‹ Mémoires de LekainChapitre 110 sur 114 · LETTRES DIVERSES · texte numérisé non relu

LETTRES DIVERSES

Monsieur 9 amateur de tout ce qu'il y a de beau dans l'univers^ je souhaite de vous voir cejourd'hui y s'il est possible , avant cinq heures du soir, sinon au théâtre. Au premier cas^ vous m'indiquerez l'endroit où je peux vous parler un quart d'heure, sans témoin; car l'afTaire est trop intéressante pour mon cœur.

J'admire vos talens; je vous aime, sans vous avoir parlé de ma vie. Donnez-moi votre amitié : je la mérite , foi d'honnête homme.

J. R. FuESLiN, de Zurich j

U6tel d'AnjoQ » me Dauphine.

(1) Pai mséré ces lettres par respect pour les témoignages d'amîtîë dont le plus cëlëbre acteur qu'ait jamais eu l'Angleterre y donne à mon père.

A Vienne, le 3i octobre 1764.

Monsieur, on ne m'a remis qu avant-hier, a mon retour de Presbourg , la lettre que vous avez bien voulu m' écrire le 17 de septembre. Les sentimens dont elle est remplie auraient augmenté, s'il était possible, le désir que j'avais depuis long-temps de vous voir à même de faire connaître vos talens supérieurs à leurs majestés impériales et à leur auguste famille. Je me rappelle avec plaisir les bonnes soirées que vous me fîtes passer à Paris en 1 759. Le rôle que vous y jouâtes , monsieur , dans la pièce de J^encedas ^ me ravit; je ne suis pas flatteur; mais j'aime à rendre justice au mérite. J'ai représenté le vôtre à sa majesté impériale; j'en ai informé M. le comte de Spordk : on aimerait de vous voir ici ; mais les obstacles que vous trouvez vous-même , la brièveté du terme qui devrait borner votre séjour à Vienne, tout cela embarrasse, et fera peut-être que l'on devra sacrifier aux difficultés, la satisfaction de vous posséder pour trop peu de temps. M. le comte de Spordk m'assure s'être expliqué avec vous là-dessus ; je ne puis que m'y rapporter, en attendant que d'autres circonstances puissent nous pro-

curer une occasion plus favorable d'orner notre théâtre d'un sujet aussi digne d'y présider : ridée seule m'en réjouit d'avance. Je serai toujours charmé de vous en convaincre , et de vous donner des preuves qu'on ne saurait être avec plus de considération , monsieur.

Comte de Neny.

A Rheinsberg, 4<l'^oût 1766.

Monsieur , avec quel plaisir ne dois-je me rappeler à votre souvenir! j'ai trop senti le prix de l'avantage de faire votre connaissance. . . . J'aurais été heureux de la cultiver ; je m'en vois privé à grand regret. Vos bontés et ma façon de penser m'en seraient garantes, s'il ne fallait y renoncer par une séparation qui me fait bien de la peine. Je me trouve réduit à rendre justice de loin , à celui que je me plaisais tant d'admirer de près. Que du moins j'aie la satisfaction de vous le dire, monsieur, et de vous assurer des sentimens que vous m'avez inspirés. Je ne parle pas seulement de ceux qui donnent l'enthousiasme, par ce talent qui vous est unique, qui vous a fait la plus haute réputation , et par lequel vous jouissez de la douceur de remuer les entrailles. Le

mérite que vous y joignez , votre modestie et tant d'excellentes qualités , n'assujétissent pas moins les cœurs. Si le mien pouvait s'exprimer ici, il vous dépeindrait un attachement pur. Ce n'est qu'en cette considération que vous voudrez bien agréer mon suffrage.

Lorsque vous m'honorerez de vos nouvelles, monsieur, oserai-je vous supplier d'y joindre quelques pièces de théâtre qui pourraient avoir paru depuis mon départ?

Daignez être persuadé de mon sincère attachement et de la plus parfaite considération avec laquelle je fais gloire d'être, monsieur ,

Le baron de Baden.

A Berlin , le 8 de février 1768.

Monsieur , quelque ardemment que j'aie désiré d'avoir de vos nouvelles, et quelque longue que m'ait paru mon attente, j'en suis dédommagé par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Votre santé, qui a non seulement inquiété vos amis , vos connaissances, tout le public de la première capitale, mais qui intéresse l'Europe entière, par la réputation de votre nom ; cette santé si précieuse, pour laquelle je me suis si vivement

alarmé 9 m*est annoncée comme conyales-* cente; et cela, de votre part même. C'est tout ce qui pouvait m'arrivjBr de plus heureux : vous y joignez tant d'honnêteté, tant de politesse pour moi, que je ne sais comment vous exprimer l'ardeur des sentimens que vous me faites éprouver.

Votre indisposition, monsieur, m'a véritablement affligé; les feuilles publiques, les lettres particulières, n'en ont dit que du fâcheux : j'ai toujours attendu avec une impatience sans égale les nouvelles de Paris , et celles qui me venaient, sans qu'il fut question de vous, m'importaient très peu. Je vous aurais fait incessamment mes félicitations sur votre rétablissement, si je n'avais voulu y ajouter les assurances de ma reconnaissance pour l'envoi que vous m'annoncez , et que je ne l'eusse attendu jusqu'à présent. Votre médaillon m'est arrivé il y a quelque temps : les pièces de théâtre , je ne les ai point reçues ; au cas qu'elles ne fussent pas parties, je vous prie de ne les plus envoyer ; on les a actuellement ici.

En vérité, monsieur, vous me faites là un présent de plus haut prix que vous ne le croyez. Il faudrait que vous connussiez le de-

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gré tf admiration et d'attachement que je vous porte, pour juger du cas que je fais de ce qui représente, avec autant de ressemblance , les traits d'une physionomie intéressante ; cejfc air que j'aime d'autant plus, qu'il me rappelle des temps heureux. •.. A son aspect, je me retrace vivement les émotions délicieuses que vous m'avez fait essuyer, en différentes tragédies , et le plaisir de votre conversation particulière. Ce dernier médaillon est frappant ; il surpasse celui que j'ai donné , avec tant de regret, au prince de Prusse. Toutes les personnes qui ont eu l'avantage de vous voir, le confirment, et monseigneur en est jaloux. Après ce que ce charmant prince entend dire de votre mérite, monsieur, il brûle d'envie de vous connaître. Si j'étais héritier d'une couronne, je n'en désespérerais non seulement pas, mais je bâtirais des châteaux en Espagne, bien riants, que je réaliserais un jour pour vous y placer dignement....

Jamais , monsieur , vous n'imaginerez à quel points. A. R. aime les talens supérieurs comme les vôtres. Elle me procure l'agrément de m'entretenir souvent de vous avec elle. Si vous voulez lui causer un grand plaisir, c'est de toucher un mot , dans une des lettres

que vous me ferez l'honneur de m'écrire , de la possession du médaillon^ aussi bien que de la justice que je rends à monseigneur vis-à-vis de vous.

S. A. R. ne joue pas elle-même la comédie ; elle est la plupart du temps à Postdam avec le roi : il n'y aurait pas là de quoi former un théâtre de société, si, pendant le court espace de son séjour d'hiver à Berlin, ce sont les spectacles de ce que nous appelons Carnaval y qui l'amusent. Le prince Henri, en revanche , continue à être, je croîs, le meilleur acteur allemand, qui peut véritablement se faire gloire de ne pas déshonorer la scène française. Nous avons de même deux jeunes princes de Brunswick , pleins de talens dans tous les genres élevés; ils jouent jusqu'à l'opéracomique italien, avec un succès étonnant : c'est ainsi qu'on supplée à ce qui est unique en beauté, et dont le théâtre de Paris, seul, a les prérogatives de perfection.

Pour maintenir cette haute perfection, monsieur, il ne faut pas que votre santé s'altère : l'intérêt universel qui y est attaché , et principalement celui de vos amis, doit vous garantir des vœux qu'on forme en votre faveur. Puissent ces vœux de mon cœur se ma-

nifester par l'effet le plus puissant ! Ce même médaillon doit vous ressembler, monsieur, dans une longue suite d'années. Je ne saurais le fixer sans me demander ce que je pourrais vous offrir en revanche. Qu'est-ce que ce pays-ci fournit, que le vôtre ne possède pas de préférence ? L'article sur lequel il ne cède point, c'est la sensibilité de l'âme, c'est l'estime des personnes qui vous connaissent. Je vois avec un plaisir infini, monsieur, à quel point votre nom est en considération chez nous, tout comme a Paris, et j'éprouve une vive satisfaction de vous en faire des protestations aussi conformes à la vérité.

Recevez-les d'une manière qui réponde à mes intentions et à mes souhaits. La modestie, qui caractérise si bien l'élévation de votre façon de penser, doit souffrir un tribut aussi juste ; cette assurance fait une partie de mon bonheur. Les nouvelles que je recevrai de la confirmation de votre santé le constateront. Daignez être persuadé que je vous suis très sincèrement attaché, et que c'est avec des sentimens de zèle et d'amitié que j'ai l'honneur

d'être, monsieur, etc.

Baden*

De chez moi, ce ai avril 1765,

Je viens d'avoir une très grande conférence avec une personne parfaitement instruite.

L'indigne protégé du maréchal de *** ne reparaîtra jamais. On ne me l'a pas articulé aussi positivement ; mais on m'a dit que tous ceux dont notre sort dépend^ sont convenus qu'il fallait renoncer à la comédie, ou au projet de nous dégrader. On craint les désistemens ; tenons ferme respectueusement , et tout ira bien. J'ai demandé qu'on vous changeât de lieu, par la crainte que j'ai que vous ne tombiez tous malades où vous êtes ; que l'on fixât le temps de votre détention : et l'on est convenu que j'avais raison de croire qu'elle était un prétexte pour cabaler et tenir de mauvais propos plus long-temps. Enfin, mon cher ami, j'ose espérer que cela ne sera pas bien long , et que la semaine prochaine , au plus tard , nous serons tous chacun chez nous, jouissant de notre gloire. Dites bien des choses, de ma part, à nos trois amis. Vous devez être bien sûrs tous du cas que je fais de votre estime et de votre amitié : tant que je vivrai, mon cher ami , je vous jure que je la mériterai.

Clairon.

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De Ferney, ce 14 août 176$.

Cela va le mieux du monde y mon cher camarade. J'avais Êiit le même choix que vous : je ne vous en ai point parle , parce que je partais^ et que nous étions convenus que vous sauriez le secret tout seul. Puisque la personne veut bien que je sois dans la confidence y diteslui y je vous prie y que je ne vois pas le moindre risque à courir pour elle ; qu'elle ne peut jamais être découverte, si elle ne veut pas l'être j et que^ si par hasard elle l'était, elle aurait à répondre que nous l'avons exigé, vous et moi , comme le service le plus important. Au fait, que demandons-nous ? Un prétexte pour mettre à découvert , et notre honneur , et notre sensibilité : celui qui nous le fournira ^ peut-il jamais être blâmable? Quand l'injure ne tombe sur aucun particulier, qu'elle n'attaque que des préjugés absurdes , qu'on peut , avec de la plaisanterie seulement, ôter à sa nation un ridicule qui la fait bafouer de toutes les nations policées, et donner, à une société qu'on opprime, une existence qu'elle mérite : quand on n'attaque aucune loi , qu'a-t-on à craindre ? D'ailleurs, on n'ira en avant, sur le point qui le concerne , que lorsque toutes les batte-

ries seront bien dressées pour le reste ; il ne court au moins aucun risque d'être prêt. On ne fera rîen avant mon arrivée, et l'intérêt que nous avons à cette affaire est trop grand , trop réel, trop honorable ; nous sommes trop puissamment secondés, pour ne pas tout prévoir et nous permettre la plus petite légèreté. Si, dans le temps, nous ne voyons sûrement pas de probabilité pour le succès , nous n'avons rien de mieux à faire que de garder le silence et de jeter tout au feu ; et nous le ferons. Si nous voyons jour à taire de grandes choses , nous irons en avant , et nous lui devrons la plus éternelle reconnaissance ; j'ose même croire qu'indépendamment de la gloire qu'il en retirera , il trouvera parmi nous des âmes qu'il sera bien aise d'avoir obligées : enfin , je compte sur lui , comme sur notre plus zélé bienfaiteur. Bonjour, mon cher camarade. Je joue aujourd'hui Tancrède^ pour notre cher patriarche , qui ne se porte pas trop bien, et qui m'a fait jurer, par la devise de Tancrède , de ne jamais reparaître que la Comédie n'eût un état. Bonjour : je crois n'avoir pas besoin de vous jurer que je vous »uis attachée pour la vie. Clmron.

Paris, le i«' décembre 1763.

Vous serez surpris, monsieur, de recevoir une lettre d'un homme inconnu jusqu'ici pour vous ; mais le motif qui me fait vous écrire ne vous sera sûrement pas aussi inconnu : je rougirais, pour la nation française, d'être le premier à vous offrir le tribut d'éloges que vos talens sont en droit d'exiger d'elle.

C'est dans un de ces intervalles pathétiques, monsieur^ où laissant respirer l'âme, pour l'émouvoir ensuite avec plus de force , que j'ai formé le dessein, peut-être inconsidéré, de faire connaissance avec le Roscius de mon siècle.

Je me suis dit que pour bien peindre à l'imagination, il faut éprouver soi-même tous les sentimens divers dont les rôles sont susceptibles; que l'acteur sublime qui, tous les jours, m'attendrit sur les maux de l'humanité , qui me fait chérir et adorer la vertu , qui grave en traits de feu, dans mon âme, tous les mouvemens honnêtes dont il trouve la source dans la sienne; que cet homme étonnant, dis-je, doit être nécessairement, et l'ami le plus fidèle, et le plus vertueux des humains. C'est le possesseur de ces titres glo-

rîeux que j'ai desîré connaître : rhonnêteté et la vertu ont des charmes si attrayans pour mon cœur, que je n'ai pu me refuser au dësir violent qui m'entraîne, et que peut-être vous désapprouverez , comme peu fait pour être le principe d'une liaison constante ; maïs enfin , si c'est une erreur, elle m'est chère. Hier, encore , assistant à la représentation de Warwick y que ne me fîtes-vous pas éprouver dans tout le cours de la pièce ! Mon admiration , partagée entre vous et le jeune auteur de cet ouvrage estimable , ne savait auquel des deux rapporter le charme que j'éprouvais. Peu m'importe que sa fable, bien ourdie à tous égards , soit conforme à la vérité de l'histoire, ou qu'elle y déroge ; j'ignore comment ma patrie jugera ce poème dramatique : mais il serait à souhaiter, pour elle, que Warwick eût joint, à toutes ses autres grandes qualités, celles que lui prête M. de Laharpe, et qui font l'éloge de son cœur.

Anglais d'origine , et Français de nation , j'ai tâché de faire prévaloir dans mon âme les sentimens qui font qu'un homme trouve sa patrie partout. J'ai des plaintes à faire , à la première, des malheurs dont elle a chargé ma famille ; j'ai des obligations à la française qui

Ta recueillie et les a réparés. Je suis occupé à lui en payer ma reconnaissance dans deux de ses plus illustres membres : voilà peut-être une énigme dont je me propose de vous dire le mot à notre première entrevue , si toutefois votre réponse me laisse les moyens de vous faire une visite bien désirée de ma part-

J' ai l'honneur d'être, monsieur, avec l'estime la plus vraie, pour vous et pour vos talensy votre très humble et très obéissant serviteur , Doughorty ,

Hôtel de Béthune, rue Saint-Honoré.

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