‹ Mémoires de l’Académie de StanislasChapitre 51 sur 114 · STANISLAS DE CUAITA LXIII · texte numérisé non relu

STANISLAS DE CUAITA LXIII

Lorsque la porte s’ouvrit, le poète qui écrivait, enveloppé dans la fumée bleue des cigarettes, se leva et m'accueillit avec la courtoisie du gentilhomme qu'il était, mais aussi avec la lassitude de ceux qui ont « laissé toute espérance » et qui, de la vie n’attendent plus que l'instant de la quitter. Ses yeux bleus sans éclat, d’un calme impressionnant d’eau morte qu'aucun rayon n'éclaire, ses traits immobiles, encadrés par la barbe et les cheveux blonds, donnaient à sa physionomie quelque chose de l'aspect hiératique que l’on imagine aux Sages de la Grèce et aux prophètes de la Bible.

Depuis douze ans déjà, celui qui était devant moi s’était retiré d’un monde dont il disait que chaque fois qu’il y pénétrait, il en revenait accablé « d’indéfinissable tristesse » et que cette « civilisation en pourriture » dans laquelle le hasard de la naissance l’avait jeté, appelait a les Barbares, le déluge ou le feu du Ciel ». « A quand le cataclysme? écrivait-il en 1889 après avoir contemplé à l'exposition universelle les engins de destruction de la prochaine guerre... les mots sont inhabiles à exprimer à quel point tout cela est formidable... il y aurait plus de différence. entre 1870 et la prochaine guerre, qu'entre Azincourt et 1870. » |

A l’âge où les poètes chantent les roses et l’amour, il écrivait ces vers :

Tout est morne. Le firmament Verse des larmes en silence Sur le monde ignoble, où tout ment.

Le sein percé d’un coup de lance,

Je rêve, à ma table accoudé

Et mon cœur bondit et s’élance

vers mon rêve...

Mon rève saint — mon rève infâme, C'est de détruire l'Univers

Vieux corps maudit qui n’a plus d'âme.

(N'ihilisme. La Muse noire, page 16.)

Mais, dans l'esprit tourmenté de ce poète de vingt ans, l'horreur du monde n’avait pas encore incliné toutes les

LXIV SÉANCE PUBLIQUE DU 26 Mar 1932

pensées vers ce nihilisme désespéré et, dans ses trois volumes de poésie, Les Oiseaux de passage parus en 1881, La Muse noire en 1883, Rosa mystica en 1885, Stanislas de Guaita tentait d’apaiser sa nostalgie d’une patne idéale, en se réfugiant, comme il le disait dans la préface de Rosa mystica « dans l'illusion réconfortante du rêve et les nobles mensonges de l’art ».

Les vers de Guaita, écrits dans un style impeccable et souple, sur un rythme harmonieux, bien que s’y reflète Pinfluence de ses deux maîtres Baudelaire et Leconte de Lisle, témoignent d’une originalité et d’une profondeur de pensée qui permettent de décerner à notre compatriote le beau nom de poète. Ce qu'il veut, c’est créer de la beauté; aucun labeur ne lui coûte : ni recherches, ni veilles: il s’absorbe dans la méditation des idées et la ciselure de la forme. Comme un orfèvre pèse ses joyaux, écrit-1l dans une de ses lettres, 1l pèse, en artiste, chaque mot et veut atteindre à cette élévation de pensée et à cette perfection de forme qui distinguent les œuvres qu'inspirent les sentiments humains les plus profonds de celles qu’anime le souffle éphémère de l’actualité.

Dans ses poèmes, il chante les aspects de sa Lorraine des étangs, son admiration devant la nature puissante et sacrée :

O notre aïeule à tous, si robuste et si belle. Toi que j’aime et vénère ainsi qu’une déesse...

Hymne à Cybèle (Rosa mystica).

Il magnifie les Dieux antiques et dans sa ballade du jour et de la nuit, il égrène l’appel des heures de matines au crépuscule et de l’angelus du soir à l’aube.

À une époque où la perfection de la forme comprimat trop souvent les battements du cœur, Stanislas de Guaita laisse palpiter le sien et sympathise avec ceux qu'il imagine souffrir avec lui des injustices, des trahisons, des cruautés de la vie; c’est ainsi qu’il chante la misère de la petite mendiante :

en haillons, cheveux courts, errante et sans famille,

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