LETTRES DE GARRICK
Londres, 3i janvier 176$.
Mon cher Lel^ain^ mille et mille remercîmens pour votre lettre très affectionnée.
Si la connaissance de la langue française voudrait (i) me permettre de vous dire autant de choses obligeantes que vous me dites et que je pense sur votre compte, je ne serai pas réduit à vous écrire seulement quatre lignes comme je fais.
Je suis à vous de tout mon cœiir, votre ami et très humble serviteur,
D. Garrick.
Hampton, a5 juillet 1765.
J'espère que votre parent (à qui vous aviez confié la lettre que vous m'avez écrite, et que j'ai reçue avec le plus grand plaisir) vous aura averti de ce qui occasionnait mon retardement à vous répondre. J'ai envoyé un de
(i) La copie de ces cinq lettres est litte'rale.
DE LEKAI5. *36l
mes domestiques exprès à lui pour le prier de vous écrire, et de m'excuser sur cet article. Je viens de le voir, et il m'assure qu'il vous a fait part de cette affaire : je ne vous dirai donc rien là -dessus. Pour votre parent, il peut , s'assurer que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour l'obliger à votre égard; mais passons, mon cher Lekain, un peu à causer sur votre théâtre. Quoi donc. Monsieur ! c'est tout de bon que votre résolution est prise de quitter le théâtre? Pauvre Paris, que je te plains ! les Lekain, les Dûmesnil et les Clairon ne peuvent pas être trouvés tous les jours sur le Ponl-Neuf , malgré qu'on les croirait a la manière dont vos ducs les ont traités, (i)
Je vous assure , de bonne foi , que toutes ces considérations me donnent de la peine, et que je suis toujours de mauvaise humeur lorsque j'y pense; mais de quelle façon que les .affaires se tournent , soyez persuadé que j'irai vous voir en quel endroit .que vous soyez : mes. résolutions sont prises, et nonobstant que j'ai été reçu de mes compatriotes d'une
manière la plus honorable pour moi , je suis
(i) Ceci se rapporte à rëpo(][ue du Siège de Calais »•
presque déterminé de quitter le théâtre, comme comédien, tout de suite , et aussitôt que je le pourrai, comme directeur. Je suis très heureux avec ma femme , ma famille et ma fortune , et il n'est pas dans le pouvoir du premier homme dans le royaume de me faire le moindre tort; mais mon inclination est passée 9 et voilà mes raisons. Quand voulezvous venir en Angleterre, et prendre part de ma félicité ? J'ai une fort jolie maison de campagne, un petit ordinaire et assez bon vin dans ma cave , et , plus que tout cela , j'ai un cœur toujours ardent et ouvert à mes amis^ entre lequel nombre j'aj^la satisfaction de vous compter.
Votre ami et très humble serviteur^
D. Garrick.
LopdreS) 99 janyifr 1766.
J'ai reçu, mon cher Lekain, la lettre que vous m'avez fait le plaisir de m' écrire la semaine dernière. J'ai appris, avec une véritable satisfaction, le projet que vous avez de venir me voir en Angleterre. Quelque plaisir que me fait votre lettre, j'en aurai ressenti bien davantage si vous étiez venu vous-même ,
et VOUS auriez pu le faire pendant que les spectacles ont cessé ; car vous nous auriez vu dans tout notre brillant , le roi étant venu toutes les semaines à la Comédie, où j^ai été obligé" de paraître souvent. J* aurai pu alors vous procurer quelques amusemens, et je m'étais flatté que vous m'eussiez fait ce plaisir.
Ma santé lii'a oblrgé de demander au roi la permission d'aller aux eaux de Bath ; mais si vous pouviez me faire Tamitié, mon cher Lekain, de venir aussitôt ma lettre reçue, je retarderai mon voyage , et je rassemblerai toutes les forces que pourra me donner l'amitié pour jouer encore une fois devant vous ; mais au mois de mars , il me serait impossible de le faire, parce que c'est une saison que nous laissons pour le bénéfice de nos acteurs, et c'est le seul temps où je puis aller à la campagne , à moins quie le roi ne me donne des ordres contraires. A tous égards, je rendrai votre séjour ici le plus agréable qu'il me sera possible : ma femme a grande envie de vous voir.
Adieu , mon cher Roscius français , comptez toujours que vous avez un véritable ami en Angleterre.
D. Garrick.
Bath, 27 mars 1766.
Je i^ sais pas, mon trè^ cher Lelâîn, si je suis plus étoané ou affligé de recevoir votre lettre. Vous m'avez mis dans le plus grand embarras ; ma femme qui le pai:tage et vous envoie mille amitiés, a été malade depuis quelques jours et garde la maison.
J'ai commencé les eaux avec succès, et nous sommes entourés de la neige. Toutes ces considérations m'ont empêché d'être déjà en route pour vous joindre.
Cependant , si vous pouvez rester à Londres encore huit à dix jours, je partirsâ sur votre réponse que je yons prie de me donner le même jour que vous recevrez la présente. Vous pouvez compter de me voir avant la fin de la semaine.
Vous ne sauriez croire dans quel état d'inquiétude mon nulheureux éloignement de Londres m'a jeté , en me privant du plaisir de vous embrasser sur-le-champ.
Votre affectionné ami ,
D. Garrick.
Bath, ag mars 1766.
Je ne puis pas vous exprimer, mon cher ami y l'inquiétude de mon âme , depuis que j'ai votre lettre entre mes mains, et je me brouille à force de penser à votre égard. Si je ne vous vois pas avant votre départ, je serai le plus malheureux des hommes. Permettezmoi de vous faire quelques propositions, que l'extrême envie de vous voir me fait naître; et vous verrez la confiance que j'ai dans votre amitié, par la liberté que j'en use avec vous. En premier lieu, vous ne pouvez pas douter un instant que, s'il -avait tenu à moi déjouer pour vous , que je ne l'aurais fait avec transport; mais il y a des obstacles insurmontables , dont vous conviendrez au premier mot que je vous en toucherai de bouche.
La proposition que j'ai à vous faire est de me venir voir ici, ou au moins une moitié du chemin. Je m'y rendrai pour avoir le plaisir de passer deux jours avec vous. Un de mes amis vous accompagnera, et aura soin également de votre retour à Londres : je l'enverrai chez vous pour savoir votre décision. J'ai mille et mille choses à vous dire, que je remets à notre rencontre , et avec la
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plus grande espérance de vous voir et de vou^ embrasser.
Je suis tout à vous, D. Gahrigi:. (i)