SOUVENIRS PERSONNELS
DE
Par M. Marcel MAURE
MRMBRE TITULAIRE
MESSIEURS
Un de nos confrères, M. G. Hottenger vous a récemment entretenus de Nancy en 1873. Comme il est toujours intéressant de remonter, de quelque soixante années, vers le passé de notre ville, je m’autorise aujourd’hui de cet intérêt pour vous prier de remonter avec moi plus haut encore, aux souvenirs de l'invasion allemande à Nancy, pendant la guerre de 1870. Je voudrais vous conter quelques faits, dont je fus témoin moi-même, ou que j'ai connus sur place de source autorisée, et dont la mémoire m'est restée très présente, quoique je fusse fort jeune alors.
Il faut vous dire d’abord que pendant les deux années qui précédèrent 1870, on parlait souvent de guerre entre écoliers. Les élèves distraits dessinaient pendant les classes des soldats coiffés du casque à pique, avec cette légende manuscrite : « Bismarck et les Prussiens » et se faisaient fréquemment confisquer, par le professeur, ces élucubrations peu artistiques qui leur valaient des pen-
sums mérités. Si vous sortiez du Lycée ou de Saint- Léopold, il n’était pas rare de voir, sur certains trottoirs, les mêmes caricatures casquées, à jambes gréles comme des fuseaux, dessinées à la craie par les élèves des écoles communales. Il est certain que, depuis Sadowa, la guerre avec la Prusse était dans l’air.
Il y eut des jours d’enthousiasme à la déclaration de guerre. J'entends encore, à cette longue distance, les cris « À Berlin » poussés dans nos rues et sur nos places. Les troupes passèrent, se dirigeant vers Metz, à la grande joie du populaire qui les escortait. Les régiments de la Garde impériale campèrent un moment, l'infanterie dans la prairie de Tomblaine, la cavalerie dans celle de Malzéville. Ces corps magnifiques, grenadiers, voltigeurs, cuirassiers, dragons, lanciers, hussards, chasseurs, guides aux brillants uniformes, excitaient l’admiration et inspiraient la confiance. Les Nancéiens se portaient en foule, surtout le soir, vers ces campements, pour distribuer aux soldats cigares, fruits et autres douceurs. Ce qui faisait surtout l'admiration des enfants, c’était ces petits fours de campagne, où les soldats faisaient cuire leurs pommes de terre entre des briques. Le temps était très beau, et l'été de 1870 a compté parmi les meilleurs en Lorraine.
ÏJ1 y avait aussi un grand parc d'artillerie sur le.cours Léopold, et des amoncellements de bottes de foin pressées en carrés. Je me rappelle encore avoir vu défiler, sur le Cours, le beau régiment des lanciers de l’Impératrice, avec leurs dolmans blancs à parements bleus, leurs pantalons rouges à bandes bleues, et leurs élégants shapskas.
Tout cela dura quelques jours, puis vint l’attente anxieuse des batailles, puis bientôt le coup de tonnerre de Frœschwiller, le 6 août, et la retraite du 5° corps, venant de Bitche qui passa, plutôt en désordre, par le sud de la ville, se dirigeant vers Neufchâteau.
L'approche des Allemands n’était plus douteuse, et la ville allait être envahie. Le Conseil municipal se tenait chaque jour, matin et soir, en séance, pour vaquer à toutes les mesures à prendre en pareil cas. Il n’y avait plus de troupes à Nancy, à part quelques traînards du 5€ corps, le fusil en bandoulière, attardés dans les caba-
rets, où on leur donnait à boire, naturellement beaucoup trop. Quelques pompiers, quelques agents de police, voilà tout ce dont le maire disposait pour maintenir l’ordre dans une ville de 50.000 habitants.
Le 12 août, entre 2 h. 30 et 3 heures de l'après-midi, le Conseil municipal était réuni à l’Hôtel de Ville, lorsque le concierge vint prévenir le maire, M. Charles Welche, qu’un officier allemand demandait à lui parler. L’officier se tenait à l'entrée du péristyle, tandis que deux hussards stationnaient sur le trottoir.
Le maire se présenta aussitôt, et l'officier lui tint en français, poliment du reste, le discours suivant : « Monsieur le Maire, je suis chargé par le général commandant tel corps de l’armée allemande, de vous informer que la ville de Nancy va être occupée aujourd’hui même, et que vous ayez à prendre les dispositions nécessaires, notamment pour maintenir le bon ordre parmi les habitants, car la ville sera rendue responsable de tout attentat qui pourrait être commis contre le personnel ou le matériel de l'armée. »
« Monsieur, répondit le maire, permettez-moi de vous faire observer que vous entrez avec deux hommes dans une grande ville ouverte, à peu près dépourvue de forces de police, où quelques trainards armés circulent encore dans nos faubourgs, et qu'il y a là une volontaire imprudence, en même temps qu'une suprême injustice serait de rendre responsable, dans ces conditions, une cité calme et digne, pour des actes d’hostilité qui pourraient être commis par des exaltés ou par des étrangers. »
« Monsieur le Maire, reprit l’officier, je comprends votre observation, mais j’exécute l’ordre qui m’a été donné, et tel qu’il se comporte, c’est la loi de la guerre. J’ajoute que je dois aussi vous prévenir qu'une contribution de guerre de cent mille francs sera exigée en premier lieu de la ville de Nancy. » L’oflicier salua, remonta à cheval, et suivi de ses deux hussards, le pistolet levé en main, reprit le chemin de la porte Saint-Georges, par où il était entré.
Je puis vous assurer que la légende inventée et colportée par les journaux de Paris, de la prise de Nancy
par quatre hommes et un caporal, ou mieux par quatre uhlans, est parfaitement ridicule. Tout un régiment de hussards s’approchait du faubourg Saint-Georges, suivi à peu de distance par de longues colonnes de troupes allemandes, qui venaient par la route de Château-Salins. Il y avait entre autres, un régiment de cuirassiers à tuniques blanches, qu’on disait être le régiment de Bis marck.
Les hussards entrèrent les premiers dans la ville, escadron par escadron. À ce moment, je me trouvais dans le jardin de mon grand-père, sur le Cours Léopold, avec un camarade un peu plus âgé que moi, mort plus tard colonel de cavalerie. Nous faisions, à l’imitation des soldats de la Garde impériale, cuire des pommes de terre entre des briques, lorsqu'on vint nous dire : « Venez vite, les Prussiens sont sur la placel »
Enfants insouciants et curieux, nous y courûmes immédiatement. La place paraissait calme. Une troupe de hussards à dolmans vert foncé, les uns à cheval, d’autres à pied, stationnait entre le château d’eau et la rue de la Pépinière, entourée par des badaüds. Il était environ 4 heures de l'après-midi. Cependant en approchant, nous vimes un remous des badauds, et un homme bien mis, grand et fort, qui prenait la fuite vers la rue de la Monnaie, poursuivi d’abord par quelques individus en casquette, et deux ou trois hussards. Mais le capitaine rappela ces derniers, d’un coup de sifflet, et l’homme put s'échapper sans dommage. Nous apprimes bien vite la raison de cet incident. Parmi les hussards se trouvaient des hommes qui, peu auparavant, étaient employés à Nancy dans des cafés ou diverses maisons de commerce. Quelques curieux les reconnurent et engagèrent la conversation, avec poignées de mains à l’appui. Or le tenancier du Café de la Rotonde, M. Kraft, indigné dans son patriotisme, reprocha vivement sa conduite à l’un de ces badauds, une altercation s’ensuivit, et M. Kraft giffla son interlocuteur. Cet individu et d’autres, ainsi que des bussards, voulurent lui faire un mauvais parti, et Kraft dut chercher son salut dans la fuite.
Heureusement pour lui, le capitaine commandant l’es-
cadron, qui attendait le retour d’un peloton envoyé en. reconnaissance vers la gare, où on lui avait signalé un dépôt de sacs de farine restés en souffrance, ne permit à aucun de ses hommes de s'éloigner.
Avant 5 heures, l'infanterie entrait déjà dans la ville. Nous nous promenâmes dans quelques rues avoisinantes, sans nous demander si nos parents ne seraient pas inquiets de nous. Du reste, tout se passait avec ordre, et aucun passant n’était molesté. Les habitants se hâtaient de rentrer chez eux, prévoyant les logements militaires qui allaient fondre sur eux, et dès ce jour, pour longtemps!
Je me rappelle très bien qu'’étant rentrés une première fois, nous ressortimes un peu plus tard, et je vois encore de grands fantassins, le fusil sur l'épaule gauche, tenant à la main droite leur billet de logement. Il en avait été préparé une certaine quantité à la mairie. C'était vers 6 heures. Rentré de nouveau, je trouvai dans la cuisine de la maison, autour de la table, six grands cuirassiers blancs à qui on servait à manger, car on y était obligé. Ils étaient très calmes, et prenaient ce qu’on leur donnait, expliquant tant bien que mal aux domestiques qu'ils étaient réservistes, pères de famille, et qu'ils auraient bien voulu rester chez eux. Ils montraient avec complaisance leurs médailles de la guerre de Danemarck ou de Sadowa.
Tous ces détails ont pour but de vous montrer que les fameux uhlans, qui du reste étaient des hussards, n'étaient qu’une petite pointe d'avant-garde d’un régiment entier tout proche, suivi d’au moins une division, comprenant plusieurs armes. Pour que les cantonnements fussent déjà organisés avant 6 heures du soir, il avait fallu que l'infanterie n’eût pas une longue distance à franchir. Le lendemain, les Prussiens furent renforcés par des Bavarois; les rues, un moment, en étaient toutes bleues.
Disons maintenant un mot de ces logements militaires; charge lourde pour l'habitant, souvent écrasante, et qui se renouvela sans cesse. Pendant cette guerre, je crois bien que toute l’armée allemande, soit à l'aller, soit au retour, est passée à Nancy. La variété des uniformes,
surtout dans la cavalerie, se rapportait aux divers États allemands qui envahissaient la France, sous la conduite du roi de Prusse, et de l’État-major de Berlin. La municipalité avait organisé des tours par quartiers. Un tour comprenait un nombre déterminé d'officiers ou d'hommes de troupe; un officier comptait pour tant d'hommes : les habitants étaient taxés, suivant l'importance des logements, et les tours se renouvelaient souvent. Il y eut aussi des permanences, plus ou moins prolongées, surtout vers la fin de la guerre. |
I] faut rendre cette justice au Conseil municipal d’alors. à son maire, M. Charles Welche, à ses adjoints, que leur dévouement, dans ces douloureuses circonstances, se montra sans cesse au-dessus de tout éloge. Ils tinrent tous à honneur de se placer dans les catégories les plus chargées, en même temps qu'ils dépensèrent toute leur activité, toutes leurs forces au service du bien commun. Ils subirent bien des angoisses, et ne dormirent pas, je vous prie de le croire, sur un lit de roses. Ceci est utile à rappeler, car leurs concitoyens, après la guerre, ne leur ont pas, pour beaucoup d’entre eux du moins, montré toute la reconnaissance qu'ils méritaient.
Les Allemands, dès les premiers jours, organisèrent méthodiquement des administrations de toutes pièces, militaires et civiles. Comme par hasard, ce furent trois personnages, d'origine anciennement française, qu'ils mirent à leur tête. Le général d'infanterie von Bonin, en français de Bonin, qu’on disait descendant d’une famille protestante émigrée sous Louis XIV, commandait les territoires occupés. C’était un grand vieillard, à courte barbe blanche, mince et bien pris dans sa longue redingote bleu foncé, encore très vert et très droit, rigide d'allure, et cependant courtois en dehors du service. Il occupait le palais du Gouvernement.
Le préfet, le comte Renard, était par contre une sorte de colosse, en largeur comme en hauteur, coiffé d’une casquette militaire, et vêtu d’un uniforme de même. Son nom, bien français, révélait son origine. Il passait pour être un propriétaire éleveur de Silésie, et pour détester cordialement les Français. Je n'ai pu savoir à quelle
époque sa famille était devenue prussienne, en tout cas, elle n’avait pas germanisé son nom.
Enfin, il y avait un administrateur civil supérieur pour les territoires occupés, le marquis de Villers, dont la famille et ses propriétés sarroises, jadis lorraines, avaient été annexées à la Prusse par les traités de 1815. Les formes et même une certaine bienveillance, chez ce haut personnage, contrastaient heureusement, dans la mesure du possible, avec la raideur des deux premiers.
Dès les premiers moments de l'occupation établie, les autorités allemandes proposèrent au premier président de la Cour impériale, M. Leclerc, de continuer, ainsi que les magistrats de la Cour et des tribunaux, à rendre la justice à leurs concitoyens, mais au nom des hautes puissances alliées. Cette invitation inacceptable eut le sort que vous pensez, et les magistrats reçurent l’ordre de cesser leurs fonctions (1).
Les batailles des 16 et 18 août, autour de Metz, furent l’objet de nouvelles contradictoires à Nancy. On passait par des alternatives d’espoirs et de déceptions. Que de racontars l'imagination populaire échafauda sur de vagues renseignements! Un jour, Bazaine avait enseveli dans les carrières de Jaumont toute une partie de l’armée prussienne. Un autre jour, un brave homme nous contait, sur le Cours Léopold, que le canon français se rapprochait, qu'on l’entendait de la côte de Pompey, que de là, on distinguait même des fumées. Les Allemands, bien entendu, se disaient victorieux, on ne voulait pas les croire.
Plus tard, les journaux belges arrivèrent à Nancy, et beaucoup s’y abonnèrent. Les chevaux des particuliers, les meilleurs naturellement, furent réquisitionnés successivement. Je vois encore des Hussards de la Mort, de passage à Nancy, venant chercher la paire de chevaux
(1) La proposition allemande ne s’étendait pas aux tribunaux de Vic et de Sarrebourg, dont les ressorts étaient d’ores et déjà rattachés au Gouvernement général d'Alsace, ce qui indiquait bien, ce semble, l'intention d’annexer ces deux arrondissements.
La délibération officielle de la Cour, à la date du 8 septembre 1870, en réponse aux propositions allemandes, offrait de rendre la justice au nom du peuple français.
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d'un de nos voisins, dans la seconde quinzaine d'août. Les Allemands commencèrent le siège de Toul, on entendait chaque jour leur canonnade. Puis septembre arriva, avec le désastre de Sedan, la chute de l’Empire, et le resserrement du blocus de Metz. Il fallut bien s’en rapporter aux nouvelles allemandes, affichées sur nos murs, et confrmées bientôt par les journaux belges. Que d’espoirs déçus, que d’angoisses sur le sort du pays!
Les passages de troupes étaient continuels, et les exigences des autorités allemandes mettaient la municipalité sur les dents. M. Welche, ses adjoints, et les conseillers municipaux traversèrent de longs jours d’épreuve. 11 fallait trouver de l'argent, recourir à des emprunts, subir de lourdes et incessantes réquisitions. Les délais accordés n'étaient jamais longs, et des menaces d’exécution militaire planaient, comme l'épée de Damoclès, suspendues sur la ville.
En face de ces tristes inconvénients, il existait cependant quelques palliatifs. Si la circulation fut assez longtemps interdite la nuit, à partir d’une certaine heure, le jour elle était libre dans la ville et dans la banlieue rapprochée. Aucun sauf-conduit n’était nécessaire pour entrer à Nancy; il en fallait pour s'éloigner à de certaines distances, mais cette pièce s’obtenait facilement, à la Préfecture, et elle ne comportait pas les minuties que nous avons vu exiger de 1914 à 1918. Un seul sauf-conduit pouvait comprendre plusieurs personnés de la même famille. La voie ferrée était consignée au public, et c’est par un singulier manque de mémoire, qu’un auteur, charmant du reste, prétend avoir pris le train à Nancy le 4 septembre de bon matin pour arriver à Paris au moment de l’irruption de l’émeute dans le palais du Corps législatif. Comment le train aurait-il pu franchir la gare de Toul, pendant le siège de cette ville? Si la voie ferrée était inutilisable pour tout autre chose que le service militaire allemand, en revanche les routes étaient assez libres, et on y circulait facilement en voiture, quand on pouvait se procurer des chevaux. J’en donnerai plus loin un exemple.
En second lieu, je ne me souviens pas qu’on ait souf-
fert, à Nancy, d'un manque de ravitaillement. On ne faisait pas bombance, mais on vivait normalement, sans restrictions extraordinaires. De même le combustible ne manqua pas pour les cuisines, et on put se chauffer quand l'hiver vint, neigeux et froid. Naturellement il fallait ne pas abuser. Au début, on dut fournir des aliments aux hommes logés dans les maisons, tant par homme, sans oublier les cigares. Et à ce point de vue, la manufacture des tabacs, dirigée par M. Gutton, rendit de grands services. Elle fabriqua pendant la guerre, et ensuite pendant l’occupation, des cigares d’un sou, appréciés des connaisseurs. On put, de bonne heure, s'entendre avec des logeurs pour héberger et nourrir sous-officiers et soldats, avec des hôteliers pour les officiers, quand l’affluence n'était pas trop grande. Les prix étaient assez uniformes.
Je dois dire aussi qu’en cas d’exactions ou de violences de la part des hommes logés, ou même hors des logements, on avait chance, en s'adressant à leurs chefs, d’être écouté et même protégé. La discipline allemande était très forte, et les exigences qui sortaient des règlements étaient réprimées souvent avec rigueur. J’en ai vu des exemples frappants.
Beaucoup d'officiers préféraient être logés dans les maisons particulières. À part de fâcheuses exceptions, on n'avait pas, en général, à s’en plaindre, au moins parmi les personnes que j'ai connues. Bon nombre d’entre eux se montraient bien élevés à cette époque, et eussent mème été familiers, si on n’avait observé à leur égard, une réserve que le patriotisme commandait. Chez beaucoup, le grand désir était d’être admis à la table de famille et ils ne comprenaient pas volontiers qu’on ne les y accueillit point, quand on pouvait faire autrement.
Dans cette armée, issue d’une nation fortement hiérarchisée, le respect des situations sociales existait depuis le haut, jusqu’en bas. Il n’en sera plus de même en 1914, quand les Allemands inaugureront une guerre de race, de terreur et de dévastations, comme au temps, mais ici avec plus de science, où leurs ancêtres se ruèrent sur le monde romain.
Je vous ai dit, Messieurs, que les routes étaient assez
libres, même pendant la guerre. Mon père, désireux de revoir sa mère déjà âgée, habitant la Haute-Marne, loua une voiture à deux chevaux, pour faire un trajet de 80 kilomètres environ, par Colombey et Neufchâteau. Nous partimes le 16 septembre au matin. Mon père avait pris la veille un sauf-conduit de famille, cocher compris, pour la somme de 2 francs. C'était pendant le siège de Toul, et le canon se faisait entendre sur notre droite. Nous rencontrâmes des convois sur la route, et souvent des uhlans. Ce n’est qu’à Thuilley-aux-Groseilles, qu'un poste de dragons nous arrêta un instant pour voir le saufconduit. Nous déjeunâmes à Allain-aux-Bœufs, et au moment de remonter en voiture, nous vimes passer sur la chaussée cinq officiers à cheval, aux uniformes différents, suivis d’un seul homme, venant de Colombey. Ils saluèrent mes parents et poursuivirent leur chemin. À l'entrée de Colombey, devant la croix, une sentinelle. coiffée d’un shako, demanda à voir le papier, et se contenta d’apercevoir le timbre. A la sortie du bourg, occup° par les troupes, on nous fit signe d’arrêter. Au bout de deux minutes à peine, l'officier commandant le poste, sortit d'une maison basse qui existe encore, et vint près de la voiture : il examina rapidement le sauf-conduit. puis salua et nous souhaïita en français « bon voyage ». Colombey était ce jour-là le point extrême des lignes allemandes sur la route. Qu’on veuille bien se reporter par la pensée à quarante-quatre ans plus tard en 1914, et la comparaison, sous le rapport de la circulation, ne manquera pas d'intérêt.
Après un séjour de sept semaines à la campagne dont la fin fut attristée par la douloureuse nouvelle de la capitulation de Metz, nous revinmes à Nancy, le 7 novembre 1870. Pour le retour, aucun sauf-conduit n'était nécessare. Une petite diligence faisait un service régulier entre Neufchâteau, alors occupée, et Nancy. Nous achetâmes, en passant, quelques alouettes à Colombey. La vie à Nancy paraissait et demeura normale pour l’époque, à part, bien entendu, les difficultés, les charges de l’occupation, et les craintes qu’elle faisait naître. Les écoles étaient rouvertes, le lycée était rentré, et les classes se faisaient
comme de coutume, avec à peu près les mêmes profes: seurs. Les travaux de l’église Saint-Epvre, presque achevés extérieurement, continuèrent à l’intérieur. Les nouvelles de la guerre et du siège de Paris préoccupaient tous les esprits. Nancy avait une garnison à peu près fixe.
Je me rappelle, pendant cet hiver si froid, trois ou quatre faits saillants, dont le premier, plutôt comique. Le 5 décembre au soir, les Saint-Nicolas, comme on dit vulgairement, sortirent comme de coutume, agitant leurs clochettes. Grand fut l’émoi des Allemands qui, ne connaissant pas cet usage, flairaient partout des complots. Leurs patrouilles ramassèrent rapidement Saint-Nicolas et pères fouettards, et les entassèrent dans le poste de la place Stanislas. Le poste en était tout blanc, me dit-on le lendemain. L'autorité finit par comprendre, à force d'’explications, que la prétendue conspiration n’était que Île souvenir d’une vieille tradition lorraine, consacrée par les siècles, et nos pauvres Saint-Nicolas, avec leurs sombres acolytes, échappèrent aux rigueurs d’une détention prolongée. :
Plus grave fut l’affaire du pont de Fontenoy. L’irritation était grande ch: les Allemands, excitée encore par le froissement de leur amour-propre, pour n’avoir pas mieux gardé ce pont sur une ligne ferrée d’une telle importance. Selon leur habitude, ils brûlèrent le malheureux village qui n’y pouvait rien, et un certain jour à Nancy, ayant fait jouer une musique militaire sur la place Stanislas, vers 1 h. 30 de l’après-midi, ils entourèérent brusquement tous les flâäneurs attardés autour de la musique, et les emmenèrent pêle-mêle vers la gare, au nombre de 150 environ, dont pas mal de gamins, pour aller travailler à la réfection du pont de la Moselle. Ces malbeureux souffrirent beaucoup, pendant quelques jours, par une température très froide, et cet acte de violence jeta la consternation dans plus d’une famille. Ce fut là, à ma connaissance, le seul fait de déportation collective, qui du reste ne fut pas de longue durée.
De là vint aussi le renforcement des mesures qui consistaient, depuis le 18 octobre, à faire monter les notables de la ville sur les locomotives ou dans les trains se diri-
geant vers Toul. Lunéville et Pont-à-Mousson. Ce désagrément se renouvela assez fréquemment pour eux, même encore après l'armistice. Les magistrats et les principaux fonctionnaires furent convoqués dans les premiers, à commencer par M. Izoard, procureur général (1).
Passant enfin à une époque un peu postérieure, laissezmoi vous faire part d’une singulière illusion que j’eus sur le Cours Léopold, vers la fin de l'hiver. Pour fêter je ne sais plus quel événement ou quel anniversaire, les Allemands prévinrent un jour les habitants du Cours d’avoir à tenir le lendemain, à telle heure de la matinée, leurs fenêtres ouvertes, car des salves d'artillerie seraient tirées sur le Cours même. Ils amenèrent une batterie, face à la statue du général Drouot, au milieu de l’allée principale, et commencèrent à grand fracas, une canonnade imposante. Le résultat fut qu’à la fin, une volute de fumée tournoya au-dessus de la tête de la statue, se rétrécissant progressivement au point de lui faire une véritable couronne qui demeura visible pendant un temps très appréiable. Les Germains venaient, sans s’en douter, de rendre un bel hommage au Sage de la Grande Armée, à l’austère guerrier qui les avait si souvent et si savamment mitraillés, un bon demi-siècle auparavant. Je crois que peu de personnes remarquèrent ce fait curieux, dont j'ai conservé bonne mémoire.
Ces six mois de guerre furent pour Nancy une triste période, dont le souvenir pesa longtemps sur nous. Mais enfin, elle ne fut ni si longue, ni si mortelle qu’on l'avait craint d’abord. Et qu’avons-nous vu depuis? Songeons à ce qu’eût été notre sort, si nos troupes en 1914 n'avaient pu, malgré leurs efforts et l’énergie de leurs chefs, nous préserver, à Nancy, de quatre années de misère, de pillage, de déportations, et de famine, s1 nous avions dù
(1) La crainte des francs-tireurs était intense chez les Allemands. Ils en parlaient fréquemment partout. C'est cette peur qui motiva l'ordonnance signée de M. de Villers, gouverneur civil, le 18 octobre, à l'effet de faire monter, sur ou dans les trains, des notables à titre d’otages momentanés. La destruction du pont de Fontenoy, par des francs-tireurs, venus du camp dit de la Délivrance, près de Martignyles-Bains, intensifia encore les mesures d’intimidation.
subir les exactions inouïes dont nos compatriotes de dix départements, ont souffert pendant cinquante mois. Aucune comparaison n’est à faire entre les deux guerres.
Il est indubitable qu’à la suite de la première, la mentalité germanique a gravi une courbe effrayante, et que sa culture, dont elle est si fière, imprégnée pendant quarante ans du fameux : {u regere imperio populos, Germane, memento, a fait, au cours de la seconde, rétrograder la civilisation d’un bond désordonné dont elle n’est pas près de se remettre, en Allemagne même, comme dans le reste de l’Europe.
Et n’y a-t-il pas lieu, en nos jours du xx°® siècle, de paraphraser le mot célèbre d’un prince de la diplomatie française : « Qui n’a pas vécu avant 1914, n’a pas connu les aisances de la vie! »
17 juin 1932.