‹ Mémoires de LekainChapitre 111 sur 114 · A M. DE · texte numérisé non relu

A M. DE

Paris, ce 10 jan-yier 1756.

Vous me demandez, mon ami, quelques détails sur ma dernière entrevue avec M. de Voltaire ; je satisfais d'autant plus volontiers à vos désirs , que ceux que l'on vous en a donnés sont inexacts.

Peu de temps après les premières représentations de V Orphelin de la Chine ^ je fis un

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voyage à Ferney. Les journaux avaient parlé avec beaucoup d'élqge de ce nouvel ouvrage ; mais M. de Voltaire voulut que je l'instruisisse des détails particuliers dont ils n'avaient pas fait mention , et je lui rendis le compte le plus vrai et le plus satisfaisant , en même temps , de l'enthousiasme que son Orphelin avait excité.

Après une conférence assez longue sur les scènes qui avaient produit le plus d'effet , il m'engagea à lui réciter mon rôle. J'adhérai avec plaisir à umî proposition dont j'espérais tirer les plus grands avantages. Mon espoir effectivement ne fut pas trompé; mais je payai un peu cher la leçon que je reçus.

Notre petit comité se tint le lendemain. Animé par la présence du cercle qui m'environnait , je débitai mon rôle avec toute l'énergie tartarienne^ comme je l'avais fait à Paris avec quelques succès. Je n'en étais pas néanmoins tellement occupé que je ne pusse observer l'impression que M. de Voltaire en ressentait; mais loin de voir, sur son visage, l'approbation que j'y cherchais, je démêlai, dans ses traits, l'empreinte d'une indignation et même d'une espèce de fureur qui, trop long-temps concentrée dans son âme, éclata

enfin par une explosion terrible. Arrêtez, me cria-t-il , arrêtez.... Le malheureux: l il me tue ! il m'assassine ! A ces mots , prononcés avec cet accent énergique que vous lui connaissez , la société se lève , l'entoure , veut le calmer ; maïs il se livre de nouveau à toute sa colère, et les plus vives représentations ne purent la modérer : c'était un volcan que rien ne pouvait éteindre. Il sortit enfin, et courut s'enfermer dans son appartement.

Étourdi et confus d'une semblable scène, vous jugez , mon ami , que je n'étais pas curieux de m'exposer à une seconde. J'annonçai donc mon départ à madame Denis pour le jour suivant ; ses instances ne purent changer ma résolution.

Toutefois, avant de partir , je fis demander à M. de Voltaire un moment d'entretien. Qu'il vienne s'il veut , dit-il : cette douce réponse n'était pas encourageante. J'entrai néanmoins chez lui : nous étions seuls ; je lui annonçai mon départ, et lui témoignai mes regrets de n'avoir pas répondu à ses désirs dans le rôle qu'il m'avait confié : j'ajoutai que j'aurais reçu ses conseils avec reconnaissance- Ces mots parurent le calmer ; il prit son manuscrit, et, dès la première scène, je reconnus com-

bien je m'étais trompé dans la manière dont j'avais conçu mon personnage.

Je chercherais en vain à vous donner une idée des impressions profondes que M. de Voltaire grava dans mon âme , par le ton sublime , imposant et passionné , avec lequel il peignit les diverses nuances du rôle de Gengiskan. Muet d'admiration^ il avait fini et j'écoutais encore. Après quelques instans^ il me dit , d'une voix épuisée de fatigue : Etesvous bien pénétré maintenant ^ mon ami y du véritable caractère de votre rôle? — Je le crois , monsieur , lui répondis-je , et demain vous pourrez en juger. Je me livrai alors à de nouvelles études : elles obtinrent son suflfrage, et les éloges les plus flatteurs furent le prix de ma docilité. J'étais glorieux , je vous l'avoue , de pouvoir à mon tour le pénétrer des mêmes sentimens qu'il m'avait fait éprouver. Toutes les passions que j'exprimais se gravaient alternativement sur ses traits émus €t attendris. Les expressions de son amitié furent aussi touchantes que celles de sa colère avaient été impétueuses, et je quittai Ferney, enchanté des nouvelles connaissances que je venais d'acquérir sur un rôle aussi beau et aussi difficile.

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Je* le rejouai à ma rentrée. Une de mes camarades (à qui ma première erreur n'était pas échappée ) ne put dissimuler son étonnement sur le nouvel effet que j'y produisis, et dit à quelques personnes : On voit bien qu^il revient de Fernejr.

Sans examiner le motif qui dictait cet éloge, je n'y fus pas moins sensible.

Tels sont , mon ami , les détails dont vous avez désiré être instruit. Lekain.

A monseigneur le maréchal duc de Richelieu .

i5 juin 1775.

Mo]ysEiGNEUii, j'aurais pris la liberté de vous écrire le 10 du mois dernier, ce que j'ose vous demander aujourd'hui , avec l'instance la plus forte et la plus respectueuse , mais la nécessité de satisfaire à un public d'autant plus offensé à mon égard , que je dois tout à ses bontés ; la loi que je me suis imposée de réparer le plus complètement les griefs que vous pourriez peut-être avoir contre moi , toutes ces considérations auxquelles j'ai souscrit avec un vrai plaisir, ont ralenti mon projet, mais ne l'ont pas détruit.

Permettez-moi donc , monseigneur , de vous demander pour seule et unique grâce , la permission de me retirer, et d'abandonner un état qui ne peut faire illusion qu'à des fanatiques ; mais que tout homme sage doit regarder d'un œil plus réfléchi. L'exemple dernier n'a que trop prouvé que cet état était encore la victime d'un préjugé aussi absurde que barbare. Je sais que vous êtes le maître de disposer de tout : vous m'en avez donné des preuves convainquantes à la clôture du théâtre de 1771, et nommément à la rentrée dernière : mais il est un droit que tout citoyen ne dans un état monarchique, peut et doit reclamer; c'est celui de sa liberté. N'ayant point eu à rougir dans mon état précédent , j'y retournerai ; ma petite fortune , mon industrie et ma probité , ne me laissent rien à regretter. Libre avec moi-même , respirant sous la tutelle des lois qui protègent tout commerçant honnête , je n'aurai rien perdu par l'abaadon d'un état où j'ai eu le bonheur de me distinguer. Fondé sur ces principes , j'ose vous réitérer, monseigneur, que vous ajouterez le comble a ma félicité , si vous voulez bien m' accorder ma retraite pour Pâques prochain. Je finirai mon service a la cour et à la ville

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avec tout le zèle qui m'a toujours animé ; je n'emporterai du théâtre que la gloire d'avoir concouru avec tous mes camarades , au bonheur de servir un roi qui a daigné , il y a quinze ans, prononcer lui-même sur mon sort. Juste jusqu'au dernier moment, comme je l'ai toujours été , je ne réclamerai point une pension à laquelle j'aurais pu prétendre par des services réels et par un talent estimé ; mais je sais que, le temps n'étant point expiré , je dois y renoncer.

J'ose me flatter, monseigneur, que cette preuve de désintéressement vous ouvrira les yeux sur ma véritable façon de penser, et détruira totalement en vous les imputations odieuses et impunies, qu'un calomniateur vous aurait données contre moi. Ma justification , signée par tous mes camarades, et im-^ primée sur leurs registres , m'a porté quelque consolation; mais le véritable honnête homme souffre toujours d'avoir encouru même le plus léger soupçon . Il se peut , monseigneur , que j'aie eu des torts ( et quel est l'homme à l'abri de l'erreur?); mais ceux de l'improbité sont impardonnables. Grâce à Dieu, je n'en ai jamais eu de cette espèce, j'en prends à. témoin tous les honnêtes gens. Si j'ai, par mal-

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heur, excité quelquefois YOtre ressentiment^ je vous en demande pardon ; mais an moins rendez-moi justice sur la profisssion de la flus exacte probité y et faites-moi la grâce de n»'accorder ce que je tous demande^ comme le sceau de ma félicité. Je suis avec le plus profond respect , monseigneur y de votre grandeur, etc. Lekain.

^ monseigneur le duc de Duras.

MoNSBiGNEUR y les boutés dont vous m'avez toujours honoré , m'inspirent en vous la plus grande confiance , et elles me font espérer que vous voudrez bien appuyer , auprès de M. le maréchal de Richelieu , la demande que je lui Êds de mon congé pour Pâques prochain.

Ayant prévu dès long-temps , et les malheurs qui me sont arrivés , et le désastre affreux où se trouve la Comédie , j'ai eu assez de sagesse pour pourvoir , par mon économie, au besoin qui suit toujours ceux qui exercent par goût l'art de la comédie. Né sans ambition comime sans envie y je reprendrai mon ancienne profession, comme Candide reprit son jardin : j'y jouirai du moins de ma liberté , et , contre les iniquités, j'aurai l'appui des lois. Pardon-

uea^-moi cette expression , monseigneur ; elle est }uste àsnas toys tes s^i^ y et|e vais vous en cony^ncre par Iç précis de toutes mes aventures. SAuflrez-naoi , par grâce, ces détails; ils fan^cfpt n^n s^em^int ta justification de m^ dépisirç^ ; i^ais encfure sont-ils de nature h^ intéresser ^ et le si^périeur impartial ^ et Tho^i^npie yraiment sensilaile.

A peii^^ av^is-je atteint l'âge de vingt-un ans y qu uq goût décidé pour le théâtre me fit abandonne!^ un ^lent où je pouvais acquérir de U céllébrité; nxai^ pirotégé, et pour ainsi dire élevé par le plus ^and homme du siècle, je ne parus sur la scène que pour lutter contre 1^ ca^e la plqs opiniâtre et la plus acharnée k étouffer tous les talens naissants. Je ne pouvais , dès lors, espérer d'autre appui q^e celui de mes supérieurs. Us m'ahandonnèrent et içiçie laissèrent, pendant dix-sept mois y plongé d^ns l'incertitude la plus cruelle et H plu^ affreuse misère. Vous avez vu, monseigneur, quelle a été U terminaison d'un apprentissage aussi 4^^ y ce fut mon ordre de réception , avec la nipitié d'un quart et demi de part.

Ou pouyais-je puis^, avec de si faibles recours , de quoi satisfaire à des engagemens

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antérieiirs et forcés, siaon dans des grâces par* ticalières? Je les demandai ; elles me furent refusées. Tant de contradictious me firent adopter le parti de Findépendance en 1 755. Mon Toyage à Barenth apporta de Tordre dans mes affaire^; mais aux dépens de ma liberté , dont je fus privé pendant vingt-un jours. Quelque temps après, on accorda le privilège de Compiègne à un de mes camarades y dont j'étais l'ancien ; on donna un congé de trois mois à mademoiselle Clairon , comblée alors des bienjEadts du roi. Quelque célébrité pouvait me £sdre asjnrer à une partie de ces mêmes bien&its ; j'en fus privé pendant huit ans. Enfin y monseigneur , en 1 758 , j'obtins ma part, quand tous mes camarades furent remplis.

U semble que le projet fut de m'en punir trois ans après; car monsieur le maréchal me fit remettre en prison pendant quinze jours , pour avoir pris un congé de quatre fois vingt-quatre heures, seulement y de M. le duc d'Aumont. En 1760, le plus méprisable de tous les hommes osa m' accuser d'avoir dérobé 60,000 francs à la Comédie : cette imputation, toute absurde qu'elle était, faite à un homme qui n'a pas un sol en maniement, fut adoptée

par M. le tnaréchal. he calomniateur produisit un mémoire contre moi, dont M. le duc de Richelieu n'a voulu tirer aucune explication, vu la protection qu'il accordait à mon accusateur, dont il ne se souciait pas de dévoiler la turpitude. Quel fut le résultat de cette malheureuse aventure ? Une pleine et entière justification , signée de tous mes camarades ; mais cet indigne protégé ne fut chassé que quelque temps après , et pour une cause assurément bien inférieure.

Enfin, après avoir éprouvé ce que l'injustice , l'avilissement et la calomnie avaient de plus odieux, je pensais être au terme de toutes les épreuves où l'on peut mettre un galant homme, lorsque, en 1766, j'ai subi , pour la troisième fois , l'emprisonnement le plus rigoureux , pour le soutien d'une cause commune à tous les honnêtes gens. Ce n'est pas tout ; vers le terme où devait finir ma détention , quand je ne m'occupais que de la douce satisfaction de prouver au public combien j'avais souflFert d'avoir été dans la cruelle nécessité de lui manquer , j'apprends , par des gens du monde , que M. le duc de Fronsac répand , dans les foyers de la Comédie Italienne , que j'ai volé la Comédie Française. A

qatA tribiiDai tcvI-oo àomc qar j pour âtire punir on des Tioes les pins

CMQX a la soaeie : la cuammae^ , pair de France, sans infamatians, imkIîvreSy sans prennes , nomil y oc sa prapre boodie, mt galant iioimne qni n^cat jamais sorûy à son égard , des bonies dn rapect dà

monseignenr ; mon ooenr est Jétliiié ce OMmienl : la sensflniitë Int tunjwaji Tapanage d'nne âme exempte de tans lepi utiles y on je ne connais pins rien anx mariiTB dfe la Tertn.

Après de pareffles aeooosses y TOHB oonWendrez, monseignenr y ^œj ai fiente trembler pour Tavenir. La persécution s'attache snr moi arec nne opiniâtreté sans égaie : il est bien juste que je cherche à foir ma mauvaise destinée. J*ai le malhenr de me rérolter contre tons les actes qui choquent le bon ordre que tous avez vous-aonème établi , et qui se détruit tons les jours par Tahaiidon qne rhamn fait de sa sodcté. M. le maréchal a porté le coup le plus fimeste au premier spectacle de la nation : c'est le dégoût et rabattement ; Tun et Tautre régnent dans toos les esprits.

Je suis persuadé , monseigneur , que /vous le voyez avec douleur ; maïs le mal est sans remède. Ce n'est pas avec les armes du despotisme que Ton reporte Fémulation dans l'âme des artistes ; la mienne est abattue , et lésera pour toujours. Daignez donc ^ monseigneur , seconder mes vues. Rien ne me flatte plus maintenant 4jue le plaisir de vivre avec moi-même. J'ai rempli ma carrière au théâtre; je ne demande ni pension^ ni récompense ; je suis content d'avoir été utile à ma sodiété ; je ne veux point iSnir par une injustice. Le peu que j'ai me suffira avec le petit commerce qaeje puis faire : voila ^e seul genre ^e félicité qui me convienne. Si vous daignez y prêter votre niinistère y je me croirai le plus heureux des hommes y et d'autant plus heureux que j'ai le cœur fait pour vous en conserver la plus respectueuse reconnaissance. Dai* gnez agréer^ monseigneur, les assurances de la plus parfaite soumission , avec laq\ielle je serai toute ma vie y de votre grandeur y le très humble et très obéissant serviteur y

Lettre adressée à M. Trudaine, ordonruUeur général des ponts et chaussées de France ^ à V effet d obtenir une continuation de chemin dans mon village de Fontenay.

Le a septembre 1765.

Un maître cabrioleur, qui n'avait jamais fait de cabrioles; un homme de beaucoup d'esprit^ qui ne le manifestait que par des fadaises, qui vivait dans le grand monde ^ et qiii n'en avait ni la politesse franche ^ ni les grâces sans apprêt; un extrait de bipède, qui prétendait apprendre à marcher à ses semblables , quand il n% pouvait se trainei^ lui-même; le fanieux Marcel enfin,, dont la fortune et le nom sont encore connus; ce gros habitant d'une espèce de château, contre lequel j'ai une espèce de petite masure , avait obtenu , il y a vingt-cinq ans environ , que MM. les ordonnateurs généraux des ponts et chaussées lui fissent fabriquer un chemin caillouté dans la grande rue du village de Fontenay, sous le bois de Vincennes; mais cette grâce ne s'étendait point au-delà des limites de son habitation.

Il est donc encore quelques particuliers

DE LEKAIN. '^ SqS

plus éloignés^ et qui sont dans la nécessité de solliciter la même faveur.

Je suis^ monseigneur, un de ces derniers : je ne me présente pas à votre grandeur avec tous les avantages d'un seigneur de paroisse; je ne sais ni faire rire , ni faire danser.

Je suis un pauvre esclave de Melpomène, qui attendris parfois les âmes les moins disposées à la douleur.

C'est à la faveur d'une bien faible considération que j'ose intercéder auprès de votre grandeur, pour la supplier de m'accorder la fabrique de trente-trois toises de chemin , qui conduisent du château Marcellin à la chaumière du suppliant •

M. Durand, trésorier de France, m'a bien accordé la permission d'établir cette voie à mes dépens; mais, monseigneur, cette dépense qui peut mionter à 4 ou 5oo livres , est trop onéreuse pour un roi d'Angleterre , obligé de lever, au mois d'avril dernier, le siège de Calais, et fait prisonnier du roi de France pendant vingt-cinq jours, (i)

(i) Il s'agît de ma détention au For-l'Évéque, dans le cours des représentations du Siège de Calais , dans laquelle je jouais le rôle d'Edouard.

3g4 ^ MÉMOIRES

Tous ces désastres (car les rois ont les leurs comme les simples particuliers ) ont tellement énervé les finances de ma majesté britannique, qu'à peine paifvj6 payer les répa* rations faites à ma diartreuse.

Si y sous vos auspices, monseigneur^ je pouvais me flatter d'obtenir mes trente -trois toises de chemin , de sorte que je puisse arriver sain et sauf dans ma triste cabane , je ne m'entretiendrais, dans ma retraite, que du plaisir de vous devoir cette première et unique grâce; et les margnilliers , chantres^ (porteKHToix , thuriféraires et xnoi , ibéiùrons à jamais la mémoire de notoe bienfaiteur.

Soyez assuré, monseigi[ieiir,;qiie mon vH- ;lage écrirait dans ses £xstes, que le ministre qui empêche les sujets de sa majesté de se rompre le col pour arriver chez eux^ est le mieux av<isé>et le plus bienfiaiisaiit desèmmaios.

Telle est, monseigneur, l'ihumhle requête (i), etc., etc.

(i)M. de Trudaioe fît droit à ma requête» parce qu'il l'avait trouvée plaisante; ce qui prouve qu'il est quelquefois plus sûr de subjuguer les hoarmee en les faisant rire qu'en leur parlant le langage de la raison , qui n'est souvent que triste et fastidieux.

Lettre à son altesse royale monseigneur le prince

Henri de Prusse.

i6 mai 1769.

MoNaEiGNEtJBi, j'ai reçu, avec une recannaissance bien respectueuse^ la lettre ckmt votre altesse royale a daigné m'honorer. H me serait bien flatteur de mériter, à plus juste titre, ks éloges qu'elle renferme : je ne les dois qu'à l'inâu^extce et kfaan seules bontés lée votre ^tesse royale , et c'est l'unique mérite dont je |misse réellement me glorifier. Permettez , monseigneur^ €fùe j'y borûe ma vanité; elle est suffisamment et trop bconora* blemeclt récompentsée.

11 me reste maintenant à m'acqnitter êe remploi 'dont voftre ethésse royale a bi^n voulu me diai^gér, qui est de lui rendre compte é^ nouveautés du théâtre.

La matière «n est , pour le moment , très sèche et très aride. Ge n'est pas que la classé de nos auteurs modernes ne soit très nombreuse; mais il s'en faut ^e beaucoup que, par le .génie :et l'imagination, ils soient aussi heureusement «partagés que leurs modèles. Ils composent, à l' exemple de l'abbé Trublet, tout ce qui a été dit avant eux ; ils fatiguent

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la presse , comme lui , et ne produisent rien de neuf.

Il semble que les lettres et les arts soient, en France, au moment terrible de leur rétrogradation : c'est beaucoup , monseigneur, si , dans cinquante pièces nouvelles, il en reste cinq au théâtre.

La nature se repose pour les acteurs et pour les auteurs ; les uns ne sont que des copistes serviles, et les autres, de froids commentateurs. Il est un de ces derniers, âgé de soixante-huit ans, qui s'est mis dans la tête de corriger l'un des chefs-d'œuvre de nos plus grands maîtres.

Le projet original est sous les yeux de votre altesse royale : elle jugera s'il est rien de plus extravagant pour un lettré prosateur, que de mettre en action le dénouement àUphigénie en Aulide.

On n'aurait pas été moins surpris, dans les beaux jours de la Grèce, de voir le galant Anacréon corriger V Electre d'Euripide, qu'on ne doit l'être de nos jours, en voyant le charmant auteur de V Oracle^ des Grâces, assimiler ses vers prosaïques et languissans à ceux du sublime auteur dUAthalie.

Cependant , malgré cette stérilité d'inven-

tion, malgré l'abandon du bon goût, et l'impossibilité, presque démontrée, de le faire renaître, il s'échappe encore du chaos quelques étincelles de ce feu divin et de cet enthousiasme qui rappellent notre nation de sa légèreté naturelle, et qui la ramènent insensiblement au principe des bonnes choses.

Telle serait , monseigneur , la tragédie des Deux Frères^ si elle pouvait être jouée. Cette pièce m'est parvenue, sans que l'on ait voulu m'en nommer l'auteur; mais le genre de l'ouvrage m'inspire sur lui de violens soupçons , et si j'ai le bonheur de me rencontrer sur ce point avec votre altesse royale, je la supplie très respectueusement de ne rien divulguer de sa présomption, et de me renvoyer le poème qui ne m'est laissé que jusqu'à ce que l'auteur se soit déterminé à le faire imprimer.

Ce sera vraisemblablement sa seule ressource; car il est impossible que nos scrupuleux magistrats de police en permettent la représentation.

Notre clergé gallican qui damne les acteurs, en prenant leur argent, ne manquerait pas de criera l'impiété; et ce nouveau conflit de jurisdiction pourrait finir chétiennement par des libelles et des mandemens diffamatoires.

39^ MÉMOlftES

Je crois, monseigBeor, que tous troaverex^ dans cette tragédie y un but mond très consolant pour rhamaaité, m intérêt simple et toochant , nne marche rapide et consëqiKnte, des éréoemens et des heautés de détails puisés dans le fond du sujet, un stjle noUe et sans enflure , et des caractères assea bien contrastés.

U aurait été peut-être à désirer que Fauteur eût répandu, dans la totalité de sa tragédie, un peu plus de chaleur et de nerf, et qu*il est eût davantage varié les situations. Cest le jugement que j'en ai porté et que je me garderais luen de hasarder vis-à-yis de votre altesse royale, si elle ne m'en avait donné une permission positive.

n en est une autre que je solliciterai toute ma vie avec l'instance la plus respectueuse; c'est la grâce de me dire avec la soumtssiim la plus parfaite , etc. , etc.

j4 son altesse royale monseigneur le prince de

Prusse.

II septembre lyjS.

MoNSEiGivEUR, j'ai reçu, avec la reconnaissance la plus respectueuse , le présent dont votre altesse royale a daigné n^e gratifier à

DE LBKÂIN. 399

mon départ de Berlin. Mon silence^ sur cet objet, m'occasionnerait sans doute un reproche €fae je ne me pardonnerais de ma vie, et quoique je m'acquitte bien tard d'un tribut que mon coeur se plaît à vous rendre , cependant j'ose l'offrir à votre altesse royale, avec l'âme la plus dévouée à ses volontés : c'est un sentiment que je partage avec tous ceux qui ont eu l'honneur de vous approcher et de vous faire leur cour. Aussi, monseigneur, compterai-je au nombre de mes jours heureux celui où j'ai eu le bonheur de distraire et de captiver l'attention de l'héritier d'un grand empire, et d'un prince d'autant plus digne de le gouverner, qu'il est instruit dans cet art par le législateur le plus recommandable.

Voilà , monseigneur , toute la consolation des faibles ; c'est de pouvoir approcher quelquefois de ceux que la nature a destinés pour les rendre heureux ; c'est de les suivre pas à pas dans toutes leurs opérations, d'admirer la sagesse de leurs principes, l'équité de leurs vues , et de bénir Dieu , qui a créé les bons princes pour le bonheur de leurs sujets.

Je ne verrai probablement pas ces jours fortunés qui luiront sur les Prussiens. Ma malheureuse santé , altérée par mes chagrins

4oO MÉMOIHES

et mes travaux , ne me fournira pas une carrière assez longue , pour me joindre aux bénédictions du peuple confié à la justice et k la bienfaisance de votre altesse royale ; mais au moins mourrai-je avec la douce satisfaction d'avoir prédit ces jours heureux du règne de Frédéric m; et c'en est assez pour moi.

Après toutes les marques de bonté dont vous m'avez honoré, monseigneur, et qui resteront toujours gravées dans mon cœur, il me reste une seule grâce à vous demander ; c'est de me charger de ce dont votre altesse royale me jugera capable à Paris, et de -me croire, avec le dévouement, etc., etc.

A madame la marquise de Satnt-Chamond.

SI avril 1774*

Madame , j'étais encore à Nancy, lorsqu'on m'a remis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m' écrire. Les dispositions qu'elle contient méritaient sans doute une réponse plus prompte; mais le genre d'occupations auquel j'étais alors uniquement livré, ne me permettait aucune distraction , parce qu'il prenait tout mon temps , soit pour le nombre

de représentations que j'avais promises à la ville y soit pour les répétitions qu'il m'en a fallu faire. D'ailleurs l'incertitude de plaire et de captiver les suffrages d'un peuple dont je connais à peine le caractère, la conduite qu'il m'a fallu tenir avec un corps de noblesse militaire un peu trop altière pour voir sans déplaisir l'accueil gracieux que nos sénateurs de Lorraine et leurs aimables femmes ont bien voulu me faire; tous ces petits soins ^ dis-je, m'ont occupé tout entier, et m'ont à peine laissé le loisir de méditer la réponse que je vous dois et que je prends la liberté de vous faire parvenir.

Je vous avoue, madame, que si quelque chose m'a singulièrement étonné dans le cours de ma vie , c'est d'apprendre par vous et monsieur le baroii de Castelnau , que l'on ait daigné s'entretenir de moi dans la chambre d'un grand prince; que quelque ami zélé ait bien voulu y parler de ma personne, et s'occuper de mes petits intérêts.

Si je ne contenais mon amour-propre dans les bornes que tout homme raisonnable doit lui prescrire , et si je n'étais mon juge le plus sévère , j'aurais sans doute un peu d'orgueil et de vanité en apprenant que l'on a hasardé,

en présence de monseigneur le comte d'Artois , la proposition de me faire obtenir , par sa bienfaisance royale , un petit appartement dans l'ancien palais de nos rois; à moi^ madame, qui ne suis rien au monde, qui n'ai de recommandation dans l'univers, que mes -malheurs et mon obscurité, un logement au Louvre ! Non , je n'en reviens pas ; c'est une illusion trop flatteuse , pour la voir se réaliser. Ainsi, loin de m'en féliciter d'avance, comme vous avez la bonté de le faire, permettez-moi de regarder ce bonheur comme un songe. Je ne fus jamais heureux, et ne le serai jamais ; vous m'en offrez vous-même la preuve , en m'apprenant que l'on me reproche devant le prince dêtre malade six mois de F année. /

Il m'est bien douloureux de me voir calomnier de la sorte , par ceux même qui ont joui de mes travaux pendant vingt -quatre années consécutives , et qui m'insultent à la fin de ma carrière, par un reproche que je ne mérite pas. Voilà donc le sort de la pauvre humanité !

Lorsqu'un artiste touche presque à son terme; qu'il a épuisé ses veilles, son génie et sa santé, pour plaire au public; lorsqu'il

ne peut plus suffire , comme ci-devant , aux plaisirs de ce même public, il commet un crime irrémissible : alors plus de pitié, plus de considération ; il est moins heureux que le coursier favori du grand seigneur, qu'on laisse mourir en paix dans son écurie.

Malgré tous ces reproches peu fondés, mais qui m'affligent vivement , parce que je suis ennemi du mensonge et plus encore de l'injustice, vous savez, madame, que, pour rétablir ma malheureuse santé , je n'ai jamais pris ce délai de six mois , si cruellement articulé, et qu'en mai 1770 j'étais mourant, lorsqu'à la réquisition de M. le duc d'Aumont, je jouai dans la tragédie diAihaUe, pour le mariage du roi régnant.

J'ai fait beaucoup d'autres efforts non moins incroyables, dont je n'ai pas été récompensé plus généreusement; et cependant, madame, vous savez si je me suis jamais plaint à qui que ce soit.

L'habitude de vivre avec moi-même, mon caractère doux et tranquille, et surtout fort éloigné de l'égoïsme, ne m'a jamais permis de parler de moi ; aussi ne s'en est-on guère embarrassé.

Scandaleusement congédié de la Comédie ,

4o4 MEMOIRES

en lySi, par une querelle particulière que me fit mademoiselle Clairon ; privé pendant six ans des grâces de la cour, pour n'avoir pas voulu fléchir devant cette actrice , j'ai dévoré mes affronts, je me suis plié aux circonstances, et je me suis dit : tel est l'esprit de mon siècle; il faut que le plus faible succombe sous le plus fort.

Ce n'est qu'à force de travail, de peines et de fatigues, que j'ai surmonté tous mes revers. C'est sans implorer la miséricorde de personne , que je suis devenu l'artisan de ma propre fortune, et que, malgré les fripons qui m'ont impunément volé le plus clair de mon bien, j'ai pu, par une économie sagement entendue , sauver du naufrage environ un millier d'écus de rente, qui fait aujourd'hui tout mon bien-être et le patrimoine de mes enfans.

Les journalistes ont écrit mille fois que j'étais en Europe le premier de mon art. Je vous confesse , à vous seule , madame , que i'ai eu la douce satisfaction de me l'entendre dire à moi-même, dans les pays étrangers, par des personnes qui ne m'avaient connu qu'au théâtre , et vous voyez à quoi se trouve réduit ce premier homme du monde; c'est-

à -dire à projeter sa retraite dans quelque coin de la France, pour y terminer le reste d'une vie toujours agitée et toujours malheureuse.

Ce tableau naïf et vrai n'en imposera jamais à Tenvie ni à la calomnie ; je ne le sais que trop^ aussi ne le traçai-je que pour vous seule y madame y qui connaissez mon cœur et ma véritable façon de penser.

Daignez me pardonner, si je vous fatigue de tous ces détails ; mais je me dois encore un mot de justification sur mon voyage de Prusse. Les personnes mal intentionnées , et qui , de leur autorité privée , le fixent à six mois , sont aussi mal instruites que celles qui m'ont accusé 9 devant monseigneur le comté d'Artois, de dérober volontairement au roi, à son auguste famille et au public, le peu de service que je puis faire.

Il est bien vrai que son altesse royale le prince Henri , auquel j'ai eu le bonheur de * faire ma cour à Bruxelles , il y a environ sept ans , a daigné me presser, par une correspondance qui m'honore plus que je ne le mérite, de venir passer six semaines à la cour de Berlin. J'ai pris la liberté de faire parvenir cette correspondance à M. le maréchal de Duras,

4o6 HÉMOIRES

et ce généreux protecteur de mes faibles talens a bien voulu souscrire à la réquisition du frère d'un roi , et aux désirs de l'un de ses plus grands admirateurs.

Telle est, madame, la véritable cause de ce voyage, dont on ne s'occupe peut-être que dans la seule vue de me nuire.

Si , par un événement que je ne puis prévoir , j'éprouve encore ce revers , je m'en consolerai sans chercher a en découvrir les auteurs, et même sans me donner la peine de les haïr : il me suffit qu'à vos yeux mes démarches soient pures et irréprochables.

L'estime d'une personne de votre ' mérite est un dédommagement précieux pour une âme aussi sensible que la mienne.

Daignez me permettre de vous renouveler l'assurance du dévouement le plus respectueux, etc.

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