LE GÉNÉRAL BARON DE VINCENT LXXXVII
Lamartine a écrit dans son Histoire des Girondins que, si Brunswick et après lui Cobourg avaient eu pour instructions secrètes, en 1792 et 1793, d’aguerrir les jeunes troupes françaises, pour leur apprendre à les battre euxmêmes ensuite, ils n’auraient pas employé d’autres méthodes de guerre. Ce jugement du poète-historien, nous le trouvons presque terme pour terme, quarante ans auparavant, sous la plume vengeresse de Vincent.
Thugut opposait des généraux septuagénaires à de jeunes chefs hardis et enthousiastes, à un Bonaparte surtout qui révolutionnait leur vieille tactique de la guerre de Sept Ans. Et quand il s’en trouvait un hors de pair, comme Clerfayt, Vincent nous le montre en butte à la jalousie, à la méfiance du pouvoir qui le récompensera de ses succès par une mise à la retraite, avec la Toison d'Or! Un autre, Bellegarde, qu'estimait Napoléon, et qui dirigea si brillamment les débuts de l’archiduc Charles en 179%6, Bellegarde ne commandera en chef que pendant la paix, et demeurera en sous-ordre au cours des guerres, jusqu’en 1814 enfin, où il reprendra la Lombardie.
Le caractère entier et fier du général de Vincent le portait souvent à une froide franchise. En 1779, jeune lieutenant, présenté à Marie-Thérèse, après la guerre de Bohème, par la princesse Esterhazy, il avait osé décliner l'offre de l’Impératrice de le faire passer dans un régiment allemand, en vue d’un avancement plus rapide. Plus tard, en 1811, à Paris, pressé par Napoléon de passer à son service, sous le prétexte qu’étant né à Florence, il était devenu son sujet, il refusa les offres brillantes de l'Empereur, et encourut son vif ressentiment. Il fallut l'intervention pressante de François II, pour qu'il püt, au bout de dix mois, obtenir ses passeports.
Ce général autrichien n’était Autrichien, ni de naissance ni de race, il n’était inféodé à aucun clan. Il jugeait en toute liberté d'esprit, et ne plaisait pas toujours en haut lieu. 11 a pour la Maison d'Autriche, où il voit encore la Maison de Lorraine, couru jour et nuit sur tous les chemins de l’Europe, tantôt combattant, tantôt traitant; il n’a ménagé ni son temps ni sa peine, au point de s’écrier un jour : « Mon Dieu, me sera-t-il donné un temps de
LXXXVII SÉANCE PUBLIQUE DU 26 Mai 1932
repos entre la vie et la mort! » Voilà le vieux patriotisme lorrain, dans toute sa force et sa fidélité. Mais il ne fut jamais un bon courtisan, et la cour de Vienne n’a pas toujours mesuré sa reconnaissance à la grandeur de tels services.
Nommé gouverneur général des Pays-Bas en 1814, puis ambassadeur à Paris, auprès de Louis XVIII, il suit le Roï à Gand, pendant les Cent-Jours, en même temps qu'il assiste Wellington, comme haut commissaire militaire de l’empereur d'Autriche. Enfin il reprend à Paris, le 25 juillet 1815, la direction de l’ambassade d'Autriche qu’il ne quittera plus, sauf pour quelques missions temporaires, jusqu’en 1826. Là il jouit, auprès du roi de France, d’un crédit que jalousa souvent le ministre de Prusse, le comte de Goltz. Il servit avec zèle, à Paris, mais aussi avec tact, la politique de Metternich, en ces temps de la Sainte-Alliance.
Veuf, et non célibataire comme l’ont avancé certans écrivains, il tenait son rang sans faste et ne donnait pas de bals. Ceci lui permettait d’éluder les ordres de la cour de Vienne qui entendait refuser aux maréchaux et généraux français les titres allemands et italiens concédés par Napoléon. Ne donnant que des diners, 1l invitait ces personnages de vive voix, et se plaçait assez près de la porte, pour éviter l'obligation dé les faire annoncer. À la fin de 1825, après le sacre de Charles X, Metternich désirant avoir à Paris un ambassadeur plus mondain, . offrit au baron de Vincent l’ambassade de Rome, la première, il est vrai, suivant le protocole, mais que celui-ci considéra comme une disgrâce voilée. Il était âgé, et aspirait au repos. Aussi demanda-t-il sa retraite en 182b, et céda la place au comte Apponyi, celui qui, loin d’imiter le tact de son prédécesseur, devait, en 1827, soulever de si vifs mécontentements dans le monde militaire français.
M. de Vincent ne résista pas, dès lors, à l’appel de la vieille terre lorraine qu’il avait toujours aimée. Les tombes de ses parents étaient à Nancy, dans la chapelle des Tiercelins; ses filles habitaient Bioncourt, son fils né à Nancy en 1788, et qui avait épousé en 1810, à Vienne, la fille du maréchal de Bellegarde, habitait en
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