STANISLAS DE GUAITA LXVIL
que le flot envahisseur et sans trêve grossissant des livres nouveaux aura bientôt à jamais submergé les livres du passé (sauf quelques rares exceptions); ensuite parce qu'un cataclysme (déluge, invasions barbares) peut survenir qui fasse tout disparaître; enfin parce que le Prêtre et le Philosophe, la Religion et la Science sont en ceci d'accord : que la terre doit périr un jour et disparaître entièrement. Or les ouvrages de l'Esprit, n'ayant qu’une existence subjective, et non une existence qui leur soit propre, disparaîtront tout à fait...
« Une autre angoisse m'’afilige, à songer que la terre, dont la millième partie ne retentit même pas du nom d’un homme célèbre, est un si imperceptible atôme errant dans l'Univers. A contempler les étoiles, par une belle nuit, je me sens au cœur une mélancolie immense. |
« Cette double pensée me console parfois de n’avoir pas du génie, car auteur d’un chef-d'œuvre, il me semble que je souffrirais bien plus! »
Cette angoisse de l’anéantissement dans l’oubli est exprimée avec une magnifique puissance dans le poème de l’Atlantide (Rosa mystica, page 9%).
Songe aux crânes heurtés par le soc des charrues, Aux débris du passé dans l'inconnu flottant :
Car des mondes sont morts, des cités disparues, où la vie eut son heure et l’amour son instant!
Ainsi les continents, les villes séculaires,
Les grands monts hérissés de sapins et d'orgueil, L'homme et ses passions, le monde et ses colères, S’engloutiront un jour...
Sous les flots ténébreux d’une autre mer sans bornes Et plus profonde encor — qui s’appelle l’oublil
Stanislas de Guaita, dans un autre poème La Prophétie du Squelette, exprime avec âpreté son désespoir devant l'impuissance de l’homme à scruter l'énigme de la vie.