‹ Mémoires de l’Académie de StanislasChapitre 98 sur 114 · QUATRIÈME LETTRE DE GUILBERT À GRÉGOIRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE DE GUILBERT À GRÉGOIRE

10 novembre 1790 (1).

À M. Grégoire, curé d’Emberménil, pour le re. mercier de m'avoir envoyé un écrit qu'il a fait contre l'assemblée au sujet de son décret sur les gens de couleur (2).

Nancy, 10 novembre 179,0.

Recevez, mon cher confrère, l’hommage bien sincère de ma reconnaissance pour l’ouvrage que vous avez eu l’honnêteté de m'envoyer. Je l'ai lu avec l'intérêt de l’amitié et celui qu'inspire à vos lecteurs et la bonté du style et l’énergie des pensées et la force du raisonnement. Si j'avais pu douter et de votre fermeté et de votre courage, votre lettre aux philanthropes m'en aurait convaincu. J’aime à vous y voir vous

(1) Guilbert note ici : « Il [Grégoire] ne m'avait écrit qu'un mt.

(2) C'était la Lettre aux philantropes sur les malheurs, les droits et les réclamations des gens de couleur de Saint-Domingue et autres iles françoises, octobre 1790, 21 pages in-8. L'assemblée n'avait pas adopte une motion de Grégoire. Le décret du 12 octobre, décidant qu'il re serait rien changé à l’état des personnes que sur la demande des colons, ne lui avait pas donné satisfaction.

La lettre de Gregoire, en réplique à ce décret, débutait ainsi : « Le 12 octobre 1790 doit ètre une époque à jamais funèbre dans les fastes de l'humanité. À son retour périodique, la liberté, l'humanité, la justice seront en deuil et la postérité étonnée ou indignée se rappellera qu’à pareil jour une partie de la nation fut immolée aux préjugés, à la cupidité de l’autre. Ce ne fut pas une Saint-Barthélemy. Mais quel est le plus huimain, celui qui m’ôte en un moment la vie et ses peines, ou celui qui me la prolonge, en me ravissant tout ce qui peut la rendre supportable... v

élever au-dessus de toute considération et dire librement votre opinion, sans craindre de déplaire à qui que ce soit. J’applaudis à votre zèle et vous exhorte de tout mon cœur à le livrer toujours à tout son enthousiasme, dès qu'il s’agira de faire un bien ou d’empècher un mal quelconque.

Vous reprochez à vos augustes confrères législateurs modernes d’avoir par le décret du 12 manqué à leurs promesses, à leurs principes, à la justice, à l’humanité. Il n’y a pas de réponse aux preuves que vous en donnez; mais que gagneront à vos invincibles raisons vos tristes protégés, les malheureux ilotes français! Leurs chaînes seront-elles brisées? J'oserais presque assurer que non, si on. peut affirmer d’après ce qui a été statué jusques aujourd’hui par l’Assemblée nationale.

Et en effet, sans manquer au respect et à l’obéissance qui lui sont dus et qu’elle exige assez impérieusement, ne peut-on pas dire dans son cabinet et encore être démocrate décidé, que le décret dont vous vous plaignez si justement n’est pas le seul auquel on puisse donner au moins une des quatre qualifications dont vous investissez celui du 12 (1). Je ne vous en ferai pas le détail, cette réflexion n’a pu vous échapper. Au surplus, la Constitution, étant l’ouvrage des hommes, ne peut qu'être imparfaite; il nous en fallait une, le temps et l'expérience feront rectifier ce qu’il y a de défectueux dans quelques parties. Mais il faut avouer de bonne foi qu’il y a des injustices qui sont au-dessus même de tous les palliatifs possibles. Il faudrait un miracle, dans mon opinion qui paraïtra sans conséquence. Je suis ecclésiastique, ce mot dit tout aujourd’hui, et on ne m'’écouterait pas, quand même je parlerais le langage des anges. Ceci est pour nous seuls.

Est ce que vous n’avez pas reçu la lettre que je vous ai fait pour vous remercier de l’envoi de quelques numéros de M. Gorsas relatifs à notre douloureuse catastrophe du 31 août (2), vous ne m'en dites mot dans votre petit billet. M. de Flise (3) ne l’a pas oublié, je pense. Mais vous l'avez perdue de vue, de minimis non curat pretor, je suis sur ce de votre avis, vous êtes trop occupé.

(1) Dans sa lettre aux philanthropes, Grégoire se proposait d'établir que par son décret du 12 l’assemblée avait manqué : 19 à ses promesses; 2° à ses principes; 3° à la justice, 4° à l'humanité. Cf. p. 2 de l’opuscule.

(2) Voir ci-dessus, p. 76.

(3) Peut-être Dominique La Flize, médecin distingué de Nancy, professeur au collège de chirurgie, ou son fils, Pierre-Augustin, lui aussi chirurgien et professeur.

Je ne sais si vous m’avez fait passer tous vos imprimés, j'en doute amplement, n’ayant de vous que : 1° votre nouvelle lettre aux curés députés; 29 le mémoire sur la dotation de nos confrères en fonds territoriaux; 3° le mémoire en faveur des gens de couleur; 4° la lettre aux philanthropes (1). S'il y a d’autres ouvrages de vous, songez, mon cher confrère, que ne pas me les faire passer, c’est : 1° manquer à vos promesses, que je n’ai pas oubliées; 2° à vos principes de tenir à vos engagements et de les regarder comme sacrés; 39 à la justice d’après l’estime que vous savez que j’ai pour vous et pour vos ouvrages; 4° à l’humanité, non en prenant le mot dans un sens trop strict, mais comme la jouissance agréable qu'éprouve et que fait éprouver une âme honnête et délicate lorsqu'elle oblige (2).

Si je puis connaître quelqu’un qui soit dans la disposition d'envoyer ses enfants dans une école militaire, je lui communiquerai volontiers le mémoire que vous m’avez adressé pour celle de Nanterre.

Fausti sint dies! Vale.

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