‹ Mémoires de LekainChapitre 108 sur 114 · LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES

De Ft'édéric Guillaume^ prince de Prusse,

et du prince Henri.

Postdam^ le 3o avril 1777.

La personne qui vous remettra la présente , monsieur, est douée de tous les agrémens de la nature ; elle désirerait y joindre quelques traits de cet art que vous avez ennobli : si elle peut profiter de vos conseils , je ne doute nullement de ses succès. Le prince Henri se joint à moi pour vous la recommander; j'espère que vous nous donnerez celte marque de souvenir.

Je suis, monsieur, votre affectionné

Frédéric Guillaume, pr. de Prusse.

Sans-Souci, ai juillet lyySr,

MoNsii/UR, voici la lettre pour M. d'Aleuibert, que je vous prie de vouloir bien lui remettre de ma part. Je lui ai marqué que je me sers de vous pour lui exprimer de bouche toute l'estime et Tamitié que je sens pour lui : employez donc votre éloquence naturelle, et mettez-y ce feu divin qui vous a su animer dans ces différentes situations où j'ai eu le plaisir de vous voir au théâtre. Vous mériterez par là toute ma reconnaissance , autant que vous avez su attirer ici mon admiration.

Je suis avec estime, monsieur, votre très affectionné

Frédéric Auguste, pr. de Prusse.

Berlin , ce i6 mars lyOy.

Lorsqu'on sait émouvoir le cœur, monsieur, qu'on fait verser des larmes sur Tancrède, inspirer de l'horreur pour Mahomet, et qu'on exprime cette passion fougueuse de Zamore, on ne peut pas croire qu'on soit un homme indiffèrent. Je pense que vous ne l'êtes pour personne; mais je puis bien vous garantir que vous êtes très intéressant pour moi. Privé du

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plaisir et du bonheur de vous admirer au théâtre, je reçois votre lettre avec ce sentiment que je nourris pour tous ceux qui cultivent les talens, et qui savent les porter à une si haute perfection.

Soyez bien persuadé que vous m'obligerez en me donnant quelquefois de vos nouvelles , et que vous me ferez plaisir de m' apprendre quelles sont les pièces nouvelles que l'on donne au théâtre. Je serai surtout intéressé à connaître celles que vous estimez. J'aurai, au reste, un soin particulier à vous témoigner en toute occasion combien je suis votre très affectionné Henri.

 Rheinsberg , ce a4 de juin 1769.

Si les talens étaient moins rares, ceux qui les possèdent actuellement n'en jouiraient pas avec tant d'éclat ; ils seraient moins célèbres s'ils étaient plus communs : c'est ce qui doit vous consoler quand vous pensez au repos de la nature , qui ne fait plus paraître d'auteurs célèbres ni d'acteurs parfaits. Que vous ne trouviez pas la noblesse et les grâces qu'on admire en vous dans ceux qui chaussent le cothurne, cela ne me surprend pas. L'étude

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de la déclamation vous a conduit à saisir rapidement toutes les beautés et les défauts d'une pièce : il n'y a point d'auteur qui ne doive appréhender votre jugement. L'analyse que vous me faites des Deux Frères est aussi exacte que la justice que vous avez rendue de tout temps à l'auteur est méritée, et vous m'avez obligé singulièrement en m'envoyant cette pièce : elle renferme de grandes beautés ; mais il m'a paru que les incidens n'étaient pas toujours amenés avec vérité. Le Grand Prêtre y qui peut tout au quatriènie acte^ ne fait rien ; l'Empereur, qu'on annonce comme un prince superstitieux, n'est que doux et humain : c'est Gengiskan qui change tout à coup de caractère et de mœurs. Mais, lorsqu'on peut épiloguer comme je fais les grands hommes, cela ne prouve rien, sinon que la critique est aisée , et Vart est difficile. Je ne vous parlerai point du dénouement qu'on a fait pour Iphi génie ; j'espère que cette prétendue correction d'une des plus belles pièces de Racine ne sera jamais adoptée au théâtre : ainsi il faut oublier cet écrit de l'auteur de rOracle.

Je vous renvoie les Deux Frères , comme vous le souhaitez, et vous prie de continuer

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à me donner de vos nouvelles, que je reçois avec le plus grand intérêt, étant très parfaitement votre bien affectionné Henri.

A Berlin , ce 6 décembre 1771.

Monsieur , celui que je charge de cette lettre, le sîeur Salomon, mon premier violon , ayant dessein de faire quelque séjour à Paris , je suis bien aise de lui procurer la connaissance d'un homme d'un talent aussi distingué que le vôtre. Il vous dira combien je m'intéresse toujours à vos succès et à tout ce qui peut y donner lieu, étant, avec l'estime la plus parfaite, votre très affectionné

Henri.

A Berlin, i4 de mai 1774*

Un homme a talens tel que vous , monsieur^ sait trop que l'indulgence du public ne peut être que la dernière ressource d'un acteur qui n'en aurait pas d'autre en lui-même. Je juge autrement du sieur Marion de Vernier, qui, ayant eu votre exemple devant les yeux, et captivant l'attention d'un des premiers maîtres de l'art, n'aura pas besoin de cette

kidulgence que vous demandez poiirlui. J'avoue qu'on nous en a beaucoup demandé jusqu'ici, et qu'il nous en a fallu accorder encore plus qu'on n'en demandait. C'est ce qui doit vous faire penser qu'un acteur qui se présenterait aujourd'hui dans l'espérance de tirer parti de la facilité du public, n'aurait pas grand fond à faire sur un pareil titre, surtout par l'impossibilité d'intéresser les personnes qui, comme moi, ayant eu la satisfaction d'admirer le premier homme dans son genre, et de connaître la bonne tragédie, ont déjà le goût trop blasé pour supporter des copies aussi froides que difformes d'un admirable original. Je serai charmé si je puis un jour vous voir à Berlin , y reformer la scène , et substituer le modèle à la caricature. Continuez, en attendant, à jouir des applaudissemens de toute la France, dont vous faites les délices ; j'y joins les miens de tout mon cœur, et je suis avec distinction votre très affectionné Henri.

Rheinsberg, ce a a novembre 1775.

La demoiselle Fleury a conservé soigneusement dans son bureau la lettre du 20 d'août, que vous lui aviez adressée pour moi. Elle a

ni

été ici il y a quinze jours, et m'a parlé de votre lettre, qui ne m'a été envoyée qu'après son retour à Berlin, d'où je l'ai reçue il y a deux jours : voilà le diligent commissionnaire que vous avez choisi. J'ai appris tous les dés* agrémens que vous avez essuyés k Paris depuis votre retour, avec cet intérêt que vous inspirez à tous ceux qui, comme moi, admirent vos talens, et désirent votre bien-être. Je cherche vainement sur mon théâtre le Roscius des Français : il a disparu! mais je conserve l'impression de son sublime talent , avec le désir de vous témoigner en toute occasion combien je suis votre bien affectionné Henri.

A Rheinsberg, ce la juin 1775.

Le désir que j'ai eu, monsieur, de vous voir, a été combattu long-temps par la crainte que vous seriez obligé d'essuyer des désagrémens et des contradictions de la part des directeurs du spectacle du roi. J'ai prévenu, autant qu'il me l'a été possible , toute cette engeance sur le nouvel opprobre dont ils se couvriraient, s'ils ne prévenaient un homme d'un talent décidé comme celui que vous possédez, par toutes les prévenances possibles.

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J'écris au prince de Brunswick, afin qu'il m'oblige en leur faisant connaître tout ce qu'ils doivent à un mérite aussi distingué que le vôtre. Il y a long-temps que je ne traite plus avec ces gens : tout ce que je puis faire , c'est de leur faire connaître indirectement leur devoir. Je vous prie d'arranger deux de vos représentations, s'il est possible, pour mardi et jeudi en huit, le 20 et ht. de ce mois, après lesquelles je crois qu'il sera très possible que vous veniez pour huit ou dix jours ici. J'aurai l'agrément , si les représentations peuvent avoir lieu aux jours marqués, de vous voir et de vous assurer combien je suis, monsieur, votre très affectionné Hlnri.

A Berlin, ce i3 avril 177$.

J'ai été alarmé par les mauvaises nouvelles qui ont couru sur l'état de votre santé. J'apprends avec bien du plaisir qu'elle est rétablie. J'estime vos talens, et j'aime votre nation ; voilà deux motifs qui m'intéressent vivement à votre conservation, à laquelle tout Paris est intéressé. Je me persuade que vous fixerez encore les yeux du public pendant une longue suite d'années. Je m'en flatte avec rai-

son, voyant que vous êtes rétabli au point de penser k l'entreprise d'un grand voyage, et je ne puis assez vous exprimer combien je suis sensible à la part que vous me donnez au dessein que vous avez de l'entreprendre. Vous serez vu à Berlin, soit à la cour, soit à la ville, avec les yeux de l'admiration. Je vous envoie le répertoire des pièces que je désire de voir représenter : j'en ai marqué trois, Zaïre y Mahomet et Œdipe ^ que le roi demande par préférence; et comme j'espère vous voir à ma campagne après que vous aurez causé au public de Berlin la surprise et l'enthousiasme , je vous demanderai trois ou quatre pièces qui se trouvent sur ce répertoire, et lesquelles, peut-être, ne pourront pas se donner à Berlin. Vous m'obligerez en me faisant savoir le temps de votre arrivée à Berlin. Je dois cependant vous prévenir que vous ne pouvez jouer devant le roi qu'au mois de juillet : c'est alors qu'il fait venir ses acteurs à Postdam, et pas plus tôt; je crois cet avertissement nécessaire. S'il était d'ailleurs possible qu'au lieu de six semaines vous puissiez rester deux mois entiers , vous ajouteriez l'obligation que je vous dois, à celle que je vous ai déjà pour le dessein que vous avez

d'entreprendre ce voyage, et vous pouvez compter que rien n'approchera du plaisir que je ressentirai de vous revoir, d'admirer votre talent, et de vous dire combien je suis votre très affectionné Henri.

A Berlin, ce 19 mai 1775.

Je ne fais que de recevoir la lettre que vous m'avez écrite , monsieur , en date du 8 du présent mois, et c'est avec le plus grand regret que j'apprends la confirmation des obstacles qui s'opposent à l'espérance que vous m'avez donnée de passer, à votre voyage dans ce pays , quelque temps à ma campagne. M. le maréchal de Duras m'a déjà fait part de la nécessité ou vous étiez d'être de retour en France vers la mi-juillet ; ce qui serait exactement, comme vous aurez vu par la lettre que je vous ai écrite il y a quelques semaines, le temps où je me flattais de voir briller votre talent devant le roi, mon frère, à Postdam. Je suis on ne saurait être plus fâché de voir le plan que j'avais formé pour votre voyage tout-à-fait dérouté , tant parce que la troupe qui doit se former ici ne pourra jamais être montée avant votre arrivée, qu'à cause du

roi , qui n'a ordonaé que pour le mois de juillet les fêtes et les tragédies , pour lesquelles il av ât souhaité vous voir arriver. Eu attendant , si ce contre-temps me prive , pour cette année, du plaisir de vous voir, j'espère que l'année prochaine me sera plus favorable, et j'ai déjà fait prier d'avance M. le maréchal de Duras de me procurer, pour ce temps-là, la satisfaction de jouir avec plus de loisir de votre présence. J'espère que vous vaudres bien y concourir^ et je vous prie de croire que la reconnaissance de ma part vous prouvera combien je suis , monsieur, votre \Àen affec* tiouné Henri.

Berlin, lo mai 1777*

L'iMPRËSsion que vos talens avaient faîte sur moi , monsieur , lorsque j'eus le plaisir de vous voir à Rheinsberg , ne s'effacera jamais de mon souvenir. Je voudrais toujours pouvoir vous admirer; mais j'en vois l'impossibilité. U me reste du moins l'espérance de voir dans peu renaître quelques uns de vos talens dans les élèves que vos soins auront formés : ils ne peuvent que devenir parfaits sous la direction du Roscius de la scène firan-

çaise; et l'établissement que vous avez fait pour cet effet est un trophée de plus a votre gloire. Déjà tout déserte du temple de Cy thère pour se ranger sous vos lois ^ et la demoiselle Rosly , qui vous présentera cette lettre , vous prie de l'agréer au nombre de vos écolières. Elle vient à vous , en pécheresse , se repentir du passé , faisant vœu de n'être fidèle désormais qu'à Melpomène; mais si les attraits de Cythère devaient encore l'attirer, ce ne serait jamais aux dépens de la divinité à laquelle elle se voue.

Comme je lui trouve de si bonnes dispositions^ je serais très charmé y monsieur^ si vous vouliez bien vous rendre à ses prières. Je connais d'ailleurs le plaisir que vous avez d'obliger une jeune personne qui vous devra tout son bonheur, et qui n'est point faîte pour être ingrate. Soyez persuadé 9 monsieur, que je ne cesserai jamais d'être votre très affectionné

Henri.

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