PREMIÈRE LETTRE DE GUILBERT A GRÉGOIRE
18 juil.et 1789.
Votre long silence est parfaitement justifié par votre lettre du six et j'y vois clairement que vous n’avez pu ni du entretenir une correspondance suivie. Vos occupations et votre travail sont d’un genre bien fait pour occuper un homme vingt-quatre heures pendant les vingt-quatre dont le jour est composé. La cause publique n’excepte rien. Lui dérober un moment est un crime que ne doit jamais commettre un vrai patriote. N’en parlons plus, consacrez-vous et faites le bien. ramenez le calme et dissipez les nuages; montrez, quoique dans le lointain encore, l’aurore du bonheur de la France. On excusera tout, on pardonnera tout, mais... combien d’épines semées sur votre carrière. Si cependant vous pouvez trouver un seul instant, écrivez un mot et ne vous inquiétez ni du style ni de la tournure des phrases. L’esprit plaît, mais le cœur attache.
Quand je vous ai mandé ce que l'on pensait ici de votre lettre (1), je n’ai pas cru vous avoir parlé de ceux qui sont intéeressés à la conservation des abus. Je n’en vois point d'intimité, à Dieu ne plaise. Je ne jugerai jamais d’après eux, je craindrais de flétrir mon cœur. Ce sont les plus ardents pour la cause publique qui m’ont dit ce qu’ils pensaient; au reste, c’est chose faite, il n’y faut pas revenir à deux fois. Si elle a opéré la réunion sincère que je desirais si ardemment et sans laquelle la France est perdue, vous voilà immortalisé dans les fastes de la nation. Mais combien me reste-t-il de doutes! Fasse le ciel que je voie mal. Vous vous ètes conduit avec toute la prudence que j’aimais à vous attribuer, en la faisant approuver par nombre de vos confrères avant de la rendre publique. A tout événement c'est une sauvegarde que je vous engage
(1) I s'agit toujours du mème écrit. Voir ci-dessus. p. 64.
à prendre toujours, même pour les cinq pages supprimées (1).
Voici ce que j’ai appris de plus grave sur votre prétendue brouillerie avec M. l’évêque. On assurait qu’il avait voulu vous attirer à son bord par des offres pécuniaires souvent répétées qui vous avaient aigri au point que vous l’aviez menacé de le dénoncer à la nation. Je ne pouvais le soupçonner de cette bassesse, ni vous d’un éclat aussi flétrissant. Que vous ayez été divisés d'opinion, c’est assez le courant, mais qu’au lieu du raisonnement on veuille séduire, c’est une horreur. Chacun doit opiner dans sa conscience. C’est un malheur quand elle est erronée, mais elle ne peut être crime qu'après les lumières acquises. Vous vivez bien avec l’évêque malgré cette diversité d'opinion, me voilà satisfait. L’aigreur est ennemie de la paix, et sans la paix, là où vous êtes, gare l'incendie, et je serais désespéré que le clergé fût soupçonné. Je ne serai jamais assez indiscret pour vous demander des détails que l’on [n’] apprend souvent que trop tôt. Au sein des orages com ment en donner.
Quand je verrai quelqu'un de nos confrères, je leur ferai part de la légitimité de vos excuses. En attendant, travaillez toujours et faites le bien si vous pouvez. Je suis sûr de votre zèle pour notre ordre et suis sans inquiétude s’il en est question, ce que je ne pense pas. Je ne montrerai votre lettre qu'avec circonspection.
Je ne vous écrirai pas sous le couvert de M. Necker, puisqu’il n’est plus en place (2). La poste de mercredi nous a consternés et ce que l’on mande de Paris effraye. Non, jamais la postérité ne pourra croire à ces tragiques événements : le peuple en armes jurant la perte de ses concitoyens, aux prises avec eux, ne respirant que le sang, le carnage, dans des temps déjà si calamiteux d’ailleurs. Quel démon a donc provoqué ces désolantes émeutes! Ce n’est pas la cherté du pain, puisque des gens dignes de foi et qui quittent Paris nous assurent que le pain est en proportion meilleur marché qu'ici. 11 faut qu'il y ait quelques génies malfaisants épars çà et là dans la capitale qui veuillent s'asseoir sur les ruines de la patrie et goûter l’infernal plaisir d’en être les auteurs.
(1) Voir plus haut, p. 67.
(2) Necker avait été renvoyé le 11 juillet. Nous sommes au lendemain de la prise de la Bastille et les nouvelles de Paris venaient d’arriver à Nancy, où elles avaient excité une vive émotion, d’allégresse et d'enthousiasme d'abord, puis bientôt d'inquiétude. Voir les lettres de Guilbert à Verdet.
Les uns disent que M. Necker s’est enfui sans en prévenir personne; d’autres qu’on lui a redemandé le portefeuille qu’il a emporté, ceux-ci qu'il a été poussé par une terreur panique. Ce qu'il y a de sûr, c’est qu'il n’est plus ministre, que déjà il est remplacé ainsi que M. de Montmorin (1), etc. Quel pays! que je vous plains tous de l’habiter ! Que peut on espérer des États généraux? Dieu seul le sait. Que je crains que la nation n’ait fait un beau rêve! O ma patrie, veuille le Dieu de vos pères et des miens exaucer mes prières ardentes, rétablir le calme et donner à tous un vrai esprit conciliateur.
Portez-vous bien, mon cher confrère, mon cœur oppressé ne peut vous rendre ses douleurs; je suis bien affectueusement tout à vous et à tous...
P.-S. — Comme j'allais fermer ma lettre, on m’apprend, et je ne puis le croire, qu’au sujet du changement des ministres, vous aviez fait une motion très vive qui n’a été accueillie de personne. Je serais touché que vous ayez été seul de votre avis : cela est-il vrai (2)?
DEUXIÈME LETTRE DE GUILBERT À GRÉGOIRE 9 août 1789
A M. Grégoire, curé d'Emberménil, un des secrétaires des États généraux, le 9 août 1789.
Je vous suis obligé, mon cher confrère, du détail que vous m'avez envoyé et que j’ai reçu le 25 du mois dernier (3). Il y a des objets intéressants que je connaissais, mais très imparfaitement, surtout celui de mon évêque, à qui je n’aime pas de trouver d’autres torts que celui d’une opinion qu’un chacun est très libre de se former dans son honneur et sa conscience. Il ya infiniment à parier que je n’aurais pas été du haut clergé
(1) Avec Necker avaient été congédiés ceux de ses collègues qui passaient pour favorables à ses idées. Le comte de Montmorin, miaistre des Affaires étrangères du 18 février 1787 au 11 juillet 1789, puis du 17 juillet 1789 au 20 novembre 1791, était alors du nombre.
(2) Cela était exact. Nous aurons l'occasion d’en parler plus loin.
(3) Cette lettre de Grégoire ne figure pas dans le recueil. Guilbert ne l'avait sans doute pas conservée.
et de ses adhérents (1). Je n’aurais pas, pour ce, fait scission avec ces Messieurs, parce que dans une assemblée vraiment nationale, il n’est pas un individu qui ne doive jouir d’une liberte plénière en opinant. Cet objet dépend uniquement de la manière de voir et tous ne voient pas de même quoiqu’ils tendent au même but.
Quoi qu’il en soit, vous voilà réunis de cœur et d’affection. Il était instant et nous touchions aux moments des plus affreux malheurs. Il en est un qui était inévitable dans ces circonstances et qui déchire le cœur, vous en avez presque
été le triste témoin, ne renouvelons pas nos douleurs.
Nous voilà donc dans une anarchie momentanée 12). La promptitude de votre travail peut seule nous arracher à cette déchirante situation, si cela est encore possible. Dans les provinces, il y a des insurrections et contre la noblesse et contre le clergé. Excepté Nancy, qui n’a éprouvé qu’une seule émeute (3) dans laquelle il n’y a péri qu’un homme, il y a du mouvement partout. On en veut spécialement aux employés (4), dont plusieurs ont été immolés dans la Lorraine allemande, et leurs baraques, registres anéantis. Le tabac et le sel étrangers se vendent publiquement et sur les marchés à un prix très inférieur à celui des fermes, même à Metz où il y a une très nombreuse garnison. Cette opération populaire augmentera énormément le déficit. Comment fera-t-on cesser cet abus effrayant dans ses suites? Je crois que vous devez être trés embarrassés et je crains que vous ne soyez en butte à la plus nombreuse partie de la nation dès que vous voudrez réformer cette licence. Vous n’êtes pas encore au terme de vos sollicitudes.
(1) Guilbert avait fait campagne avec la dernière énergie, au moment des élections aux États généraux, contre le haut clergé en faveur des curés. Voir plus haut, et JÉRÔME, op. cit., p. 12 et suiv.
(2) Les journées de juillet à Paris avaient eu leur contrecoup en province, soit dans les villes, soit bientôt dans les campagnes. Ce fut pendant quelques semaines, fin juillet et commencement d'août, une véritable panique, — la grande peur, — étrange « phénomène de dépression nerveuse et de contagion » (SAGNAC) qui s’abattit sur toute la France. 11 s’en suivit par tout le royaume des mouvements révolutionnaires, avec des émeutes plus d'une fois accompagnées de pillages et de meurtres.
(3) Émeute du 26 juillet. Voir lettre de Guilbert à Verdet, 6 août 1789, et Actes et délibérations de l'autorité municipale de Nancy, copie de la Bibliothèque municipale, t. 1, p. 10.
(*) Les emplovés des fermes.
Nous avons pris ici un parti fort sage et dans un instant très périlleux. La populace menaçait et nous étions à la veille de voir notre ville en combustion. Les communes se sont assemblées, ou pour mieux dire les électeurs de cet ordre. Elles ont fait inviter la noblesse et le clergé et ces deux ordres ont nommé chacun dix députés pour s’adjoindre aux vingt des communes qui, tous réunis, ont formé sur-le-champ un comité permanent pour veiller à la sûreté de la ville (1). [ls se sont adjoint dix syndics des corporations; et tous, de concert, après avoir établi une garde citoyenne sous le bon plaisir du commandant (2), ont fait observer une si bonne police qu’au milieu du tumulte presque universel, nous jouissons d’un calme profond.
On a envoyé à M. l’évêque un exemplaire de notre procèsverbal, en l’invitant de le communiquer à tous les députés pour de concert avec eux en faire part aux États généraux, en les suppliant de nous aider de leurs bons conseils et de donner des ordres pour rétablir le calme, en rendant aux lois leur activité.
Les pluies continuelles semaient l’alarme partout, on tremblait pour les moissons. Le ciel a enfin exaucé les vœux que nous ne cessions de lui adresser depuis longtemps, et depuis quatre jours nous avons un temps superbe, de grandes chaleurs qui font revivre notre espérance et contribueront à ramener le calme dont nos cœurs ont un si pressant besoin.
(1) Les mouvements populaires s'accompagnaient souvent de pacifiques, mais véritables révolutions municipales. Devant la menace du danger et surtout la nécessité de se défendre elles-mêmes, les villes commencèrent à s'organiser. C'est ainsi que fut constitué à Nancy, dès le 24 juillet, un Comité permanent, avec mission de maintenir l'ordre, d’administrer la ville et de prévenir, disait-on, les suites funestes des événements « dont Paris et Versailles ont donné le spectacle à l’Europe étonnée ». Guilbert, qui faisait partie de ce Comité, indique ici très exactement comment il fut formé par les électeurs des communes, c’est-à-dire du Tiers, avec l'adhésion et l'appui de la noblesse et du clergé, — véritable union sacrée. C'était un premier essai d'organisation municipale, Cf. Actes et délibérations de l'autorité municipale de Nancy, copie de la Bibl. mun. t. [, p. 1 et suiv. Ce. Comité permanent resta en fonctions jusqu’au 1° octobre. Il fit place alors à l'assemblée des représentants de la commune.
(2) Cette milice bourgeoise, sorte de garde nationale, que l’on organisa ainsi à l’exemple de Paris, avait pour mission d'exécuter les erdres du Comité permanent et de prendre toutes mesures nécessaires Pour assurer la tranquillité publique.
76 A L'OCCASION DU CENTENAIRE DE GRiGOIRE
Mille amitiés à nos confrères et croyez à la durée de mon attachement pour vous.