‹ Mémoires de l’Académie de StanislasChapitre 94 sur 114 · CES · texte numérisé non relu

CES

de toutes impositions pécun‘a'res quelconques. Le vœu des privilégiés sur le même objet suit immédiatement, mais le mot quelconques n’y était pas. J’ai prétendu qu'il fallait l’effacer dans les deux articles ou l’insérer dans l’un et l’autre, je pense qu’on l'aura fait (1).

Ce matin, j'ai rencontré M. de Mori (2). Il prétend que ce procès-verbal ne devait pas mentionner l'obligation de registrer les lettres de convocation. Je ne m’en souviens pas, mais effectivement le procès-verbal porte que ces lettres seront düment registrées sur la réquisition du ministère public. Pensez-vous, Monsieur, que cet énoncé soit celui qui a été convenu dans l'assemblée et qu’il n’entraîne aucune conséquence défavorable? Cela suppose-t-il la nécessité d’enregistrer au Parlement? Et si le Parlement s’y refusait, quel autre embarras en résulterait? J’abandonne le tout à vos lumières, vous en êtes abondamment pourvu.

Je pars demain; je vous prie, Monsieur, de m'informer du succès de la députation et des événements importants relatifs à cet objet qui pourraient précéder ou suivre le voyage des députés (3). Mon adresse vous est connue, vous savez que le curé d’Emberménil reçoit ses lettres par Lunéville.

Je n'ai pu aller faire ma visite à M. le curé des Trois-Maisons (#}), c’est un regret qui me reste sur le cœur; daignez le témoigner à ce vénérable pasteur.

(1) On tint compte de l'observation de Grégoire. Le mot quelconques figure aux deux passages.

(2) Mory d’Elvange, qui venait de publier un curieux mémoire sur les États généraux de Lorraine. Cf. PFISTER, op. cit., p. 12 et Dicor, Éloge de Mory d'Elvange dans Mém. Acad. Stan., 1843, p. 30°.

(3) On avait décidé à l'Assemblée de l'Hôtel de Ville, le 25 janvier, d'envoyer à Paris quatre députés, qui appuieraient un projet d'assemblée préparatoire que l’on prierait le Roi de convoquer pour lorganisation et la composition des États provinciaux. Cf. Procès-verbal. p. 16. et PFISTER, op. cit., p. 23-24. Guilbert faisait partie d’une autre commission de douze membres. nommée ce même jour par l’Assemblée. pour prendre les mesures qui seraient jugées convenables, selon les circonstances, et correspondre soit avec les quatre députés envoyés à Paris, soit avec les villes de la province. Sur ces entrefaites, allaient paraître, datés du 24 janvier et du 7 février, les règlements — règlement général et règlement spécial à la Lorraine — pour les élections aux États généraux. Il ne fut plus question dès lors ni d’assemblée préparatoire, ni d'États provinciaux de Lorraine, mais uniquement des États généraux.

(4) Gabriel Mollevaut, curé de la paroisse des Trois-Maisons à Nancy, frère d'Étienne Mollevaut, qui joua un rôle important dans

Je dois bien me féliciter de mon voyage puisqu'il m2 procure des connaissances intéressantes, je vous mets à la tête. Agréez les sentiments d’attachement, d’estime et de respect avec lesquels je suis |

Monsieur et cher confrère, Votre très humble et obéissant serviteur,

GRÉGOIRE, curé d’Emberménil.

À Monsieur Guilbert, très digne curé de Saint- Sébastien, à Nancy.

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Vient ensuite, dans l’ordre chronologique, une lettre du 28 mars 1789. Une première désignation de députés avait été faite à Lunéville, et Grégoire en informe Guilbert.

On sait comment, aux termes des règlements combinés du 24 janvier et du 7 février 1789, devaient se faire en Lorraine, à deux degrés, les élections aux États géné: raux (1). Chacun des trente-quatre bailliages lorrains avait à nommer d’abord, suivant son importance et sa population, soit une, soit deux, soit trois députations : la députation comprenant quatre membres, un du clergé, un de la noblesse, deux du tiers. C'était le premier degré. Les députés ainsi élus devaient ensuite se réunir, par circonscriptions électorales, aux chefs-lieux resperctivement désignés, pour l’Assemblée dite de réduction.

l'histoire de Nancy pendant la Révolution. Cf. Abbé Tuirier, L'able Gabriel Mollecaut, Nancv, 1886.

(1) Voir sur ces questions notre ouvrage déjà cité : Les élections r1 les cahiers du clergé lorrain..…., p. 5 et suiv. La province de Lorraire el Barrois avait été divisée en quatre grandes circonscriptions élec- (orales, avec quatre centres de réduction : Nancy pour la Lorrais.e propre, Mirecourt pour la Vôge, Sarreguemines pour la Lorraine dite allemande, Bar pour le Barrois. La circonscription de Nancy comprenait dans son ressort les six bailliages de Nancy, Lunéville, Blämont, Nomeny, Rosières et Vézelise.

C’est dans cette assemblée que les députés du premier degré devaient se réduire au chiffre définitif fixé par le règlement du 7 février.

Les élections au premier degré du bailliage de Lunéville venaient d’avoir lieu, le vendredi 27 mars. Ce sont leurs résultats que, dès le lendemain, Grégoire fait connaitre à Guilbert, avec la satisfaction de lui annoncer sa propre nomination (i).

Lunéville, ce samedi 28 mars 1789.

Monsieur et cher confrère,

Je vous écris sur le bureau des commissaires de l’ordre du clergé de notre bailliage et je me hâte de vous donner des nouvelles de notre assemblée qui a commencé lundi dernier et qui finit aujourd’hui pour le clergé. L'élection s’est faite hier matin. On a choisi d’abord votre serviteur et ensuite M. Drouin, curé de Haudonville (2). A la séance de relevée, on a procédé à une nouvelle élection, parce qu’on a prétendu qu'il y avait nullité dans celle du matin, ce qui peut-être est vrai. Le scrutin ayant recommencé, j'ai été choisi de nouveau avec plus de voix qu’à la première élection et M. le curé de Haudonwville choisi également. On vient de nous dire que l'assemblée des bailliages accolés à celui de Nancy était le 6 avril, ce qui concourt, je crois, avec le lundi saint; cela serait fort génant pour des prêtres. Postérieurement, on a dit que ce serait le quinze et que les États étaient différés (3). Daignez nous en donner des nouvelles par la première ou seconde poste. Je vous prie également, cher confrère, de me dire quelles sont les élections des autres bailliages accolés à Nancy, et en outre de Mirecourt et de Bar (4). Vous en savez sans doute des nou-

(1) Sur cette assemblée de Lunéville, les particularités qu’elle présenta et les intrigues qui marquérent les élections, cf. L. JÉRÔME, op. cit., p. 107 et suiv.

(2) François Drouin, né à Charmes-sur-Moselle en 1721, curé de Haudonville (canton de Gerbéviller) depuis 1759, mort en réclusion aux Carmélites, à Nancy, en 1794.

(3) C’est effectivement le 6 avril que se tint à Nancy l'assemblée de réduction. Les « bailliages accolés » à celui de Nancy étaient, nous l'avons dit, ceux de Lunéville, Blâmont, Nomeny, Rosières, Vézelise. Cf. ci-dessus, p. 59, note 1. |

(4) Voir les résultats de ces diverses élections dans L. JéRôur, up. Cul.

velles et il est assez intéressant que nous soyons instruits pour concerter nos opérations avant d’arriver dans votre ville. Ne craignez pas de me donner des détails, ils seront tous précieux pour moi. Vous me marquez, dans votre dernière, Monsieur, que nos confrères de la Lorraine allemande ont choisi des curés. Ne vous trompez-vous pas (1)?, car j’apprends qu’en dernière élection les voix sont tombées sur un abbé Bernardin de Freistroff (2) et un abbé prémontré de Vadgasse (3). Est il vrai que sur les quarante réunis à Nancy, les trente-deux qui n’iront pas à Versailles formeront le fond d’une assemblée consultative pour organiser les états provinciaux (3)? Daignez m’honorer d’une réponse. Je me réjouis de vous voir; vous serez sans doute député de votre bailliage (5). Agréez les sentiments d’attachement et de respect avec lesquels je suis,

Monsieur et cher confrère, Votre très humble et obéissant serviteur,

GRÉGOIRE, curé d’Emberménil.

(1) Sur ces élections de la Lorraine dite allemande, voir aussi tbid., p. 32. C’est Guilbert qui avait raison. La circonscription de Sarreguemines avait en effet confié la députation à deux curés, Louis Verdet, curé de Vintrange, et Jean Colson, curé de Nitting. Les religieux auraient voulu faire élire l'abbé cistercien de Freistroff, M. de Turicque, et le prieur des Bénédictins de Saint-Avold, dom Bonnaire. Mais ils n’y réussirent pas. Voir aussi notre étude sur Jean Colson, qui va paraître dans le Pays lorrain.

(2) Freistroff, canton de Bouzonville, arrondissement de Boulay (Moselle). II y avait à Freistroff une abbaye de cisterciens qui comptait, en 1789, 4 religieux et 3 convers, et qui avait conservé un abbé régulier. C'était, depuis 1779, Jean-François-Remi de Turicque, ancien officier de dragons.

(3) Wadgasse, petit hameau, alors du bailliage de Sarrelouis et du diocèse de Trèves. Il y avait là une abbaye de Prémontrés, avec 22 religieux et un convers. L'abbé était D. Bordier. C'est au bailliage de Sarrelouis qu’il avait été élu député. Cf. LEGRAND, Le clergé messin et la Révolution, dans Revue eccl. de Metz, 1909, p. 404.

(4) Les six bailliages de la circonscription électorale de Nancy devaient élire au total, au premier degré, dix députations : Nancy 3, Lunéville 2, Vezelise 2, Blämont 1, Nomeny 1, Rosieres 1 — soit quarante députés qui auraient, au second degré, à se réduire à huit : deux pour le clergé, deux pour la noblesse, trois pour le tiers. Ce sont ces huit députés ainsi élus au second degré qui devaient se rendre à Versailles. Quant aux 32 autres, on avait eu la pensée un instant, semble-t-il, de les constituer en assemblée consultative.

(5) En réalité, Guilbert ne fut pas élu. Voir l'histoire, très piquante, des incidents que provoquerent les élections de Nancy, JÉRÔME, op. cüt., p. 144 et suiv.

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La lettre suivante est du mercredi saint 8 avril.

L'assemblée de réduction s’est tenue l’avant-veilke, 6 avril, à Nancy (1). Comme il était à prévoir, l’abbé Grégoire avait été élu et chargé de porter à Versailles, avec l’évêque, M: de la Fare, les doléances et les vœux du clergé lorrain de la circonscription électorale de Nancy. Il songe désormais aux préparatifs du voyage qu'il lui va falloir entreprendre et 1l met à contribution l’obligeance de Guilbert.

Mercredi saint [8 avril 1789].

Monsieur et cher confrère,

J'arrive à Lunéville. Chemin faisant, j’ai pensé à mon ballot pour Paris. Vous avez bien voulu vous engager à m’arrher une place dans la diligence pour le lundi de Quasimodo (2) et je vous supplie, mon cher confrère, de le faire au plus tôt, afin que je sois assuré. Mais sans doute la même voiture pourra se charger de ma malle, et combien pèsera-t-elle? Je l’ignore, mais je pense qu’on peut compter sur une centaine de livres de poids. Ce dernier article fait l’objet essentiel de ma lettre. Je ne veux pas affranchir celle-ci afin de garantir d'autant mieux son arrivée chez vous. J’ai pris la liberté d'indiquer votre adresse, mon cher confrère, à des personnes qui doivent m'écrire à Nancy et je vous paierai le tout. Mais une chose impayable, c’est l’amitié dont vous m'’honorez. Je vous offre les mêmes sentiments. Vous avez bien mérité du clergé et, malgré l’envie, quelque jour fera luire la vérité et l’on sentira l’obligation que nous vous avons et les droits que vous avez sur notre reconnaissance (3). Voilà ma profes-

(1) Dans des conditions aussi particulièrement curieuses. Cf. J£- HÔME, op. cit., p. 144 et suiv. Le second député de l’ordre ecclésiastique était l'évêque de Nancy, Ms" de la Fare. Zbid.

(2) La convocation des États généraux ayant été retardée de quelques jours, le voyage de Grégoire le fut aussi probablement.

(3) Sur les services rendus par Guilbert à l’ordre des curés, cf. JÉRÔME, op. cit., p. 18 et suiv.

sion de foi à votre égard; j’y joins les sentiments d’attachement et de respect avec lesquels je suis,

Monsieur et cher et très cher confrère, Votre très humble et obéissant serviteur,

GRÉGOIRE, curé d’'Emberménil.

J'espère arriver le quinze ou le 16 à Nancy.

Nous sommes en juin 1/89. Depuis quelques semaines déjà, Grégoire a quitté la Lorraine: Avant son départ pour les États généraux, Guilbert lui avait fait promettre d'entretenir avec lui une correspondance régulière et fréquente. Il donnerait au curé de Saint-Sébastien les nouvelles de Versailles et de Paris; de son côté, Guilbert le tiendrait au courant de ce qui s’accomplirait dans la province dont le curé d’'Emberménil était un des représentants.

Malheureusement la correspondance promise se réduisit à deux ou trois lettres au plus. one bientôt par les fonctions multiples que son activité assumait, Grégoire écrira peu. Guilbert s’en plaint d’abord avec amertume. Puis il se résigne à faire le sacrifice d’un commerce épistolaire sur lequel 1l avait au début fondé d’agréables espoirs. [l s’y résigne d'autant plus volontiers qu'il ne voyait pas sans inquiétude Grégoire s'engager dans une voie qu'il estimait dangereuse et où ses convictions personnelles, aussi bien que sa conscience, lui interdisaient de le suivre (1).

De cette période nous n'avons gardé qu'une lettre de

(1) C'est avec Louis Verdet, curé de Vintrange, député du clergé de la Lorraine allemande, qu'il correspond désormais. Voir celte correspondance dans le recueil manuscrit déjà cité de la bibliothèque du séminaire de Naney (n° 218 du catalogue Vacanti. Guilbert avait réuni avec soin dans ce volume, en même temps que les lettres qu'il recevait, la copie de celles que lui-même envovait.

Grégoire, du 6 juillet 1789. Elle nous fait saisir au vif l’activité débordante du curé d'Emberménil, le rôle de plus en plus considérable qu'il commence à tenir, et aussi les conceptions nouvelles vers lesquelles, de plus en plus, va s'orienter son action religieuse et politique, au grand étonnement, bientôt au grand mécontentement, de beaucoup de ses commettants. |

Afin de mieux comprendre cette lettre de Grégoire, il nous paraît utile de donner d’abord, au moins en larges extraits, la lettre de Guilbert à laquelle le curé d’'Emberménil répond. Étonné de n'avoir rien reçu de lui depuis qu’il a quitté la Lorraine, le curé de Saint-Sébastien lui avait écrit :

Le 29 juin 1789, à M. Grégoire, curé d’'Emberménil, un des députés lorrains, à Versailles, rue du Boullevard de la Reine, n° 20.

Le torrent qui vous entraîne est donc bien impétueux, mon cher confrère, et le feu patriotique dont vous brülez bien dévorant pour n'avoir pu depuis près de deux mois écrire un seul mot à votre ordre. J'avais cru avoir quelques droits à une correspondance aussi intéressante, je me suis abusé; car quelque impérieuses aient pu être les circonstances, il me paraît impossible que vous n’ayiez eu un moment pour mander un mot des affaires. J’en ai été instruit, il est vrai, par d’autres voies, la vôtre eût été plus agréable. Vous en aviez contracté l'engagement avec moi et vous le deviez à votre ordre, je n’aime pas à vous trouver des torts et bien des gens vous en donnent pour ce.

Votre lettre (1) m’a été remise, je vous en remercie et ne

(1) Cette lettre était un petit écrit imprimé (28 pages in-8, s. L n. d. dans l'édition que nous avons sous les yeux), intitulé : Nouvelle lettre d'un curé à ses confrères députés aux États généraux. Nouvelle lettre, sans doute, parce qu'elle répondait à une autre du même titre : Lettre d'un curé à ses confrères députés aux États généraux, dont parle Grégoire, p. 2, lettre écrite, dit-il, par « un soi-disant curé qui m’a bien l'air de porter la mitre ». Dans ses Mémoires, Grégoire s'exprime ainsi sur cette Vouvelle lettre : « Là [aux États généraux], pendant deux mois, s'établit une lutte entre les évêques et les curés. Ceux-là avaient de l'astuce, ceux-ci de la loyauté et du courage; ceux-là combattant contre et ceux-ci pour le vote par tête et la réunion des ordres. J’accélérai cette réunion par une brochure de 40 pages, sous ce titre : Nouvelle

puis vous dire ce que j'en pense, ignorant quelle était votre position lorsqu'elle a été écrite. Elle a ici de très zélés partisans. Quelques personnes du Tiers l’ont trouvée trop déchirante et les vérités présentées trop amèrement. Mais tout le monde convient qu'elle est faite avec esprit, avec chaleur et que l’auteur était dans une effervescence patriotique. Les louanges trop répétées de notre ordre ont déplu à plusieurs dans la bouche d’un curé et ils eussent désiré qu’elles fussent dans celle d’un autre.

Malgré votre silence, j'ai pensé devoir vous faire part de ces observations parce que vous annoncez un autre imprimé (1). Vous en ferez tel usage vous jugerez à propos. Si je vous estimais moins, j'aurais imité votre silence.

Est-il vrai que vous ayiez eu des pourparlers assez vifs avec notre évêque (2)? Il se débite ici sur ce des choses incroyables, le détail en serait de beaucoup trop long. Je suspends mon jugement jusqu’à ce que je sois mieux instruit. Je serais fâché que vous soyiez mal ensemble : le prélat faisait cas de vous et vous paraissiez l’estimer en le respectant. Mais vous habitez un pays où l’on change bien rapidement d'opinion sur le compte d’un homme : un mot, un geste, et...

On nous annonce aujourd’hui une nouvelle qui fait grand plaisir. Le clergé pour la majeure partie s’est enfin réuni au Tiers ou communes avec un bon nombre de la noblesse. Fasse le ciel que cette réunion si désirée s’opère enfin; sans elle tout est perdu, avec elle nous verrons renaître la douce espérance de la régénération de notre commune patrie.

Nous ne pouvons rien ici que bien penser et élever nos mains au ciel pour en faire descendre la paix et la concorde.

Outre l’inquiétude du résultat des États généraux qui déchire nos cœurs, nous sommes environnés de misère : la rareté, la cherté du blé nous effraye et les pluies continuelles nous font trembler pour les récoltes; ces pluies sont si froides que tout

le monde fait du feu et aujourd’ hui le matin nous avons eu de la neige.

lettre aux curés, écrite avec une sorte d’impéluosité et dans laquelle je dévoilais sans ménagement les intrigues du haut clergé et de la noblesse... Cet écrit, réimprimé dans les provinces, y fut répandu avec profusion. » Mémoires, éd. Carnot, t. I, p. 378.

(1) Grégoire annonçait comme possible la publication d’un autre mémoire sur le vote par tête. Il ne paraît pas qu'il ait donné suite à ce projet.

(2) Mer de la Fare, co-député de Due pour la RIRE EUR électorale de Nancy.

Sénie VI, t. xxIx, 1032

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Croyez qu’en mon particulier, je partage bien sincèrement vos peines, vos travaux, vos sollicitudes, que je voudrais pouvoir en alléger le fardeau. J'espère et je me flatte que notre ordre donne l'exemple de l’union et qu’à quelques-uns près, vous êtes toujours de l’avis du bien, exempts de reproches, bons et loyaux citoyens.

J'entends parfois des propos qui me peinent sensiblement pour quelques-uns des députés de notre province, mais comme les lettres se contredisent et que je n’aime pas à croire le mal, je ne veux encore juger personne. S'il est des faux frères, je les voue à l’anathème, si ce n’est pas uniquement opinion indifférente à la cause commune.

Si le temps vous permet de m'éclairer, vous me rendrez un vrai service, je pourrai parler sans crainte et nommer avec assurance. Au cas que vous soyiez encore douloureusementi forcé d'imprimer, souvenez-vous du vif intérêt que je prends à notre ordre et à vous en particulier dont j’estime le mérite et les talents. Malgré votre silence, je suis toujours bien sincèrement votre ami et confrère.

P.-S. — Nous avons reçu hier la séance royale (1); elle nous a jetés dans les plus vives inquiétudes : hir labor, dolor et opus.

C’est à cette lettre de Guilbert que Grégoire répond:

Versailles, 6 juillet 1789.

Mon cher confrère,

Hier soir m’est arrivée votre lettre que j'ai reçue et lue avec l’empressement de l’attachement et de l'estime. Daignez ne pas imputer à la négligence le retard que j’ai mis à vous écrire. Non, vous ne pouvez concevoir à quel point je suis occupé, tous mes instants sont dévorés par un travail opiniâtre et comme ils sont consacrés à la cause publique, j'aime à croire que je vous présente un titre légitime à l’indulgence. Outre les objets à traiter dans l’assemblée nationale, on m'a fait membre du comité de vérifications et nous avons encore à discuter les titres de plusieurs députations qui ©

(1) La séance royale du 23 juin, dans laquelle le roi avait terminé la lecture de sa déclaration en ordonnant aux députés de se séparer de suite et de se rendre le lendemain matin, chacun dans la chambre de son ordre, pour y délibcrer séparément.

sont point encore jugées, celles du clergé de Béarn, de Bretagne, des évêques de Lydda, Tournai et Ypres, de la noblesse d’Amont, de Metz, etc., etc., etc. On a jugé samedi celle de Saint-Domingue en accordant six députés à cette colonie. Pour surcroît de besogne, on a nommé six secrétaires de l’assemblée et votre serviteur en est un. Je suis très flatté de cette marque de confiance que je tâcherai de justifier par mon zèle, mais je vous laisse à penser s’il me reste des moments vides. A la vérité la fonction de secrétaire ne doit durer qu’un mois. Ne soyez pas surpris, mon cher confrère, des ratures de ma lettre, je doute si vous trouverez autre chose dans mon épitre que des idées incohérentes et des phrases décousues, car je vous broche cette lettre au beau milieu de la salle nationale, et, en qualité de secrétaire, il faut à chaque période vous quitter pour courir à la rédaction.

J'ai bien pensé que ma lettre plairait beaucoup et deplairait beaucoup (1). Je conçois qu’elle doit avoir pour détracteurs tous ceux qui sont.intéressés à la conservation des abus que j'ai dévoilés, que d’ailleurs elle a pu paraître trop ardente à des lecteurs qui ne voient les choses que dans un lointain peu propre à présenter les choses sous leur véritable aspect. Mais, mon cher confrère, si vous saviez combien il était impor. tant de tenir ce langage dans les circonstances actuelles, je suis intimement persuadé que vous applaudiriez au motif qui m'a inspiré comme aux choses que j’ai dites, surtout si je vous disais que cet écrit a hâté et peut-être même opéré la réunion des curés, qui se sont parfaitement montrés, à quelques-uns près (2). Cette lettre a eu beaucoup d’éditions tant dans la capitale que dans les provinces. Avant d’être livrée à la presse, elle avait été lue dans un comité de quatre-vingts curés, et sur leur avis je retranchai cinq pages qui peut-être paraîtront ailleurs si l’à-propos se présente (3). Un prélat respectable a été peiné que j’eusse supprimé cette tirade.

(1) La lettre dont il a été question ci-dessus, p. 64. Voir ce qu’en dit Duquesnoy : « C'est un écrit véritablement incendiaire, une diatribe atroce contre le haut clergé, les moines, la noblesse, l’administration. » DuquEesxoY, Journal sur l'Assemblée constituante, éd. citée, t. À, p. 88.

(2) Séances de Pordre du clergé, 17 juin et jours suivants. Cf. Journaux du curé Thibault et du chanoine Coster dans A. Houmix. Les séances des députés du clergé aux États généraux de 1789, Paris, 1917, p. 46-79 et p. 133-149.

(3) Nous n'avons pas connaissance que ces pages supprimées aient été publiées ailleurs.

Ma brochure a d’ailleurs mérité l’approbation des évèques réunis dans la majorité (1) et celle du célèbre Bergier (2).

Vous me parlez de brouilleries entre M " l’évêque et moi (3). On a débité, dites-vous, sur ce sujet, des choses incroyables. Je voudrais bien, mon brave et d gne confrère, que vous m’eussiez donné des détails sur cet article. En attendant, voici la vérité, je la confie à votre discrétion. Dès les premières séances de l’assemblée, persuadé qu’il fallait vérifier et voter en commun, je développai mes idées avec la force et l’intrépidité que vous me connaissez, mais toujours sans manquer aux égards. Nous eùmes lieu bientôt de découvrir dans le clergé deux partis, l’un ligué avec une partie de la noblesse, composé surtout des évêques et des aspirants à la prélature. l’autre attaché aux communes, c’est-à-dire au parti patriotique. Mer de Nancy était du premier parti, moi du second, Toujours d’accord pour le cœur, nous étions divisés pour l’opinion, le raisonnement et le parti à prendre. Je me glorifierai toujours d’avoir été le plus actif, le plus ardent promoteur de la réunion aux communes. J'étais à la tête du parti, j'ai parlé, écrit, agi, conseillé, engagé, et si la réunion s’est opérée, j'ose croire y avoir concouru plus que personne. Vous aurez su, mon cher confrère, qu’à l’église de Saint-Louis s'était opérée cette réunion. Nous avons vite imprimé notre liste qui constatait la majorité (4). Quelque jour je vous la montrerai, vous y verrez les trois curés du Barrois (5), M. Geoffroi (6), et comme vous pensez bien le nom de votre serviteur,

(1) Le Franc de Pompignan, archevêque de Vienne, Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux, de Lubersac, évêque de Chartres, Colbert de Seignelay, évêque de Rodez, et Talaru de Chalmazel, évêque de Coutances, qui avaient voté la réunion au Tiers dès le vendredi 19 juin. Cf. A. HourTin, Les séances des députés du clergé aux États généraux de 1789, Paris, 1917, p. 145 et p. 54.

(2) L'abbé Bergier, né à Darney en 1718, mort à Paris en 1:90. professeur de théologie, chanoine de Paris, auteur de nombreux ouvrages théologiques et philosophiques.

(3) M#' de la Fare, évèque de Nancy, député du clergé, avec Grégoire, pour la circonscription électorale de Nancy.

(4) Voir cette liste dans HouTiN, op. cit., p. 145-146.

(5) Ces trois cures du Barrois étaient : Jean-François Simon, curé de Woel, Jean-Baptiste Aubrv, curé de Véel, et Joseph Collinet, curé de Ville-sur-Yron.

(5) Lapsus d'orthographe : il faut lire Godefroy. Charles-Louis (iodefroy, curé de Nonville, député de la circonscription de Mirecourt.

mais malheureusement vous n’y trouverez pas M. l’évêque (1), M. Galland (2), MM. Verdet et Colson (3). J’en suis fâché pour eux, car j'aurais voulu les voir glorieusement figurer dans la liste (4); j'ai fait ce qui a dépendu de moi pour amener à ce parti Monseigneur; je lui ai même dit qu’on m’avait chargé de lui dire qu’on le dénonçait en conséquence à Nancy, que la dénonciation avait pour auteur un homme estimable et dont par là-même le témoignage aurait plus de poids et qu’en outre cet homme me chargeait de lui dire son nom. Enfin il a bien fallu une réunion totale et les aristocrates y ont apporté un cœur gonflé et mécontent. Cela n’empèche pas que nous ne vivions fort bien ensemble, Mer et moi.

N'attendez pas de moi, je vous prie, de longs détails qu’il me serait agréable de donner à un confrère qui a des droits sur mon cœur, mais qui me sont défendus par la multiplicité de mes occupations. En bref, je vous dirai que nous vivons au milieu des cabales, j’ai presque dit des orages. Je tiens des notes particulières sur Ja marche des événements et quelque jour j'en détacherai des anecdotes et des observations intéressantes (5). L'arrivée de trains d’artillerie et de beaucoup de troupes, étrangères surtout, autour de Paris et de Versailles, a ému et même aigri les esprits. Il a été décidé chez nous qu’il serait fait aussi une adresse pour demander le renvoi des troupes. La députation sera reçue aujourd’hui 10 juillet et je suis de la députation. Vous voyez par cette date que j’ai été obligé d'interrompre ma missive. Outre cela, hier on a fait le rapport du comité établi pour la préparation des matières et nous commençons à nous occuper d’une constitution qui sera assise sur des fondements stables et que nous croyons devoir assurer le bonheur des Français. On commence à discuter les droits imprescriptibles de l’homme social et les grands principes qui, en garantissant la sécurité, l'honneur, la liberté, la propriété du citoyen, [garantissent aussi] la stahilité du trône el de la monarchie.

(1) Mer de la Fare.

(2) Joseph-Nicolas Galland, curè de Charmes, député aussi de la circonscription de Mirecourt.

(3) Louis Verdet, curé de Vintrange, et Jean Colson, curé de Nitting, tous deux députés de la ciraonscription de Sarreguemines.

(4) Ces quatre députés — l’évèque et les trois curés — s'étaient opposés à la réunion des trois ordres. Ils ne l’arceptèrent, avec les autres députés de la minorité, que le 27 juin, sur l'invitation expresse du roi.

(5) I ne semble pas que Grégoire l'ait fait.

Vous m’observez que je n’envoie pas de nouvelles à mes commettants. Je ne demande pas, mon cher confrère que vous me jugiez avec indulgence, mais sur les principes rigoureux de la justice, et j’ose dire qu’en partant de là, ma justification est complète, eu égard à mon travail et à la manière dont je consacre ici tous mes moments à des devoirs impérieux et sacrés. Daignez être partout mon apologiste et l’interprète de mes sentiments respectueux auprès de mes confrères. J’ai fait mes preuves d’attachement à la religion, à la patrie et à notre ordre dont j’ai vigoureusement défendu les droits, comme je le ferai toujours. Car si Dieu me prête vie, je n’en resterai pas là, et mon portefeuille se garnit d’observations qui, quelques jours, trouveront leur place. Soyez sûr que desormais les chapitres, les réguliers et les évêques vont se conféderer contre nous. Je veillerai de tout près à nos intérêts, qui sont, j'ose le dire, également ceux de l'État. Quand il sera question d'organiser les états provinciaux et généraux futurs, quand il s'agira de statuer sur l'amélioration du sort des prètres occupés au ministère, j'aurai soin d'élever la voix avec autant de courage que quand on traite les grands objets qui interessent la nation.

Ne montrez pas ma lettre indifféremment, du moins pour ce qui concerne M. l’Évèque. Vous pouvez m'écrire sous le couvert de M. Necker en cachetant avec du pain à cacheter la lettre'intéricure. Agréez, mon cher et digne confrère, les sentiments inviolahles du respect et de l'attachement avec lequel je suis, Monsieur et cher confrère, votre très humble et trés ohéissant serviteur.

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