RAPPORT SUR LES PRIX LITTÉRAIRES XXII
chaque année plus lourd et enfin définitif. Les jeunes se représenteront ces aleux — ces jeunes gens tombés à
vingt ou vingt-cinq ans — comme des vieillards incon- nus. On s’imaginera les morts à l’image des survivants or nous serons bavards ou renfrognés, désagréables et cacochymes…
Pour se défendre contre le temps, pour évoquer fidèlement le souvenir des morts, il fallait un livre, Messieurs, comme celui-ci. Grâce à l’abbé Manet dans notre million et demi de morts, trente-quatre d’entre eux ne seront point des « soldats inconnus ». Cela vaut mieux ainsi. Et je respecte sans doute ce culte de l’/nconnu, qui, treize ans après la tourmente, garde ses fidèles quotidiens, dont le mystère et l’impersonnabilité même captivent les foules, qui convient à notre époque égalitaire. Mais cet anonymat n'en est pas moins effrayant. On voudrait posséder la certitude que l’Inconnu n’a pas été tué en fuyant, que l’Inconnu comptait parmi les meilleures des victimes et non parmi celles dont le pays n’a pas à pleurer la perte. C’est une curieuse idole que celle-là, Messieurs, car si c’est au pur souvenir des morts que ce culte est dédié, un cénotaphe eût suffi. Les trente-quatre victimes de Villey, elles, ont donc ici leur notice, leur courte notice.
Ils s’appelaient Paul Grojean, Félix Thiéry, Victor Pierson, Louis Colson. Ce sont là gens de chez nous et leur modeste existence n’eût pas été, sans leur fin tragique, de celles que l’histoire retient. Ils comptaient parmi ceux qui retournent simplement à la terre après l'avoir longtemps travaillée et dont il ne reste, dans le cimetière * communal, qu’une trace banale, vite effacée. Voici que leur mort glorieuse leur vaut l’honneur d’un mémorial plus durable qui transmettra leur souvenir et leurs traits à la postérité. Le Livre d’or de Villey-Saint-Étienne ne veut pas être un bréviaire d’héroïsme. Comme ailleurs, puisque tous sont cités ici, aux cœurs fiers doivent 8e mêler les âmes communes. On ne s’en douterait point cependant à la lecture de ces brèves biographies où quelques lignes sans rhétorique aboutissent toutes à une croix de bois.
C'est Alphonse Gruyer, tué à Morhange le 20 août,