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l'appareil faussement animé des phrases philosophiques de Diderot, nous resterons convaincus que ce dernier n'eut jamais un seul élément de cette sensibilité réelle et native qui soumet la plume des poètes , le pinceau des peintres et les organes des vrais acteurs , à l'expression juste et naturelle des agitations douces, tristes ou terribles, qu'ils savent représenter par la puissance de leur art. On distingue entre Jean-Jacques et Diderot la différence de l'ostentation et de la vérité , comme entre des acteurs on discerne la diction sentie qu'inspire la nature, de la déclamation convenue qu'on peut apprendre, et dont les accens n'émeuvent, pas parce qu'ik ne sortent point du fond du cœur. Diderot n'avait donc point ce qu'il faut pour juger du talent des acteurs, et il n'est pas étonnant qu'il ait beaucoup exalté celui de mademoiselle Clairon, qui était tout de composition , et par cela même avait quelque analogie avec le génie de ce philosophe, et qu'il ait en même temps
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rabaissé celui de mademoiselle Duménil, qui prenait sa source dans une exquise sensibilité ; il lui échappe cependant de dire que celle-ci était quelcjuefois sublime^ et dans réloge pompeux qu'il fait de sa protégée , il s'éopie assez froidement : « Quel jeu plus parfait que celui de mademoiselle Clairon ?» J'avoue que je préfère le jeu sublime au jeu parfait.
Ainsi , entre deux personnes destinées au théâtre , dont Tune aurait cette extrême sensibilité que j'ai définie plus haut , et l'autre une profonde intelligence , je préférerais sans contredit la première. Elle sera sans doute sujette à quelques écarts ; mais sa sensibilité lui inspirera ces mouvemens sublimes qui saisissent le spectateur et portent le ravissement jusqu'au fond des cœurs.
L'intelligence rendra l'autre froidement sage et réglée. L'une ira par delà votre attente et votre pensée ; l'autre ne fera que les accomplir. Votre âme sera profondément émue par l'acteur inspiré ; votrf^
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esprit seul sera satisfait par l'acteur intelligent. Celui-là vous associera tellement aux émotions qu'il éprouve , qu'il ne vous laissera pas même la liberté du jugement. Celui-ci , par un jeu sage et sans reproche , vous laissera parfaitement à vous-même et vous permettra de raisonner tout à votre aise. Le premier sera le personnage luimême , l'autre ne sera qu'un acteur qui représente le personnage. L'inspiration chez l'un suppléera souvent à l'intelligence , tandis que chez l'autre les combinaisons de l'intelligence ne suppléeront que faiblement aux effets de l'inspiration.
Cependant , pour former un grand acteur , tel que Lekain , il faut la réunion de la sensibilité et de l'intelligence.
Chez l'acteur qui possède ce double don de la nature , il se fait un genre de travail particulier. D'abord , par des études répétées y il essaie son âme aux émotions, et sa parole aux accens propres à la situation du personnage qu'il a à représenter. Il va de là au théâtre exécuter non seulement les
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premiers essais de ses études , mais se livrer encore à tous les élans spontanés de sa sensibilité , à tous les mouvemens qu'elle lui suggère à son insu. Que fait-il alors ? Pour que ces inspirations ne soient pas perdues , sa mémoire recherche dans le repos , lui rappelle les intonations , les accens de sa voix , l'expression de ses traits , de son geste, le degré d'abandon auquel il s'est livré , enfin tout ce qui dans ces momens d'exaltation a concouru à l'effet qu'il a produit. Son intelligence alors soumet tous ces moyens à sa révision , les épure , les fixe dans son souvenir , et les y conserve en dépôt , pour les reproduire à sa volonté dans les représentations suivantes. Souvent même , tant ces impressions sont fugitives , faut^il qu'il répète en rentrant dans la coulisse la scène qu'il vient de jouer, plutôt que celle qu'il va jouer. Par cette sorte de travail , l'intelligence accumule et conserve toutes les créations de la sensibilité. C'est par là qu'au bout de vingt ans ( il faut au moins cet espace de temps ) une personne
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destinée à avoir un beau talent peut enfin offrir au public des rôles , à peu de chose près, parfaitement conçus et joués dans toutes leurs parties. Telle a été la marche qu'a constamment suivie Lekain, et que doivent suivre tous ceux qui ont l'ambition de marcher sur ses traces. Toute sa vie a été consacrée à ce genre de travail, et ce n'est que dans ses cinq ou six .dernières années qu'il recueillit complètement le fruit de ses études. C'est alors que sa sensibilité féconde ne le laissa jamais au dessous des situations tragiques qu'il- avait à peindre , que son intelligence déploya pleinement tous les trésors qu'il avait amassés ; c'est alors qu'on vit son jeu tellement assuré , tellement soumis à sa volonté, qu'il retrouvait toujours et les mêmes combinaisons et les mêmes effets : accens , inflexions , gestes , attitudes , regards , tout chez lui se reproduisait à chaque représentation avec la même exactitude , la même vigueur et le même abandon ; et s'il y avait quelque différence d'une représentation à une
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autre, celait toujours à lavantage de la dernière.
La sensibilité et l'intelligence sont donc les facultés principales nécessaires à lac* teur. Mais de plus il lui faut , indépendamment de la mémoire qui est son instrument indispensable , une taille et des traits à peu près convenables aux rôles qu'il est appelé à jouer; il lui faut une voix qui puisse se moduler facilement , qui ait de la puissance et de l'accent. Je n'ai pas besoin de dire qu'une bonne éducation , l'étude de l'histoire , moins les événemens que les mœurs des peuples et le caractère particulier des personnages historiques , le dessin même doivent venir encore fortifier les dons de la nature.
On juge bien qu'ici je ne parle que de la tragédie. Sans entrer dans cette question de savoir s'il est plus difficile de jouer la tragédie que la comédie , je dirai que pour arriver à la perfection dans l'un et l'autre genre , il faut posséder les mêmes facultés morales et physiques ; seulement je pense
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qu'elles doivent être douées de plus de puissance chez Facteur tragique. La sensibilité, l'exaltation chez l'acteur comique n'ont pas besoin de la même énergie ; l'imagination en lui a moins à faire. Il représente des objets qu'il voit tous les jours , des êtres de la vie desquels il participe en quelque sorte. A quelques exceptions près , sa fonction ne consiste qu'à imiter des travers ou des ridicules, qu'à peindre des passions prises dans une sphère qui est celle de l'acteur même , et par conséquent plus modérées que celles qui sont du domaine de la tragédie. C'est pour ainsi dire sa propre nature qui dans ses imitations parle et agit en lui, tandis que l'acteur tragique a besoin de quitter le cercle où il a coutume de vivre pour s'élancer dans la haute région où le génie du poète a placé et revêtu de formes idéales , des êtres conçus dans la pensée , ou que l'histoire lui a fournis déjà tout agrandis par elle et par la longue distance des temps. Il faut qu'il conserve à ces person-
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jiages leurs grandes proportions , mais qu'en même temps il soumette leur langage élevé à des accens naturels, à une expression naïve et vraie; et c'est ce mélange de grandeur sans enflure , de naturel sans trivialité , c'est cet accord de l'idéal et de la vérité qu'il est fort difficile d'atteindre dans la tragédie.
On me dira peut-être qu'un acteur tragique a bien plus de liberté dans le choix de ses moyens pour ofFrir au jugement du public des objets dont les types n'existent pas dans la société , tandis que chez l'acteur comique ce même public peut facilement juger si la copie est conforme au modèle qu'il a sous les yeux ; mais je répon- ^ drai que les passions sont de tous les temps : la société peut en affaiblir l'énergie ; mais elles n'en existent pas moins au fond des âmes , et chaque spectateur peut en juger très bien par lui-même.
Quant aux grands caractères historiques, comme c'est le public instruit qui fait seul l'opinion, ainsi que la réputation de l'acteur,
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comme il est familiarisé avec l'histoire, il peut facilement juger de la vérité de rimitation. L'on voit donc , par ce que je viens de dire , que les facultés morales doivent avoir plus de force et d'intensité chez l'acteur tragique que chez Facteur comique.
Quant aux qualités physiques , on sent que la mobiUté des traits , l'expression de la physionomie doivent être plus prononcées , la voix plus pleine , plus sonore, plus profondément accentuée dans l'acteur tragique, qui a besoin de certaines combinaisons, d'une force plus qu'ordinaire pour rendre d'un bout à l'autre avec la même énergie ur rôle dans lequel l'auteur a souvent rassemblé en un cadre étroit, dans l'espace de deux heures, tous les mouvemens , toutes les agitations qu'un être passionné ne peut ressentir souvent que dans un long espace de sa vie. Au reste, je le répète, il ne faut pas moins de qualités, quoique d'un ordre différent, au grand acteur comique qu'au grand acteur tragique.
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et l'un a comme l'autre besoin d'être initié aux mystères de la nature passionnée, aux penchans , aux faiblesses et même aux bizarreries du cœur humain.
Quand on considère toutes les qualités qu'il faut pour former un véritable acteur tragique , tous les dons que la nature doit lui départir , faut-il donc s'étonner qu'ils soient si rares ? Parmi la plupart de ceux qui se présentent dans la carrière , l'un a de l'esprit, et son âme est de glace ; l'autre a de la sensibilité , et nulle intelligence. Tel possède ces deux qualités , mais c'est à un degré si faible que c'est comme s'il ne les avait pas ; son jeu est sans effet , toute son expression est molle , incertaine , sans couleur ; il parle tour à tour haut , bas , vite , lentement et comme au hasard. Celui-ci a reçu de la nature tous ces heureux dons de l'âme et de l'esprit, et sa voix aride , sèche , sans accent , est rebelle à exprimer les passions ; il pleure , et ne fait pas pleurer ; il est ému, et ne peut émouvoir. Celui-là possède une voix sonore et touchante; mais ses
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traits sont disgracieux , sa taille et ses formes n'ont rien d'héroïque. Enfin la somme de hasards heureux qu'un seul homme doit réunir en lui pour être un grand acteur est telle , qu'il ne faut pas s'étonner si l'on n'en voit paraître que loin en loin dans la carrière.
Il faut l'avouer , Lekain eut quelques défauts ; mais , dans la littérature et les arts d'imitation , le génie est estimé en raison des beautés qu'il enfante, ses imperfections ne font point partie de sa renommée ; c'est la matière grossière qui serait tombée dans l'oubli sans l'excellence de ses plus nobles inspirations , et le souvenir de ses défauts ne se perpétue que dans la célébrité que lui ont value ses perfections. La nature avait refusé à Lekain quelques avantages physiques que la scène exige.
Ses traits n'avaient rien de noble ; sa physionomie paraissait commune, sa taille était courte ; mais son exquise sensibilité , mais les émotions d'une âme ardente et passionnée, mais cette faculté qu'il avait
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de se plonger tout entier dans la situation du personnage qu'il représentait, mais cette intelligence si fine , qui lui faisait deviner et rendre toutes les nuances des caractères (ju'il avait à peindre , veilaient embellir ses traits irréguliers , et leur donner un charme inexprimable. Sa voix était naturellement pesante et peu flexible; elle était couverte d'un léger voile, mais ce voile même donnait à cette voix , défectueuse sous quelques rapports, je ne sais quelles vibrations mélancoliques et pénétrantes qui allaient vous remuer jusqu'au fond de l'âme. Il vint cependant à bout, à force de travail , d'en dompter la roideur , de l'enrichir de tous les accens de la passion , et de la rendre obéissante à toutes les inflexions les plus délicates du sentiment. Il avait enfin étudié sa voix comme on étudie un instrument ; il en connaissait toutes les qualités et tous les défauts. Il passait légèrement sur les cordes ingrates pour ne faire vibrer que les cordes harmonieuses; sa voix, sur laquelle il avait
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essayé tous les accens , était pour lui comme un riche clavier dont il tirait à volonté tous les sons dont il avait besoin ; et telle est la puissance d'une voix sensible donnée par la nature, ou acquise par Fart, qu'elle émeut même l'étranger qui ne comprend pas les paroles. La voix de Lekain avait cet avantage.
Le talent de mademoiselle Gaussin , celui de mademoiselle Desgarcins consistait principalement dans cet heureux don de la nature. J'ai vu , à Londres, des Français qui n'entendaient pas un mot d'anglais s'attendrir et pleurer aux seuls accens de la voix touchante de miss O'Neil.
Dans le commencement de sa carrière Lekain fit ce que font tous les jeunes acteurs: il s'abandonna aux mouvemens violens et aux cris , car c'est toujours par là que dans la jeunesse on se sauve des difficultés. Lekain , avec le temps , sentit que de toutes les monotonies celle de la force est la plus insupportable , qu'il fallait parler la tragédie , et non la hurler , qu'une explosion
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continuelle fatigue sans toucher, que ce n'est que lorsqu'elle est rare , inattendue , qu'elle peut étonner et émouvoir , qu'enfin l'auditeur , choqué par les cris continuels d'un acteur, finit par oublier le personnage, et cesse de compatir aux malheurs de l'un pour ne plaindre que la fatigue de l'autre. Aussi Lekain, souvent épuisé dans des scènes longues et violentes , prenait-il soin de dérober au public le dernier terme de ses efforts ; dans le moment même oii ses moyens étaient le plus fatigués , il en paraissait encore conserver toute la force et toute la puissance.
On a aussi reproché à Lekain un peu de lourdeur dans son débit ; mais ce défaut provenait d'abord de sa nature lente , posée et réfléchie ; ensuite Voltaire , dont il était particulièrement l'acteur , n'eût pas peutêtre facilement consenti à sacrifier la pompe et l'harmonie de ses vers à un débit trop naturel et trop vrai. Il voulait qu'on frappât fort, si l'on ne frappait juste ; et comme