‹ Mémoires de LekainChapitre 12 sur 114 · I , REFLEXIONS SUR LEKAIN · texte numérisé non relu

I , REFLEXIONS SUR LEKAIN

il avait un peu enflé la tragédie, il fallut bien que l'acteur suivît le système que le poète avait adopté. Bailleurs , à Tépoque où vivait Lekain, époque si brillante encore par le génie de ses écrivains et de ses philosophes , tous les arts d'imitation étaient tombés dans le faux et dans la manière; et Lekain sentit peut-être qu'il était assez riche de toutes ses perfections pour faire un léger sacrifice au ^nauvais goût du temps; mais au reste son débit, d'abord lent et cadencé , s'animait par degrés, et une fois qu'il avait atteint la haute région des passions , il étonnait par la sublimité de son jeu. Malgré le débordement du mauvais goût dans les arts , il existait dans la société de cette époque y et parmi les amis de Voltaire , un grand iiombre de personnes d'un goût plus vrai , dont les x^onseils furent à Lekain d'une grande utilité ; et Voltaire aussi, quoique fort médiocne acteur , même lorsqu'il jouait dans ses ouvrages , avait des intentions savantes qu'il

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co];nmuiiiqwdt à Liekain et que celui-ci mettait habilemeiit en oeuvre. Dan& un voyage <^ Lekain fit à Ferney, oomnie on le verra dans une de ses lettres , Vd^ taire lui fit changer totalemei^t sa wanièrç de }<^uer le rôle de Gengiskan ; à son retour à Paris , il fit sa rentrée par oe rôle. Le puj^ic , d'abord étonné de ce chaagejneistty resta longHtemps incertain s'il devait approuver ou blâmer. On crut l'acteur ii^i$posé^ rien de tout ce fracas , de toutes ces ressources du métier qui naguères lui afs^nt i^^Ui Ui^t (d'app^udisseoLens dans oç jmh,. Ce ne fut qu'après la chute du rideau,, :que le public, immobile pendant tout le cours 4e la pièce , sentit ea effet que Lekai^ avait avec raison substitué à 4e vains cris , à une vaine enflure , à des effets v^Jgaires9 des aocens simples , nobles^ j^rihjles et passionnés ; c'était bien , comme xiit Voltaire ^ le lion ca^ressant sa lemeUç i^ lui enfonçant ses griffes dans les flancs. L'opii^ion se S^^jioa in^taQ.tançn)ent e);

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comme par un mouvement électrique , elle se manifesta par de longs et nombreux, applaudissemens. Lekain remontant dans sa loge , entendit ces témoignages de l'approbation publique, et se penchant sur la rampe de Tescalier, « Rougeot, dit-il « à un garçon de théâtre qui se trouvait ce au bas de la rampe, qu'est-ce que j 'ence tends donc là ? Eh , monsieur Lekain , ce lui répondit Rougeot , c'est vous qu'on ce applaudit ; à la fin ils vous ont rece connu. ))

L'expérience lui avait appris que toutes •ces combinaisons niaises de la médiocrité , toutes ces oppositions de sons, tous ces cris pouvaient procurer beaucoup d'àpplaudissemens et de bravos, mais nulle réputation. Tandis que dans une salle, les amateurs des vociférations se persuadent que leur âme est émue, quand leurs oreilles ne sont que déchirées , et qu'ils applaudissent à outrance , il est un certain nombre <l'artistes, de connaisseurs, de gens in-

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struits qui ne sont sensibles qu'à ce qui est vrai et conforme à la nature; ces personnes-là ne font pas beaucoup de bruit , mais font les réputations. Lekain se défendit donc de cet amour des applaudissemens qui tourmente la plupart des acteurs et les font souvent s'égarer; il ne voulut plaire qu'à la partie saine du public. Il rejeta tout ce charlatanisme du métier , et pour produire un véritable effet , il ne visa point aux effets ; aussi fut-il peut-être un des acteurs les moins applaudis de son temps, surtout dans la dernière partie de sa carrière , mais il fut le plus admiré , et rendit plus familière la tragédie, sans lui ôter ses majestueuses proportions. Il sut mettre une juste économie dans ses mouvemens et dans ses gestes; il regardait cette partie de l'art comme une chose essentielle , car les gestes sont aussi un langage; mais leur multiplicité ôte la noblesse du^ maintien, et tandis que les autres acteurs n'étaient que des rois de théâtre , en lui la

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dignité paradssait être non le prodmt d'un effort , mais le simple effet de l'habitude ; il ne se haussait point , et n'enflait point sa voix pour eomrmander ou donner un ordre. Il savait que l'homme puissant n'a pas besoin d'efforts pour se £siire obéir, et qu'au rang oii il est , toutes ses paroles ont du poids , et tcms ses mouvemens de l'autorité.

Lekain déployait une suprême intelligence j une véritable et rare habileté dans les divers mouvemens de son débit j qu'il rendait plus ou moins rapide, plus ou moins lent, selon la situation du personnage , et qu'il entrecoupait souvent de silences étudiés.

Il est en effet de certaines circonstances ou l'on a besoin de se recueillir avant de confier à la parole ce que l'âme éprouve , ou ce que l'intelligence calccde. Il faut donc que l'acteur, dans ce cas, ait Fair de penser , avant que de parler ; que par des repos il paraisse prendre le temps de mé-

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diter ce qu'il va dire ; mais il &ut aussi que sa physionomie supplée à ces suspensions de la parole , que son attitude j ses traits indiquent que pendant ces momens de silence son âme est fortement préoccupée ; sans cela, ces intervalles dans le débit ne seraient que des lacunes froides qu'on attribuerait moins à une opération de la pensée, qu'à une distraction de la mémoire.

Il est aussi des situations où un être vivement ému sent avec trop d'énergie pour attendre la lente combinaison des mot& ; le sentintent dont il est oppressé , avant que sa voix ait pu l'exprimer , s'échappe soudainement par l'action muette.

Le geste , l'altitude , le regard doivent donc alors précéder les paroles , comme l'éclair, précède la foudre. Ce moyen ajoute singulièrement à l'expression, en ce qu'il décèle une âme si profondément pénétrée , qu'impatieftte de se manifester , elle a choisi les signes les plus rapides.

Ces artifices constituent ce qu'on appelle

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proprement le jeu muet, partie si essentielle de l'art théâtral , et qu'il est si difficile d'atteindre, de posséder, de bien régler ; c'est par lui que l'acteur donne à son débit un air . de naturel et de vérité , en lui ôtant toute apparence d'une chose apprise et récitée.

Il est cependant d'autres situations où un personnage emporté par la véhémence d'un sentiment, trouve soudainement toutes les expressions dont il a besoin. Ses paroles arrivent sur ses lèvres aussi rapidement que les pensées dans son âme; elles naissent avec elles ; elles se succèdent sans interruption ; le débit de l'acteur doit être alors pressé, rapide et d'un seul jet. Il doit dérober au public jusqu'aux efforts d'une respiration trop forte et trop prolongée ; car reprendre haleine est une sorte . de repos , de suspension , qui , toute légère qu'elle soit , ralentit la chaleur du mouvement et en détruit nécessairement l'effet , parce qu'elle semble faire participer l'âme

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à ce soulagement et à ce repos (i). Au surplus la passion ne marche pas comme la grammaire; elle ne s'arrête point toujours

(i) Pour accomplir ce que j'exige ici, et surtout pour éviter ce sifflement de la poitrine , ces râlemens insoutenables que quelques personnes font entendre au théâtre , il est un moyen sûr que Texpérience m*a fourni, et le voici : Tacteur doit reprendre sa respîration avant que Tair soit entièrement expiré de sa poitrine , et que le besoin et la fatigue le forcent d'en aspirer un trop grand volume à la fois. Il faut donc qu'il aspire de l'air peu et souvent , et surtout avant cjue la nécessité l'y contraigne. Les plus légères aspirations suf&sent, si elles sont fréquentes; mais, dans ce cas, il doit mettre une grande adresse à ce qu'elles soient inaperçues : sans cela, les vers ainsi fréquemment coupés rendraient sa diction fausse, pénible et incohérente; c'est surtout devant les voyelles j et particulièrement devant Va et l'e, que l'on peut le plus facilement dérober cet artifice au spectateur. Pour être mieux compris , j'en vais donner un exemple , et marquer par un trait les endroits où je placerais ces aspirations,, si j'avais à dire ce morceau.

Lusignan , — le dernier de cette auguste race ,

Dans ces momens affreux ranimant notre audace, —

Au milieu des débris des temples renversés ,

Des vainqueurs , des vaincus — et des morts entassés , —

Terrible, — et d'une main reprenant cette épée.

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où celle-ci l'exige; d'ordinaire elle respecte peu les points et les virgules , et les franchift ou les déplace au gré de son désordre et de ses emportemens.

Dans le sang infidèle — à tout moment trempëe , —

Et de l'autre — à nos yeux montrant avec fierté'

De notre sainte loi — le signe redoute, —

Criant à haute voix : — Français , soyez fidèles ! —

Sans doute, en ce moment , le couvrant de ses ailes ,

La vertu du Î'rès-Haut, — qui nous sauve aujourd'hui.

Aplanissait sa route , — et marchait devant lui.

L'on voit , par cet exemple , que j'emploie ces légères aspirations, autant que faire se peut, devant des voyelles, que ces aspirations sont encore placées devant les expressions qui demandent de la force, comme le mot terrible , et les deux hémistiches,

Criant a haute voix : — Français , Soyez fiâèlés !

Mais, je le répète, il fout bien se gardïer que Foreille, l'œil même du spectateur soupçonne que vous respireiB. J'ai^ue en même temps qu^il faut beaucoup d'habitude et d'exertâce pour se familiariser avec celte opération mécanique. Par ce moyçn , ces douze vers que je viens de citer peuvent être dits comme d'un trait, et avec toute la rapidité et la chaleur qu'ils exigent. Au reste , la fréquence de ces aspirations dépend du plus ou du moins de force de chaque individu. Il y a tel acteur qui peut n'avoir pas besoin de les multiplier aussi souvent.

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Quelques années avant sa mort , Lekam essuya une longue maladie , et c'est à elle qo'il dut le parfait développement et toute la maturité de son talent. Ceci peut paraître étrange, mais n'en est pas moins exactement vrai. ïl est des crises violentes , de certains désordres dans l'économie ani- Hiale, qui souvent exaltent le système nerveux , et donnent à l'imagination une inconcevable activité : le corps est souffrant et l'esprit est hicide. On a vu des malades étonner par la vivacité de leurs idées , et d'autres «i qui la mémoire reprenant une activité nouvelle, leur rappelait des circonstances , des événemens comptétement oubliés; d'autres enûn avoir une sorte de prévision de l'avenir ; et ce n'est peut-être pas sans raison que Chénier a dit :

Le ciel donne aux mourans des accens prophétiques.

En sortant de cet état, il reste toujours quelque chose de cet excès de sensibilité imprimée au système nerveux. Les émo-^

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tions sont plus faciles et plus profondes , toutes nos sensations acquièrent un plu^ grand degré de délicatesse^ Il semble que ces secousses épurent et renouvellent notre être , et c'est ce que Lekain éprouva après sa maladie. L'inaction à laquelle sa longue convalescence le contraignit , lui devint même profitable. Son repos fut encore du travail ; car le génie ne veut pas toujours de l'exercice, et, comme la mine d'or, il se forme et se perfectionne sans bruit et sans mouvement.

Il reparut alors après une longue absence du théâtre. Quel fut l'étonnement du public , qui , se préparant à l'indulgence pour un homme affaibli par la souffrance, le vit au contraire sortir de son tombeau, brillant de perfections et de clartés nouvelles ! Il avait comme revêtu une existence plus parfaite et plus piu^e. C'est alors que son intelligence rejeta tout ce que la raison ne peut avouer. Plus de cris , plus d'efforts de poumons , plus de ces douleurs communes ,

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plus de ces pleurs vulgaires qui amoindrissent et dégradent le personnage. Sa voix , à la fois brisée et sonore, avait acquis je ne sais quels accens , quelles vibrations qui allaient retentir dans toutes les âmes ; les larmes dont il la trempait étaient héroïques et pénétrantes. Son jeu plein , profond , pathétique , terrible , purifié de tous ces effets bruyans , et qui ne laissent point de souvenirs , poursuivait jusque dans leur sommeil même ceux qui venaient de l'entendre.

Ce fut encore à cette dernière époque de sa vie , qu'ayant acquis plus de connaissance des passions des hommes, ayant peut-être assisté lui-mêihe à de grandes douleurs , il sut les peindre mieux ; et si , souvent pour exprimer les peines de l'âme , sa voix mélancolique et douloureuse s'échappait à travers les sanglots et les larmes , souvent aussi dans le dernier degré de la souffrance morale, sa voix altérée, couverte d'un voile , n'avait plus que des sons

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étouffés , pénibles , sinistres , et mal articulés ; ses yeux comme stupides n'avaient plus de larmes , elles semblaient toutes retomber sur son cœur. Admirable artifice puisé da^LS la nature , et bien plus fait encore pour «mouvoir les âmes que les larmes mêmes ; car dans la vie réeiie , fymt en plaignant l'être souf&ant qui ^ure, nous sentons du moins qu'H éprouve du soulagement à pleurer ; mais combien plus notre pitié est-elle excitée par la vue du malheurreux qui , dans l'excès d'un morne et profpnd désespoir, deia^eure sâtts voîk pour exprimer ses soufj&ances , comme sans larmes pour les soulager ! Aussi cet axiome d'Horace , répété par Boileau :

Pour m'arracher des pleurs, il faut que tous pleuriez ,

n'est pas toujours exactement vrai.

Lekain fut très passionné. Il n'aima jamais qu'avec fureur ( i ) : il haïssait , dit-on ,

(i) Dans le dernier temps de sa vie, il devint éperdument amoureux d'une dame Benoît, qu'il devait épouser;

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de même ; et celui-là ne sera jamais qu'un médiocre acteur dont l'âme n'est pas susceptible de ressentir des passions extrêmes. JliCSt dans leur expression tant de niAaaces çfULOfi ne peut deviner et que l'acteur ne peut bien rendre que lorsqu'il )es a éprouvées lui-même ! Riche alors des observations qu'il a faites sur sa propre nature, il se sert à lui-même et d'étude et d'^temple. D s'interroge sur les impressions que son âme a i*essenities , sur l'expression dont ses traits se sont empreints , sur les acoens dont sa voix s'est ^ue dan^ les divers accès des passions qu'il a éprouvées ; il médite ces souvenirs et en fait passer toutes les réalités dans les passions fictives qu'il est chargé de peindre. A peine oserai-je dire que moi-même , dans une circonstance

tfiutfi^ le$ iqi^ <^'il jouait, j^ la faisait placer dans la {u^emière oouli$^^ et lui adressait toutes les expnçsaions de tendness^ et d'amour qu'il débitMt h Taotrioe ,en scène avec lui.

Ixiv RÉFLEXIONS SUR LEKAIN"

de ma vie où j'éprouvai un chagrin profond , la passion du théâtre était telle en moi , qu'accablé d une douleur bien réelle , au milieu des larmes que je versais , je fis malgré moi une observation rapide et fugitive sur l'altération de ma voix et sur une certaine vibration spasmodique qu'elle contractait dans les pleurs; et, je le dis non sans quelque honte , je pensai machinalement à m'en servir au besoin; et en effet cette expérience sur moi-même m'a souvent été très utile. ( i )

Les contrariétés , les chagrins , des sou-

(i) Je ferai observer à ce sujet que les larmes forcent presque toujours la voix à s'élever dans ses cordes les plus hautes; mais que, dans ces tons aigus, loin d*étre attendrissantes, elles sont souvent maigres, communes, çt peu communicatives. Il faut donc, autant que faire se peut, user, dans la douleur, du médium de sa voix. C*est dans ce ton seulement que les larmes sont nobles, touchantes, profondes, et que la voix trouve facilement ces accens pathétiques , ces sons déchirans et douloureux qui vont réveiller toute la sensibilité des âmes , et forcent le spectateur à pleurer avec vous.

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venirs douloureux que l'acteur peut appliquer au personnage qu'il représente, en exaltant sa sensibilité le mettent aussi dans cet état d'agitation nécessaire au développement de ses facultés. Je suis loin de souhaiter cependant que ceux qui suivent cette carrière soient dans le cas de faire une firéquente épreuve de semblables moyens.

Mais enfin l'acteur a ce privilège de retirer de ses douleurs même un avantage réel , et d'y puiser encore des moyens de perfection. Lekain puisa donc dans ses passions même un aliment à son talent. Quant aux caractères odieux et aux passions viles dont le type n'était pas en lui , car nul homme au monde ne fiit plus honorable , il sut les peindre par analogie. En effet parmi les passions désordonnées qui dégradent la nature humaine , il en est qui se rapprochent par quelques points des passion^; vives et pures qui l'élèvent et l'agrandissent . Ainsi le sentiment d'une noble émulation nous fait deviner ce que peut éprouver

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gue expérience , et à terminer ainsi par un travail , peut-être utile pour, ceux qui viendront après moi , une carrière embellie par quelques succès , et donnée tout entière à l'avancement du bel art que j'ai tant aimé.

Talma,

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