TROISIÈME LETTRE DE GUILBERT A GRÉGOIRE
16 septembre 1790.
Le 16 septembre 1790, à M. Grégoire, curé d’Emberménil qui de la part de Gorsas m’avait envoyé dix numéros de son journal dans lesquels il avait détaillé la malheureuse catastrophe du 31 août.
D'où me vient, mon cher confrère, la faveur de Monsieur le journaliste Gorsas (1)? Comment ai-je mérité les bonnes grâces de ce zélateur patriote ! Vous seul pouvez me l’apprendre et pour lui témoigner ma gratitude, j’attendrai que vos occupations vous permettent de m'en instruire.
Je vous prie préliminairement de l’assurer qu’on ne l’a pas trompé si on lui a dit que je suis un vrai ami de la Constitution et qu’à ce titre j'ai quelques droits à ses amitiés. Je ne puis lui en donner une preuve plus certaine qu'en lui disant par votre organe, avec toute la franchise et la loyauté d’un bon Français. ce que je pense de ces dix numéros que j'ai reçus, relatifs à cette affaire malheureuse de ma patrie (2). La plupart des faits qu'il y relate sont peu exacts et il me paraît que ses correspondants d'ici lui écrivent d’après leurs opinions particulières, sur lesquelles ils calquent quelques historiques désavoués par mes concitoyens.
Nous avons ici comme ailleurs des tètes exaltées, contre
(1) Antoine-Joseph Gorsas, journaliste et homme politique, né à Limoges en 1752, mort sur l’échafaud à Paris le 1er octobre 1793. Dès 1781, il avait été emprisonné à la Bastille pour des pamphlets. Au moment de l'ouverture des États généraux, il avait fondé le Cowrier de Versailles, qui devint plus tard le Courrier de Paris dans les 83 départements (5 juillet 1789-2 juin 1793), par Ant.-J. Gorsas, ci-
-toyen de Paris, petits cahiers in-8 de l'imprimerie d’A.-J. Gorsas,
rue Tiquetonne, n° 7. Cette feuille fut une des plus violentes de la Révolution. Ce sont les numéros relatifs à l’affaire de Nancy qu'on avait envoyés à Guilbert.
(2) Sur l'affaire de Nancy et les nombreux écrits dont elle fut l'occasion, voir Bourdeau, L'Affaire de Nancy, 31 août 1790, dans Annales de l'Est, 12° annce, 1898, p. 280-292,
lesquelles un journaliste doit être en garde pour l’honneur de ses feuilles. Des imaginations trop ardentes, même pour la bonne cause, lui nuisent infiniment parce ‘qu’elles donnent de bonne foi leurs rêves patriotiques pour des certitudes.
Je me garderai de dérober le temps très précieux de M. Gorsas en relevant tous les faits dont le peu de vérité m’a frappé et peiné. Deux ou trois sur la lettre de Nancy du 4 septembre, n° 9, p. 2. .
Je ne puis croire qu’il y ait dans notre ville un citoyen assez osé pour assurer qu’on y ait commis les atrocités dont il parle. Il n’y en a eu que trop dans cette déchirante et cruelle catastrophe; mais il est de toute fausseté :
19 Qu’une femme enceinte ait été éventrée, plusieurs autres égorgées : une seule a péri, je ne sais par quel accident;
20 Qu'on n'ait [pas] osé paraître dans les rues : une heure après l’affaire, on y allait et venait tranquillement malgré leffroi; et ce jour seul il a été sagement défendu de sortir passé huit heures: |
30 Que des hurlements affreux se sofent fait entendre, etc. et qu’on ait assommé et mis des cordes au col et qu’on ait vu neuf soldats pendus à une fenêtre, et tout le reste de cette infernale épitre écrite probablement par un homme à qui la peur avait fait sauter la tête... ou par un profond scélérat qui a juré la perte de la cité en cherchant à soulever les troupes actuelles contre ses malheureux habitants.
L’impudent, qui sait, dit-il, de science certaine, que les curés n’en ont enterré que 360 le lendemain, tandis qu’il est de notoriété publique qu’il n’y en a pas eu 70! |
Que de mensonges atroces entassés! N’avons-nous donc pas assez des horreurs commises pour nous combler de peines et de chagrin, sans en augmenter la masse qui ne pèse déjà que trop sur nos têtes. De pareils écrivains sont les vrais ennemis de la Constitution, puisqu'ils en retardent la marche par leurs incendiaires écrits. It si nos trois régiments n'avaient pas lu dans des journaux que M. [de] Malseigne n’était qu’un aventurier sans mission..., ils n'auraient probablement pas été si loin et le sang innocent n'eût pas été confondu avec celui des coupables formés par ces exécrables auteurs.
Si M. Gorsas veut, comme il le doit, rendre hommage à la vérité, qu’il donne un démenti formel, dans ses numéros suivants, à ce citoyen qu'il dit très estimé et très connu à Nancy; qu'il le dénonce en le nommant. J’ose dire qu’il est de l’intérêt de la chose publique qu'il le fasse; cet
homme est un ennemi décide et de la ville et de la Consttution. |
J’adhère volontiers à tous les décrets, je tiens à mon serment civique que j’observerai religieusement, je fais génereusement les sacrifices que je crois devoir à l'État, mais aime la paix et je déteste, j’abhorre tous ces hommes de sang
qui ne cherchent qu’à semer la discorde, à soulever les peu-
ples ou par des écrits ou par des cabales. Il serait à désirer qu'on en fît quelques exemples frappants.
Je salue affectueusement et remercie M. l’abbé Gregoire.