la vie, ou bien, en sens inverse, de voir et même de vivre les temps à venir.

Mettons-la donc au service de nos devanciers, ou mieux encore, ressuscitons-les et, par une audacieuse fantaisie de notre imagination, supposons qu’en cette année 1932, ils reviennent et surgissent tout à coup au milieu de nous, ces Nancéiens de 1873. Ménageons leur sensibilité et procédons par degrés, épargnons-leur l’effarement que leur causeraient, à eux qui admiraient déjà les locomotives et les wagons de leur temps, les monstrueuses machines de nos express, sans parler de toutes les commodités du long et lourd convoi qu’elles mènent à toute vitesse. Faisons-les plutôt, ces bonnes gens, débarquer place Saint-Georges, devant les nombreux autobus de nos Transports départementaux : quel étonnement déjà pour des gens qui, à la place de ces puissants véhicules n’ont connu que les dernières pataches, qui les menaient à Saint- Nicolas ou à Nomeny, à Delme ou à Flavigny! Et bientôt quel émoi en voyant l’intensité de la circulation! Quelle frayeur lorsque au milieu des véloset des motos, des trams, et des autos, il leur faudra traverser la chaussée de l’une ou l’autre de nos rues centrales, rue Saint-Georges, rue Saint-Jean ou rue Saint-Dizier! Les voici, à peine remis de cette première épreuve, qui s'arrêtent sidérés à la devanture de nos magasins, de nos grands cafés, et tout leur parait d’une abondance et d’un luxe inouï... Que serace quand viendra le soir! Les pauvres gens! Ne vont-ils pas être éblouis, aveuglés, par la lumière intense qui borde et inonde tous ces établissements, par ces dizaines et

centaines d’ampoules qui lancent leur réclame en lettres de feu? En attendant, ils se prennent à observer la foule qui passe : nul doute que ce qui va les confondre c’est l’allure de notre jeunesse. Imagine-t-on leur ahurissement à la vue d’un boy-scout ou d’une « cheftaine »! Et s'ils voyaient les libertés qui règnent aujourd’hui entre jeunes gens et jeunes filles de toute classe et de toute condition, n’en seraient-ils pas effarouchés, et même scandalisés ? Que penseraient-ils de notre jeunesse s'ils comparaient ces mœurs nouvelles avec celles de leur temps, d’un temps qui fut encore un peu le nôtre, à nous, les anciens, alors qu'une jeune fille du monde ne se serait jamais risquée à sortir en ville sans être accompagnée, telle cette héritière de la rue de la Ravinelle qu’en 1887 encore on pouvait voir allant ou revenant de sa leçon d’équitation, toujours suivie, à distance réglementaire, de sa femme de chambre portant la cravache de « Mademoiselle »? A ces leçons d’équitation il fallait joindre la pratique sur route : ces demoiselles — elles étaient deux sœurs — sortiront donc à cheval avec leur maître de manège, mais ne craignez rien! Madame leur mère suivra en voiture leur pudique chevauchée. Et les bals! Que dire des bals d’alors et de ceux d'aujourd'hui!

Mais non, laissons là ces souvenirs, et ne quittons pas nos grands-parents, ressuscités. Ils vont dès lors aller de surprise en surprise, et c’est un jeu facile de suivre leur affolement croissant quand, fendant l’air au-dessus de leur tête, va bourdonner un avion, quand ils vont voir et entendre, coup sur coup, le téléphone, le phonographe. le cinéma parlant et chantant, la T. S. F., la T. S. F. surtout, qui leur apportera les accents de quelque symphonie exécutée à Londres, à Berlin ou à Barcelone!

Surmenés, désemparés, par tant de sensations vio- . lentes ou imprévues, leurs nerfs se crispent, leur esprit chavire. Il leur fait s'arrêter, se recueillir, respirer; ils demandent par grâce un instant de repos, et quand ils se remettent quelque peu, c’est pour nous déclarer, tout haletants encore, qu'ils n’auraient pu rêver une humanité aussi heureuse, un monde aussi prospère que celui qui jouit de:tant et d’aussi extraordinaires inventions.

Hélas! il nous faudrait les détromper bien vite et leur avouer que de toutes ces inventions, et de bien d’autres encore, qu’ils n'auraient pu voir, celles de la chimie, par exemple, il n’en est pas une qui ne pourrait servir, et qui n'ait déjà servi, à détruire choses et gens au cours de la grande guerre, de cette guerre auprès de laquelle la leur, celle de 1870, n’était, peut-on dire, qu’un jeu d’enfants…. Notre prospérité? Mais tirons donc notre porte-monnaie, et ouvrons-le sous leurs yeux : des louis d’or, vont-ils s’exclamer, tout se paie en louis d’or! Mais non, bonnes gens, ces louis ne sont que des jetons, et votre franc de 1873 ne vaut plus aujourd’hui que quatre sous. Voilà bien le fonds et le tréfonds de notre histoire. Du coup, désenchantés, nos braves ancêtres nous laissant là, nous et toutes nos inventions, se hâteraient de regagner le paisible séjour des tombeaux...

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