‹ Mémoires de l’Académie de StanislasChapitre 84 sur 114 · ILLUSTRÉS PAR CALLOT · texte numérisé non relu

ILLUSTRÉS PAR CALLOT

| Par M. Hippolyte ROY

MEMBRE TITULAIRE (1

Le décor du château ducal, conçu au xvi® siècle dans le goût de la Renaissance, appelait un même style pour les jardins régnant, côté levant, vers la campagne prochaine, bornée par le joli coteau de Malzéville. La règle, à cette époque, devait primer les préférences personnelles du possesseur, celles de la dame surtout, prompte à vouloir marquer de son sceau les aménagements intérieurs et extérieurs du manoir; la discipline artistique, triomphant sur un rameau et sur un portail tout à la fois, imposera ses lois au paysagiste, comme, de lucarne en lucarne, de pilastre en pilastre, aux architectes formés à une même école. Point de tyrannique ordonnance toutefois; point de ngidité en ce déterminisme, dicté par la mode. Mais, tout au contraire, la plus exubérante, la plus exquise et la plus libre fantaisie, jouant de la fleur, comme le musieien des sons, comme le poète du rythme et du verbe. Ainsi en fut-il en 1609 pour les célèbres parterres, dessinés au château ducal en voie, cent ans après, de terminaison par le sieur Métezeau, architecte du roi, réalisés en 1612, par Hector Harant, jardinier de Leurs Altesses (2), puis

(1) Ces pages sont les dernières dues à la plume d’Hippolyte Roy. En leur donnant place dans le présent volume, l’Académie a entendu rendre hommage à la mémoire d’un membre regretté.

(2) Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 1345, certificat du 14 février 1612; B. 131, fo 254 vo.

illustrés en 1625, lors de leur achèvement, par Callot. Rien, sinon pourtant sur le Bastion, pointant vers les fossés, rien de la ligne droite, chère un jour à Lenôtre, ordonnateur du parc de Versailles, dont les pelouses et les charmilles correspondront heureusement à la majesté des galeries, des façades et des bassins; rien de ces profondeurs, fuyant sous la haie des classiques quinconces, hantés par le mystère. |

Au xvi® siècle, pour jeter sur ce temps un bref regard rétrospectif, le jardin français, issu de la Renaissance italienne, accusait un peu sèchement un damier de petits carrés, illustrés de diverses figures géométriques : parterres à compartiments. Ainsi à Blois, comme on le voit par Androuet du Cerceau en son recueil fameux, Les plus excellens bastimens de France, à Anet, où résidait, reine du cœur du Roi, Diane de Poitiers, à Amboise et en quelques autres châteaux historiques. Le sens de la composition manquait alors, comme le souci total de la perspective. Mais nous devons noter le rappel obstinément renouvelé du vieux cloître abbatial, cher aux temps médiévaux, sous une forme rectangulaire, avec un préau régnant extérieurement. Les monastères, on le verra bientôt, excelleront en cet art rustique, non sans se copier plus ou moins, dans le plan comme dans le détail.

Le xvr1e siècle, épris des immenses espaces, pouvant. seuls cadrer avec la majesté architecturale, devait briser à la fois et le cadre et les lignes du jardin français, rénové du tout aut tout par André Lenôtre (1613-1700), créateur de Vaux-le-Vicomte, lié au fastueux souvenir de Nicolas Fouquet, le surintendant bientôt disgracié, puis du parc de Versailles. Mais une jeune école, celle des Claude Mollet, disciple de du Perat, restaurateur vers le xvrie siècle du buis cernant les classiques parterres de Pline le Jeune en sa villa Laurentine, sise au sud de Rome, avec ses deux tours de pseudo-transept, — la villa de Pline ressemblerait exactement à un de nos vieux monastères, perdu dans la campagne, — des André Mollet, fils deClaude, et des Boyceau de la Barauderie, intendants des jardins royaux sous Henri IV, puis sous Louis XIII, cette jeune école avait déjà manifesté des tendances nouvelles.

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affirmé un plan et substitué au jardin claustral le jardin ouvert. Telles sont les données connues, à peu près exclusivement, sur ce chapitre (1).

Or, ces trois novateurs, imaginant une telle formule aussitôt adaptée, eurent un précurseur méconnu, tout au moins un émule déjà illustre : Métezeau, architecte du roi, dont le nom, rencontré par nous sur un compte de la cour de Lorraine, reproduit plus loin intégralement, semblerait ignoré quant à cette branche architectonique, et les célèbres parterres de Nancy constitueraient en cet art un véritable prototype, sinon pourtant avec le tapis floral, conçu, est-il affirmé, par Claude Mollet (2). On le trouve même, à vrai dire, sur des plans datés de 1583.

Ici sourit la grâce, primant toujours la beauté orgueilleuse et solennelle, comme un joli pourpoint en satin gaufré de Florence évincera le pas de la rhingrave, descendant lourdement le marbre blanc des degrés. Ce sont, au château ducal de Nancy, comme partout ailleurs, de merveilleuses arabesques épanouies, faisant songer à un damas fleuri, estampé de figures diverses, feston, rosace ou fleur de lys; non moins exactement, un vrai tapis de Turquie, mollement étendu sous les pieds et, de saison en saison, enluminé, comme on le voit sur un compte de 1609, relatif à ces jardins ducaux, par la touche fraiche des iris, des narcisses blancs doubles, jaunes doubles, jonquille: des couronnes impériales, survivant en nos modernes parterres; des hémérocalles, originaires de Constantinople; des tulipes rouges, blanches, jaunes, purpurines, rouges à fond jaune; des anémones rouges doubles, vertes doubles, ventre de biche, colombin, passevelours, chair à fond blanc (3); des lys blancs; des roses naines; des glaïeuls, évoquant à la cour de Lorraine le jour de la Fête-Dieu, ou des œillets finement nuancés de Provence, de Rosette ou

(1) Cf. Georges RÉMON, Les Jardins de l'antiquité à nos jours. Paris, Ducher, 1931, in-8 de 64 pages.

(2) Jbid., p. 31.

(4) Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 1319, plantes achetées à Ponsart Mailleux, de Maizières-sur-Meuse, pour les parterres du chàteau ducal, certificat du 15 octobre 1609.

des Indes. Pour les bordures, le buis, la lavande cx 2 romarin. Ni arbustes, ni ombrages interdits par le style, par la perspective, et masquant plus ou moins la vue.

Parmi les « senteurs » montant en une symphonie ordonnée de ces plates-bandes joliment découpées, on'voit, sur la belle planche de Callot, nobles dames et brillants seigneurs égailler, par les allées éployées en un éventail, les cottes, les pourpoints, les roquets, les hongrelines ou les manteaux flottants, harmonisant, couleur sur couleur. nuance sur nuance, leur pastel, leur sylvie, leur astrée, leur chamois, leur tanné, leur citron, leur aurore, leur cannelle, leur zinzolin, leur tristamie, leur céladon, leur fleur de lin, leur vert de pré, leur vert de mer, leur nacarat, leur fiamette, leur amarante, leur isabelle, leur feuille-morte, leur rose-sèche, leur or cramoisi ou bien leur incarnadin à la palette magique de Ia flore. Or, rien ne se refuse, du moins sur la gravure, aux belles dames de la cour, jouets, comme les enfants, de leur futile caprice. Les mules de satin ou de velours, passementées de fin or, piétineront, sans trop de respect, le joli tapis floral, œuvré avec tant de soin. Et, loin de fulminer, le jardinier, aimable complice, de tendre à Roxane ou à Lu-. cinde, penchée sur ces parterres, la rose, dont elle adornera, tantôt, à la « ruelle », la soie « du corps de cotte », égratigné par le fer du gaufreur. Véritablement, par une unité, réalisée du manoir aux habits, le jardinier et le couturier, celui-ci de son aiguille, celui-là de son plantoir. communieront en une seule et même création, commencée par le maître architecte, complétée par les différents artisans du costume.

Le dessin de ces jardins-tapis, échappés à la destruction, se retrouve de nos jours encore, à Chenonceaux, à Versailles, proche le bassin connu des Suisses, œuvre de Lenôtre; à Villandry, château fameux de la royale Touraine: à Balleroy, manoir normand bâti par Mansard; à Carnavalet, où vit le souvenir immortel de Mme de Sévigné, ou bien à Condé-sur-Iton, résidence estivale des évêques d'Évreux, comme Vic appartenait à ceux de Metz. Ainsi tracés, 1ls étaient jadis fréquents, dans les manoirs à tourelles et à lucarnes, dans les hôtels à pignon et à marteau

des hauts bourgeois. Tels on les voit, pour notre bonne ville de Nancy, figurer sur un plan de La Ruelle, daté de 1611, comme dans les abbayes elles-mêmes, sous les arcades romanes, ogivales ou flamboyantes des vieux cloitres, ouverts à la méditation errante et recluse. Assez souvent, il en est de même, dans les monastères, pour le Mortus Abbatis, voire, comme à Saint-Sauveur-d’Aniane (Hérault et à Saint-Sauveur-de-Villeloin (Indre-et-Loire , pour le Mortus Infirmorum, affecté à la promenade languissante des malades.

Aux beaux jours du flamboyant, promis à la plus libre et à la plus souple fantaisie, tels à Nancy les célèbres parterres du château ducal, le tapis floral, hésitant et attardé, du moins en apparence, requérait, pour façonner et ordonner ses exquises figures, un croquis semblant inspiré, en un piquant non-sens, du roman poitevin ou du roman auvergnat. Ce sont des entrelacs dessinés sur le terrain par des cordes se tendant, se ployant et se nouant, future ébauche géométrique des savantes bordures, enfermant la fleur des compartiments laissés au goût du jardinier, pour inscrire sur la plate-bande, soit un lion héraldique, soit quelque folle arabesque. Des règles fixes nous sont exposées en un vieux traité, dû à Charles Estienne et à Jean Liébeault, sous le titre : La Maison rustique (1). Docteurs en médecine, les deux auteurs, se souvenant de leur art, enseigneront, avec les merveilles agrestes du jardin, discipliné par une esthétique naturelle, les vertus réelles ou fictives des plantes : guimauve, laxatif, dépuratif; fraxinelle, vermifuge, diurétique, emménagogue; consoude, propice aux goutteux; asperge, diurétique, efficace contre le mal de dents: sceau de Salomon, entrant par son eau dans le fard des belles dames; concombre, pernicieux pour les humains, excellent toutefois pour les ânes, les mules et les mulets, « ausquels, est-1l noté, leur fruict est fort plaisant »; ortie, ornement plutôt douteux de parterre, arrêtant le flux de sang par le nez; persil, purifiant une haleine fétide, « principale-

(1) Charles EsTiENNr et Jean LiÉRauLT, La Maison rustique. Lyon, Jaques du Puys, 1583, in-4 de 39% folios.

ment, lisons-nous, à ceux qui ont beu trop de vin, ou mangé des aulx »; sauge, dont le jus est efficace en maintes cireonstances. Revenant à leurs jardins fleuris, Estienne et Liébault sémeront sous nos pas de la poudre de marbre, étinecelant aux rais du soleil, pour nous promener, bientôt après, dans le potager, parmi les choux, les raves, les bettes, les oignons, les poireaux, les navets, les melons, les asperges, les épinards ou les artichauts : ce dont, à en juger par les comptes du trésorier général, M. de Lorraine, porté sur les viandes fortes, se souciait médiocrement.

Après les divers schémas, bâtis par nos savants auteurs, abordons maintenant les gravures réelles, conservées à notre intelligence, à notre admiration. Nous avons, en effet, sous les yeux, de vieilles planches, au nombre de 244, finement burinées, vers la fin du xvii® siècle, par les soins de dom Michel Germain, religieux bénédictin, mort le 23 janvier 1694. Collaborateur de dom Jean Mabillon, il nous documentera sur les jardins, comme sur les bâtiments monacaux de son ordre. De fait, de nombreuses abbayes bénédictines, de la congrégation de Saint-Maur, lorraine par ses origines, adoptèrent ces jardins-tapis, concurremment avec les carrés tracés géométriquement, où, parfois, comme à Marmoutiers, à Saint-Pierre-de- Bourgueil ou à Saint-Paul-de-Comery (Indre-et-Loire) des ifs, taillés au goût de Versailles, auront daté le temps de Ia création. Un parterre par son style et un costume par sa forme situeront une même époque parallèlement. Ces grands érudits, magnifiques par la connaissance historique, posséderont également le sens très vif de la nature, mais de la nature soumise, comme la pierre, à une même discipline esthétique, celle de la Renaissance : charmante formule, acceptant côte à côte le petit jardin carré, bordé de buis, le « jardin de mon curé », où manqueraient cependant ces fines poires « de bons chrestiens », chères à la cour de Lorraine (1). Tous ces monastères,

{1} « Achapt et port de cinq cens cinquante poires de bons chrestliens. Y comprins les estouppes, fillasses et papiers à les envelopper, que, du commandement de Sadicte Altèze, il (Claude Gourdon, fruitier

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dont le prieur ou abbé appartenait assez souvent à une haute lignée, ouvraient ainsi une petite fenêtre sur la mode, sur le siècle.

Ces belles planches (1) ayant été gravées vers la fin du xvii® siècle, les documents nous manqueront sur les abbayes de la Lorraine, satisfaisant apparemment aux mêmes lois esthétiques, que ce soit sur un chapiteau ou sur une arabesque naturelle, dessinée par les plantes. Nombreuses et prospères, elles durent, elles aussi, tracer de ces riants jardins, au goût du temps incontestablement, tant la mode règne en despote sur le couvent, fermé aux bruits de ce monde, comme sur le manoir, peuplé de galantes intrigues. La maison du Seigneur, où la cloche sainte appelle aux offices du jour et de la nuit, obéira, comme, aux sons du clavecin, la maison du prince, à une même « rusticité ».

On le peut voir par ce tableau, les circonscriptions ecclésiastiques, modifiées au cours des âges, sont loin de concorder, du moins pour certaines, au xvii® siècle et à notre époque. La Révolution devait passer, emportant bien des œuvres, bien des institutions, comme un trop grand nombre de ces magnifiques monastères, tel Saint- Nicaise de Reims, égal par son art aux plus merveilleuses cathédrales, ou Saint-Jean-des-Vignes de Soissons, réduit à ses deux hautes flèches; dépouillant Saint-Bénigne de Dijon de sa statuaire, dont le style rappelait le portail royal de Chartres; et il fallut, un peu au hasard, restaurer et regrouper. Ainsi le vieil évêché de Laon, remontant au x1i1€ siècle, dont le titulaire, sous les premiers Capétiens, était duc et pair, disparut, après avoir cédé au tribunal le beau palais de ses saints évêques, comme aux avocats, ployant sous leurs dossiers, le cloître ogival primitif, ouvert à la méditation. Ce fut du moins pour lui le salut : indignation de Victor Hugo, tonnant contre

a. la Cour) at esté achapter a Rozieres et envoyées, de la part d’icelle, à l'Infante d’Espagne, archiduchesse d'Autriche et duchesse de Brabant. » Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 1261, fo 126 vo,

(1) PrIGNÉ-DELACOUR, Monasticon gallicanum, préface de Léopold Delisle. Paris, Victor Palmé, 1871, 2 albums in-f° le premier de 75 feuilles, le second de 163 feuilles.

la démolition en 1831 de la Tour de Louis d’Outremer, vestige unique en France, par une édilité, soucieuse de sa voirie (1). De même en fut-il pour le siège de Boulognesur-Mer, transféré à Arras, pour celui de Saintes à La Rochelle, pour celui de Noyon à Beauvais ou pour celui de Saint-Pons à Perpignan.

De ces bâtiments monacaux, faisant jadis la noblesse et la parure de-la province, les uns ont disparu, enclavés en quelque ferme, sinon convertis en une ruine, dont le magnifique romantisme, peuplé de pieuses légendes, aura pourtant éveillé en nous un amer regret, La Saune-Majeure, Jumièges ou Saint-Wandrille; les autres ont conservé tout au moins leur église, parfois promue, comme Saint- Bénigne de Dijon, au rang de cathédrale, Fécamp, Tournus, Vendôme, Flavigny, Boscherville, Marienval, Sant- Benoït-sur-Loire, Saint-Ouen de Rouen ou Saint-Savinsur-Gartempe. Nous nous sommes plu à noter, incidemment, les traits les plus caractéristiques de ces vieilles abbayes, à situer tous ces jardins-tapis, en un mot, dans leur décor réel, pour une plus complète et plus exacte reconstitution.

Telle fut, pour un seul ordre religieux, cher à la Lorraine, la floraison abondante et délicate, éparse sur le so] de la France : floraison, une par le style, diverse quant à la palette toujours nouvelle. Ainsi se mariaient, en une paisible et fervente béatitude, les trilobes et les rosaces du : vieux cloître aux lys, aux iris ou aux tulipes du tapis flc

(1) « Je suis, lisons-nous, obligé de le dire à la honte des Laonnois, leur ville possédait un monument rare, un monument des rois de la seronde race; il n’en existe plus aujourd’hui un seul. Celui de Louis IV était le dernier. Après un pareil acte de vandalisme, on apprendra quelque jour sans surprise qu’ils démolissent leur belle cathédrale du xie siècle (ou, plus exactement, des xn°® et xitie siècles), pour faire une halle aux grains.

« Pour jeter bas cette tour de Louis d’Outremer, pour faire ce que n'avaient fait ni le canon, ni le tonnerre, ni la tempête, ni la bataille, ni le feu des hommes, ni le feu du ciel, il a suffi, au x1xe siècle, merveilleux progrès! d’une plume d’oie promenée au hasard sur une feuille de papier par quelques infiniments petits. » Victor Huco, Littérature et Philosophie mélées. Cf. Charles WEsTERCAMP, Le Laonnois pittoresque, t. 1. Laon, 1930, p. 69-70.

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ral; ainsi les tons gris de la pierre, patinée de vieil or, aux exquises nuances aurore, cannelle, céladon, colombin, . passevelours ou ventre de biche, les vertus aux « santeurs », agitées par le vent, comme le murmure des psaumes, exhalés du plain-chant, au murmure de la fontaine, fusant en un jet de rond-point, au fond de ces monastères comme par le château ducal de Nancy. Les pétales, un jour, se sont dispersés, sans avoir été remplacés par la main du frère préposé à ces parterres un peu profanes: les oignons, abrités dans le cellier, recélant les fruits du Pomatium, se sont flétris à tout jamais. Tous ces jardins, frôlés par la bure des religieux, à Nancy par la robe « à pistaigne » des grandes dames, auront passé, comme la fleur des champs, sans nous avoir laissé ni un seul vestige ni quelques lignes de memento en un coin de la chronique. Ï1 a fallu, chez nous, un Callot et, dans ces abbayes, un bénédictin, comme dom Michel Germain, pour nous révéler un art, formant le complément naturel mais oublié de la Renaissance.

De Corbie, de Marmoutiers ou de Saint-Germer, rentrons au château ducal de Nancy, sûrs, après ces diverses visites si délectables et si instructives, de le mieux connaitre et de le mieux comprendre. En ces gentils manoirs du xvri® siècle, les arbustes, comme les plantes diversement enluminées, sollicitaient également, non sans un peu de maniérisme, les soins du jardinier aidé par le maitrecharpentier. Ainsi en fut-il, en 1617, à la cour de Lorraine, Mais il faut distinguer, au vu de la planche, gravée par Callot, le Jardin-tapis, créé pour les yeux, sans aucune espèce de feuillage, rompant la soie de la moquette florale, jetée sur le sol et le jardin-terrasse, disposé, avec de plus larges allées, pour la promenade, comme pour les frais ombrages, savoir, de leurs deux plans successifs, le parterre d’en bas, tout en fleurs, et le parterre d'en haut, tout en charmilles, du moins sur ses côtés, duquel nous allons bientôt traiter.

Début avril, le maitre-charpentier, apportant son concours actif, « deffaict, lisons-nous sur une de ses « parties », la losge où qu'’estion les lorrié et les genestes d’Espaigne »,

puis, en un printanier aménagement, « le ponct qu'on mesnoit les orangé a la casmecte ». Le château ducal de Nancy, dès lors, ne le céderait à aucun manoir de la vieille France, alignant, le long des terrasses, exposées en plein midi, ses caisses, peintes de blanc ou de vert, sous un panache aux deux tons vert et or. Inversement, en octobre, aux premiers froids, est aussitôt rétablie ladite cabane, avec la passerelle provisoire, dont la vue, en la belle saison, aurait blessé les yeux de ces nobles princes, accoutumés au brillant décor, aux séduisantes perspectives. En même temps, les « brodurres » des agrestes charmilles, empiétant sur les allées, bruissantes de feuilles mortes, seront tondues, sous un « chevaux », une sorte de chevalet, assurant un niveau égal (1). De ces «chevaux », comme sur le haut parterre du château ducal, nous en voyons tourjours, à pareille époque, circuler le long des tilleuls ornant nos places, nos avenues, et un sylvestre, successeur des Hector Harant, tailladera, compas dans les yeux, les maigres arbres de la Carrière, oublieuse des lointains tournois courus ici. Au bruit sec des cisailles, disciplinant la sève, Jaillie en sa juvénile exubérance, la nature, livrée à la main des hommes, apprêtera son long sommeil hivernal. Heureuse vieillesse, promise, dans les chants et les fleurs, au renouveau assuré !.… . Enregistrons en 1620 la fourniture parallèle, pour le chauffage des orangers notamment, arbustes sensibles au froid, de 3 cordes de bois, 300 fagots et 12 « chaffes », pleines de charbon (2); plus tard, en 1622, par les soins de Didier Piérat, « maieur » de Sexey-aux-Forges, de 24 « chaffes » (3). Bien des manants, en ces durs hivers lorrains, grelotteront, sous la bise, au fond de leur chaumière sans feu : aux rameaux heureux de Son Altesse appartient tout au long des frimas, une douce chaleur. Le passage du premier plan au second plan, en ces jardins ducaux, était dicté par la topographie, par un

(1) Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 7729, Claude Aubertin, charpentier, 22 avril 1613.

(2) Zbid., B. 771. certificat du 20 décembre 1620. 13) Jhid., B. 7324, certificat du 16 avril 1622.

mouvement naturel du terrain, déformé en notre actuelle Pépinière, survivance infidèle de la belle œuvre, créée par Métezeau, par la substitution du paysage au jardin-tapis. Clos, en une élégante perspective, par les divinités, au nombre de 14, rangées sur une ligne droite, de Simon Drouin, sculpteur lorrain, chacune en sa niche, savoir, Diane, Jupiter, Flora, Hercule, Junon, Cérès, Päris, Mars, Orphée, Adonis, Vulcain, Apollon, Minerve et Vénus (1), les parterres du bas se relevaient doucement, par une double rampe, en un Bastion, connu sous le nom de Bastion des Dames. Aménagé pour la promenade, et, entre soi, pour le commérage, il portait ainsi un vocable parfaitement justifié. Là, on pouvait goûter, sous les galeries et les « cabinets » de verdure, une sorte de solitude à deux; là, on voyait errer les beautés, sinon toujours les vertus de la cour, Roxane, Élise ou Lucinde, pour les déguiser, les unes un peu inquiètes, les autres tout à la rêverie. Et les beaux yeux clairs, perdus dans le vague, plongeaient dans les eaux du fossé, où, de glacis en glacis, voguaient, taches blanches sur la vase glauque, les grand cygnes menant leur barcarolle solitaire, desquels Leurs Altesses prenaient un soin jaloux.

Les regards, parfois, seront sollicités par de piquants tableaux, animant ces berges un peu désertes, où glisse un vent frais sur les roseaux chantants; les galantes manchettes appuieront leur fine toile de Flandre sur la fertile rotonde, retenue par Callot. On lit en 1607 sur une pièce de nos archives lorraines : « Le controlleur en l’hostel souscript certiffie qu’un des cygnes qui sont ès fossés de ceste ville s’estant envollé, M. le grand maistre, par commandement de Son Altesse, a envoyé sur la rivière en divers endroitz pour le reprendre promptement, craignant qu'il ne volla plus long, les sept personnes cy-après denommees, scavoir : Laplume, soldat de la compagnie du sieur gouverneur de Nancy, Claude Recouvreur, Nicolas Prian, Jean Thiériat, Balthazar Vernier, Claude

(1) Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 1374, contrat passé, le 6 août 1616, entre Charles de Tornielle, surintendant des finances de Son Altesse, et Simon Drouin.

Pobel, François Roussel, lesquelz l’ont repris et rappporté. En quoy ils ont vagué cinq jours, d’aultant qu’il s’envoloit quand on le pensoit prendre (1). » Grâce à la persévérance infatigable des poursuivants, ce blanc volatile, léger quant aux ailes, fut donc réintégré sous les hautes herbes natales, à la satisfaction de ces belles désœuvrées en mal de spectacles comme de voir le guetteur de Saint-Epvre annoncer du haut de sa tour, un incendie dardant sur la Ville-Vieille un long panache de fumée. Et ces expéditions. sous une note homérique, se répétaient fréquemment, de la Meurthe proche aux lointains étangs.

Antérieur, quant à son aménagement, à la belle œuvre de Métezeau, datée de 1609, ce Bastion devait laisser quelques traces en nos dépôts publics. En 1606, sous le duc Charles III, Hector Harant, jardinier du château ducal, reçoit une somme de 600 francs pour avoir de son art façonné les portiques, charmilles, cabinets et palissades, adornant, pour les furtives rencontres, le sol de ce Bastion reculé (2); en 1607, Antoine Vivant, jardinier également, une somme de 100 francs sur ses « pretensions », ayant nonchalamment collaboré au Bastion, « a charge aussy, est-il écrit, de ses rendre plus assidu et diligent à y travailler ». Compris en ce chiffre une somme de 10 francs « pour couldres et saulées (3). »

Sous cette mauvaise note, sanctionnée par un salaire minime, le sieur Vivant avait en 1608 été « entretenu par Son Altesse, lisons-nous sur certain état de deniers, ès jardins du Roy, pour y aprendre et se rendre d’autant plus capable de la servir en ses jardins (4) ». Comme instructeur, il eut, sans nul doute, Claude Mollet ou, son fils. André Mollet, deux noms qualifiés. La leçon aura porté plutôt des fruits douteux et le sieur Vivant disparaîtra un beau jour du registre, non sans avoir été, spécialiste sous une rare paresse, envoyé en 1607 vers le marquis de

(1) Zbid., B. 1301, certificat du 11 avril 1607.

(2) Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 1299, fo 229. 43) Jbid., fo 119.

(4) /bid., B. 1316, fo 6 vo, mandement du 15 avril 1608.

Baden, « pour faire, est-il indiqué, quelque ouvrage de son art en ses jardins (1) ».

De quoi étaient bâtis, au xvi1e siècle, ces galeries et ces « cabinets », dont le mystère, sous les branches folles, devait rester impénétrable? Selon la Maison Rustique de Charles Estienne et de Jean Liébeault, ils requéraient, enroulés à une arcade flexible de saule, le jasmin, le rosier naturel ou cultivé, le romarin, voire le houblon déjà prisé au xvi® siècle, sous son agreste parure. Parfois, ces berceaux fleuris, conçus pour la promenade, suppléeront, tel un cloître roman, aux allées brûlées par le soleil, comme, vers 1585, dans le jardin hollandais, créé par Vredeman de Vries, sur le plan claustral, rapporté de la France, et appliqué aux splendides parterres de Nancy : au fond statues en ligne de Simon Drouin, avec bâtiments latéraux. |

Le susdit état de deniers, inconnu de la chronique lorraine vraisemblablement, atteignait, relatons-le incidemment, une somme de 932.500 livres, versée par la cour de Paris, savoir : 750.000 livres pour le traité de paix conclu entre le roi de France et M. de Lorraine, 140.000 livres, promis par Sa Majesté Très-Chrétienne, intervenant au contrat, pour le mariage du duc de Bar (2), depuis le duc Henri IT, veuf de Catherine de Bourbon, duchesse de Navarre, sœur de Henri IV, avec la princesse Marguerite de Gonzague, fillé de Vincent, premier du nom, duc de Mantoue, et de Éléonore de Médicis, et nièce de la reine; enfin, 42.500 livres, chiffre auquel montait une obligation souscrite, le 6 septembre 1606, par Gilles Tiercelin, agent à Paris du duc de Lorraine, au nom de Son Altesse, de Mer de Vaudémont et autres princes (3).

Ce sont là, on en conviendra, de fortes sommes, bientôt englouties et absorbées, de fourniture en fourniture, par tout ce luxe éclatant et mensonger : un tribut payé tout

(1) Jbid., B. 1308, fo 123.

(2) Marquis de Pont (Pont-à-Mousson), il prit en 1599 le titre de duc de Bar, lors de son mariage avec Catherine de Bourbon.

(3) Archives de Meurthe-et-Mcselle, B. 1316, fo 1, mandement du 15 avril 1608.

à fait exceptionnellement. Ainsi, comme il appert par le document précité, il faudra solder au sieur de la Haye, orfèvre parisien, une somme de 15.964 livres 10 sols, pour le prix de la vaisselle en argent commandée en 1606 par le duc Charles III (1), prince sage, mais un peu prodigue toutefois; verser au duc de Montpensier, de son nom Henri de Bourbon, une somme de 150.244 livres 2 sols G deniers, restant à payer sur la somme de 191.189 livres 10 sols, à quoi se trouva monté le récent acquit de Jametz, aujourd’hui enclavé dans le Luxembourg (2).

Que M. de Lorraine, vain de sa grandeur, arrondisse un jour ses États, tel un rural le champ tenu de ses aieux, et entasse marquisat sur baronnie, nul ne doit y contredire, dussent les manants. gent taillable, corvéable et imposable à merci, se voir contraints de « besongner » durement à cet effet. Mais est-il bien nécessaire, comme il fut en 1608, en don de coûteux avènement, de commander pour la petite Nicole, fille du duc Henri IT, née le 3 octobre de cette même année : un moyen bassin en argent à cracher, aux armes de Lorraine et de Mantoue, un « poillon » de même avec la cuiller, un bougeoir de même, un pot à lait, de même avec le couvercle, une buire de même avec le couvercle, une petite écuelle de même à une oreille, une bassinoire de même, et en sus une vulgaire seringue de même, noblement blasonnée aux pleines armes de Lorraine, le tout fourni par le sieur Antoine Vallier, orfèvre de la cour (3). Ainsi faisait le bébé ducal, parmi les pleurs et les cris, le précoce et superbe apprentissage de la grandeur, attachée à ses jours. Ce sont là, comme les trop splendides costumes, revêtus par ces bons souverains, fastueux démentis à ces goûts bucoliques, hautement affichés par Leurs Altesses, envoyant soit au roi, soit à quelque prince, de rustiques fromages « de bergerie », soigneusement enveloppés (4); à ce sens tout fait de la nature, attesté, non

(1) Jbid., fo 10.

(2) Zbid., f9 1%, vo 15.

(3) Archives de Meurthc-et-Moselle, B. 1309, Vallier, certiticat - du 3 octobre 1608.

(4) Zbid., B. 1265, fo 133.

sans un peu trop de maniérisme, peut-être, en ces fameux jardins, dessinés en 1609 par le sieur Métezeau, architecte du roi.

Créés par le paysage, les parterres du château ducal ne pouvaient offrir en leur plan cette impeccable et séduisante unité, récusée par les accidents variés du terrain, comme il en sera un jour pour le jardin français, un peu trop ami, il est vrai, de la table rase, du niveau correct.

Ici, le terrain à ordonner et à décorer comportait, on le sait, deux plans : en bas, une esplanade, aménagée en un tapis floral; en haut, un Bastion, dominant les platesbandes en broderie fraichement enluminées. Deux écoles adverses étaient alors en présence : respecter, en bonne logique, le site, ou bien, au contraire, le raser, le transformer tout au moins. Au rebours bientôt de Lenôtre, en sa création, Métezeau, architecte du roi, auteur de nos jardins ducaux, maintjent, sans y toucher, le paysage avec les petits carrés, illustrés de figures géométriques diverses, caractéristiques de la fin du xvit siècle, les galeries et les « cabinets » de verdure, datant de 1606. Si nos parterres perdaient ainsi un peu de leur unité, comme de leur perspective, ils gagnaient en retour en vérité, comme en pittoresque.

Réservé à la promenade, difficile dans les allées fleuries du bas, rétrécies par le jeu des plates-bandes, le Bastion présentait des tapis coupés de figures égales, soit huit rectangles et quatre trapèzes, où la flore, non moins délicate, non moins luxuriante, inscrira la Joliesse de sobres et fines arabesques. Ainsi au château royal de Blois, gravé par du Cerceau; ainsi dans les abbayes bénédictines, florissant au xvii® siècle; ainsi enfin, sur le plan de 1611, reproduisant notre bonne ville, les jardins privés, épars un peu partout, jusque dans les faubourgs demi-rustiques. Adapté au site, ce dispositif concordera, quant au surplus, avec le tracé au compas du Bastion, amorti en une sorte de proue, vaisseau urbain, amarré sur le rivage, sans une ombre de symbolimse. La géométrie devait dicter la géométrie, déjà préparée par le bel alignement des statues, sculptées par la main de Simon Drouin, desquelles

SÉaix VI, t. xxx. 1932 3

deux tout au moins paraitraient avoir échappé à la destructruction et occuperaient, de nos jours, deux niches, démesurées quant au cadre, à la porte Notre-Dame, hors les fossés, alias de la citadelle. côté extérieur. Une telle logique assise sur la finalité remonterait, nous le disions, au xvie siècle, à ce damier de petits carrés. dont le vestige affirmant son caractère historique, et présentant un document permanent, semblerait avoir été conservé sur le front des jardins ducaux.

Lenôtre, apparemment, le grand Lenôtre aurait rasé le vieux Bastion, pour le convertir en une belle et vaste esplanade, cernée par les eaux, où un Simon Drouin, émule de Le Hongre, aurait campé deux grands fleuves barbus, épanchant leur urne pleine, la Meurthe aux ondes lentes et la Moselle aux larges rives : tels à Lyon le Rhône et la Saône ; il eût fait de ces jardins, tels nous les connaissons, quelque chose comme ceux de Sceaux, de Meaux, de Bourges, de Dijon ou à Amiens de la Hautaie, dessinés par lui.

Les portiques et les charmilles façonnés en 1606 et en 1607 par Hector Harant et Antoine Vivant, jardiniers du château ducal, ont donc été maintenus avec raison sur les plans de Métezeau.

Du moins, voit-on, sous la main de Deruel, régner à la droite et à la gauche de son croquis, des galeries allongées de feuillage, ouvertes de-c1 de-là pour le repos, la promenade ou les galants devis; sur deux rangs, les saules à tête ronde du sieur Vivant border les flancs du Bastion, pour les allées et venues de ces dignes princes et de leurs aimables compagnes. Cependant, dans les monastères, tels sont ceux gravés par les soins de dom Michel Germain, dans les monastères, où tout, de par la règle, se doit passer au grand jour, point de ces secrètes charmilles, point de ces « cabinets » inventés par le Mäâlin : mais des panneaux feuillus orientés dans tous les sens, se coupant ou se brisant, afin de permettre aux bons religieux, étouffant sous la bure, de trouver une ombre rare, selon la position occupée par le soleil. Ces murs de verdure, taillés au cordeau, présenteront sur les plans un aspect plutôt singulier, heurtant la magnifique ordonnance de

ces jardins conventuels : au château ducal de Nancy, les rustiques charmilles, ménagées sur le Bastion, ressembleront étrangement à une taupinière, soulevée, de galerie en galerie, par le travail souterrain de ces petits rongeurs, maudits du laboureur.

Ce bel ensemble en sa diversité, accuse, il le faut répéter, une réelle logique, calquée sur le style du châtean ducal, comme sur le terrain à ordonner et à décorer, une élégante discipline, mariant la grâce de la fleur à la ma- Jesté, comme à la joliesse, des lignes architecturales. Rien ne manquera ni pour les veux, ni pour la raison en cet harmonieux équipement : rond-point, eaux fusant en jet ou fluant en cascade, bâtiment remplaçant la flottante cabane des orangers, relevée et démolie tour à tour, précédemment, par la main de Claude Aubertin, charpentier de Leurs Altesses.

Sur les jardins-tapis des abbayes, dont nous avons traité succinctement, on verrait fréquemment figurer, comme moti floral, la fleur de 1ys, alliée aux plus délicates arabesques : ainsi à Saint-Aigaan, Hérault, au Mont-Saint- Quentin, Oise, à Saint-Julien de Tours, à Sainte-Croixde Bordeaux, à la Chaise-Dieu, Haute-Loire, à Saint- André de Meimar, Corrèze, à Saint-Josse-sur-Mer, Pasde-Calais, à Saint-Vincent de Laon ou bien à Saint-Pierre de Melun. Pareillement, on aurait aimé rencontrer, sur les célèbres parterres du château ducal, la croix de Lorraine, les alérions ou la croix de Jérusalem, avec le monogramme CC, comme sur les planchers ou plafonds, les verrières ou le catafalque des augustes Pompes funèbres, parfois sur les lits, les tombeaux, la vaisselle, ou les cheminées. De nos jours encore, les armes de telle ville, de tel souverain, émailleront communément un pare de château, un rond-point de jardin public.

Sur sa belle planche, Callot, de plein gré, comimit pourtant une fâcheuse lacune, omettant, au côté nord, le jardin des plantes et herbes médicinales, avec ses rectangles soigneusement entretenus, vers le chevet des Cordeliers. Le plan de Deruel, nous en donnera la figure exacte. À cette époque, comme on le voit dans la Haison rustique, des sieurs Liébault et Étienne, on aurait trouvé

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en ces parterres, affectés à la botanique, de nombreuses espèces végétales : sauge, mauve, armoise, bétoine, scabieuse, véronique, ancolie, patience, angélique, passerage, tormentille, millepertuis, nicotiane, aigremoine, argentine, scolopendre, hyacinthe, chardon bénit, valériane, avec la pivoine ou la pervenche, charmant nos yeux, Étaient aussi cultivés, pour leurs vertus, admises par nos pères, le lierre terrestre, désopilant la rate, la fougère pour les vers, le coquelicot pour la pleurésie, le mélilot, sédatif, la fraxinelle diurétique, le palma Christi, convenant aux hydropiques, le chiendent, rafraichissant, pour les hommes comme pour la gent canine, le pariétaire pour les coliques, la violette sédative pour les maux de tête, provenant de libations excessives (1), la marguerite pour les plaies, la goutte, et en salade, pour la constipation, le passevelours pour les fébricitants, trop portés sur le vin, mais dupés par une aimable tisane, empruntant la couleur aimée du jus de la vigne.

Pris en décoction, le nénuphar blane, fleurs, graines ou racines, passaient pour calmer les inquiétudes des sens; Enfin, les fleurs de lys, distillées dans un alambie, effaceront les rides des belles dames, communiquant à leur visage une fraicheur et une blancheur inconnues.

De ces simples, combinées en savantes formules, avec addition de produits, soit minéraux, perles, vitriol blanc ou hvacinthe, soit animaux, bézoard, os de cœur de cerf, huile de lombrics, se façonnait gravement cette curieuse pharmacopée empirique du xvi1® siècle dont nos pères, bravant tous les remèdes, usaient plutôt immodérément (2).

Pour terminer, constatons que le plan de La Ruelle, dressé en 1611, est loin de concorder, pour les jardins du château dueal, avec la belle planche de Callot, datée de 1625. Les deux documents sont pourtant exacts l’un et l'autre. Mais les dessins, établis par Métezeau en 4604,

1} Charles ESTIENNE et Jean LiÉËBAULT, op. cù., livre LE, fo 132, ve,

(2) Voir H. Roy, La vie à la Cour de Lorraine sous le duc Henri 11, p. 133 et suiv. Émile Moxai, Les maitres apothicaires de Nancy au MFZIE siècle, p. 124 et suiv,

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ont été réalisés en 1612 seulement par Hector Harant. Aux parterres, tracés géométriquement, selon le style propre à la fin du xvi® siècle, succédaient, avec le fameux architecte du roi, les parterres, adornés de délicates arabesques, ceux auxquels le burin du graveur lorrain devait donner une haute immortalité.

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