‹ Mémoires de LekainChapitre 13 sur 114 · DÉBUTS ET RÉCEPTION · texte numérisé non relu

DÉBUTS ET RÉCEPTION

Discours prononcé à la clôture du Théâtre- Français^ après ma réception, (i)

^ Le i8 mars 175a.

jVIessieurs,

Quoique la senMhîlîté^ dont vos bontés pour moi me pénètrent , soit un des principaux motifs qui m'amènent aujourd'hui devant vous, souffrez que je suspende un instant

(i) Lekaîn débuta , le t4 septembre 1760 , par le rôle de Titus , dans le Brutus de Voltaire. Il passionna les uns et révolta les autres. Ceux-ci , pleins du souvenir de Baron et de Dufresne dont les formes étaient si belles , repoussaient un acteur d'une taille courte ot ramassée , dont la bouche était large , les lèvres épaisses , la voix dure , l'ensemble vulgaire et désagréable. Les autres , pardonnant à tout cela ,

les expressions de ma reconnaissance particulière , pour vous en retracer une autre que je partage , mais qui n'en est pas moins vive.

Avant de vous parler de votre indulgence , qui n'est que pour moi, il est juste de vous rappeler la mémoire de vos plaisirs et du bonheur que nous avons eu d'y contribuer.

Mahomet (i), ouvrage unique dans un

voyaient en Lekain le germe d'un acteur sublime.

Rebuté des obstacles que lui suscitaient, d'un côté l'ignorance et la prévention , et de l'autre l'envie qui voyait plus clair et qui ne l'en persécutait que mieux , Lekain pensait à quitter la France ; ce fut la princesse de Robecq qui l'en détourna. Grandval était en possession du rôle d^Orosmane; Lekain eut le désir de le jouer, et de le jouer à la coup, c'est-à-dire devant tous ses ennemis. Grandval , après toutes les remontrances d'une pitié présomptueuse , le laissa faire , comme on livre à sa démence un homme qui veut se perdre. Lekain parut; il entendit ce cri désobligeant : u Ah ! qu'il est laid ! » et peu de temps après : « Ah ! qu'il est beau ! » Louis xv s'étonna de pleurer {*) , et le reçut au nombre de ses comédiens.

(i) Mahomet , ou le Fanatisme , joué , pour la première fois , le 9 août 17/12. Cette pièce fut retirée par l'auteur à la troisième représentation , et non interrompue par les ordres de M. le procureur - général , eomiue on l'avait ridiculement débile.

(*) Il m'a fait pleurer, moi qui nt pleure guère, dit le roi.

genre aussi grand que difficile^ n'avait fait que se montrer à vous.

Cette pièce , dont la lecture vous avait dévoilé tout l'art et le mérite , a été rendue à votre impatience ; le théâtre , en développant le tableau pathétique qu'elle renferme , en a^ pour ainsi dire y animé la rhorale par une action terrible et vraiment tragique.

Vous avez applaudi , dans Varron (i) , une pièce construite avec simplicité, quoique avec art, des situations intéressantes et neuves, dans un temps où toutes les espèces d'intérêt semblent être épuisées ; vous y avez remarqué une connaissance du théâtre , d'autant plus estimable , que l'auteur , livré presque entièrement à d'autres objets, par les devoirs d'un

(i) Vairon f tragédie de M. le vicomte de Grave, chevalier de Saint-Louis, L'auteur étant au parterre , le jour de la première représentation , fit seul le succès de son ouvrage , en s'écriant au dénouement , qui n'est autre chose qu'un tour de passe -passe : Ah ! que cela est ingénieux! Le public , sans Je connaître , le crut sur sa parole , et la pièce qui , jusqu'à ce moment , avait fort chancelé , réussit et fut jouée dix-sept fois de suite. Il est vrai qu'elle n'a pu ^e soutenir à la reprise , parce qu'il est rare que le public se laisse attraper deux fois.

état dans lequel il se distingue y semble avoir atteint 9 dès son coup d'essai ^ ce qui n'est pour l'ordinaire que le fruit d'une expérience longue y pénible et dangereuse*

Rome sauvée, enfin, a mis sous vos yeux toute la grandeur et la majesté des plus beaux temps de la république romaine. Vous avez cru voir revivre , et dans les personnages , et dans la manière dont ils ont été rendus, l'éloquence vive et touchante de Cicéron , la finesse et la grandeur d'âme de César.

Vous avez surtout été frappés des ressources que l'auteur a trouvées dans un sujet, non seulement assez ingrat par lui-même , mais encore heureusement traité avant lui par un homme célèbre, qu'il a souvent appelé son maître , et que vos sufirages ont tant de fois couronné sur ce théâtre.

A l'exemple des Grecs , nos maîtres et nos modèles , qui encourageaient les Sophocle et les Euripide à s'exercer sur les mêmes sujets , vous avez trouvé bon , messieurs , que l'on cherchât à multiplier vos plaisirs, et que le même poète , dont vous applaudissez aujourd'hui VOEdipe^ après celui du grand Corneille, joignît cette nouvelle espèce de mérite à celui d'avoir traité sui' le théâtre

DE LEKÂIN. 5

français tant de sujets diffërens, d'une manière aussi différente que ces sujets mêmes.

La postérité , dont vous êtes l'image , qui souscrira sans réserve à vos critiques comme à vos éloges, ne verra, comme vous, dans les beautés de Rome sauvée^ que le fruit de l'émulation, ce germe des grandes choses, cette vertu des grandes âmes , qui ne dégénère en vice que dans les petites : sentiment que vous ne sauriez désapprouver, puisque vos applaudissemens l'inspirent. Mais il est un autre sentiment, messieurs, dont l'auteur est vivement pénétré, qui doit aussi vous toucher davantage, et dont je ne suis que le faible interprète.

Absent, plutôt qu'éloigné de sa patrie, dont il augmente chez les étrangers la réputation et la gloire , son cœur est toujours au milieu de vous : quelque sensible qu'il soit à l'honneur de vos suffrages, il regrette encore plus ce plaisir, si pur et si doux, de les recueillir de la bouche de ses concitoyens; il voudrait partager jusqu'à ma reconnaissance même ; il sait que c'est à ses bontés que je dois les vôtres^ et que le soin qu'il a pris de mes faibles talens a fermé vos yeux sur mes défauts.

Mon devoir, messieurs , est de le sentir , et de ne pas oublier que , si vous commencez p^r être indulgens , c'est pour devenir ensuite plus sévères, et de chercher à suppléer autant qu'il est en moi à ce que la nature m'a refusé.

DISCOURS

Prononcé aidant la première représentation du

Duc de Foix. (i)

Le 17 août 1751.

Messieurs,

La tragédie que nous avons eu l'honneur de vous annoncer, a été retardée jusqu'ici par un événement (2) qui répand dans vos cœurs autant d'allégresse qu'il y avait laissé de crainte. Ce poëme , dont nous allons vous donner une représentation, ne peut être regardé ni comme une pièce nouvelle , ni comme une pièce remise au théâtre.

Il fil t joué en 1734, sous le titre à! Adélaïde du Guesclin; Fauteur, toujours attentif à

(i) Ce discours et celui qui le suit sont de M. le marquis de Ximenës.

(2) La maladie de M. le Dauphin.

saisir le vrai , et aussi ayide de recevoir sa lumière que de la répandre dans toutes ses productions , crut s'apercevoir , aux représentations ^ que le public ne pouvait voir sans une espèce d'horreur un fratricide, attribué à un prince de la maison de Bourbon.

Ce nom gravé par Tamour dans tous les cœurs ; ce notn adoré , que nos alarmes récentes^ à peine dissipées, semblent nous rendre encore plus cher , ne nous présente en eflfet que des idées ou des modèles de vertu, et ne peut être souillé par le soupçon même d'un crime.

Voilà pourquoi Fauteur remonte à des siècles plus reculés , et place ses personnages dans ces temps d'anarchie et de calamités , où. les factions des grands, les irruptions des étrangers et des barbares ( malheurs inséparables de la faiblesse des rois fainéans ) , rendirent le trône méprisable et les peuples malheureux.

Il ne me conviendrait pas d'apprécier les autres changemens que l'auteur a cru nécessaires : c'est à vous de les juger.

Je ne me présente à vous , messieurs , que pour réclamer votre indulgence ; jamais elle ne me fut plus utile»

Un rôle pénible , et joué autrefois de la manière la plus noble , par l'un des plus célèbres acteurs (i) dont vos suffrages aient immortalisé le nom 9 devrait l'être, du moins aujourd'hui , par le successeur (2) de son emploi et de ses talens , par le seul enfin qui l'aurait fait oublier, s'il pouvait l'être.

Le rôle , à son refus , m'a été destiné \ je ne l'ai accepté qu'en tremblant. J'ai senti toute ma faiblesse ; mais la crainte de retarder vos amusemens l'a emporté sur toutes les considérations qui m'avaient arrêté , et je me suis flatté que le désir ardent de vous plaire , mes efforts non interrompus pour y parvenir , et mon profond respect, me tiendraient lieu des talens qui me manquent, ou du moins ne permettraient pas à mes juges de se ressouvenir de toute leur justice.

(1) Le sieur Dufresne , Tun des plus beaux acteurs de son siècle.

(2) Le sieur Grand val.

DISCOURS

Prononcé à la rentrée du Théâtre.

Le 3o ayril 1753.

Messieurs,

C'est avec plus de zèle que jamais y que nous rentrons dans une nouvelle carrière; intimidés j sans être rebutés par le peu de succès de celle que nous venons de finir, nous craignons toujours d'avoir quelque négligence à nous reprocher, jusque dans nos efforts.

L'attention que nous apportons, en tremblant , au choix des pièces destinées à soutenir vos regards , n'a pu vous rendre favorables aux nouveaux ouvrages que nous eûmes l'honneur de vous offrir l'année dernière.

L'auteur seul du Duc de Foix^ déjà tant couronné par vos mains , éclairé par vos applaudissemens et vos critiques, vient encore de trouver, dans vos suffrages , le prix de sa docilité.

Nous sommes , messieurs, trop accoutumés à votre bienveillance pour vous croire jamais injustes, et trop reconnaissans pour nous

plaindre. C'est à vous seuls que nous devons nos succès , et à nous seuls que nous imputons nos disgrâces ; si les uns nous répondent de votre bonté, les autres nous font sentir qu'eUe a des bornes , et nous apprennent a respecter votre indulgence même. Plus circonspects désormais, s'il est possible^ plus attentifs à étudier les objets de votre estime et jusque à ceux de vos goûts , nous allons , messieurs , vous présenter des ouvrages d'une espèce nouvelle, ornés de tout ce que le spectacle peut leur prêter de grâces et de variété, (i)

Le soin même que nous avons pris d'embellir le lieu destiné à vous ^assembler , est un garant faible , mais sur , du projet que nous avons de ne rien négliger pour vous plaire. . Mais en cherchant à vous attirer, messieurs, par des plaisirs auxquels vous paraissez le plus sensibles sur d'autres théâtres, nous songerons toujours, pour l'intérêt même de ces plaisirs , à ne point confondre ce qui est essentiel à la scène française , avec ce qui ne lui est qu'accessoire, et, en quelque manière, étranger.

(i) Époque du rétablisse ment de la danse et du chant , dans toutes les pièces d'agrément.

DE LEKàlIï. II

Nous n'oublierons point que son mérite principal est à,e représenter les chefs-d'œuvre qui l'immortalisent, 4'une manière digne de ces chefs-d'œuvre, dignes de ceux à qui nous les devons, dignes de vous qui les écoutez.

Daignez y messieurs y seconder nos désirs et nos travaux.

Que notre nation y si justement jalouse des plaisirs qu'elle ne peut partager avec aucune autre , et de voir subsister avec éclat les théâtres qui lui sont propres, témoigne au moins le même intérêt pour celui qui fait sa gloire principale aux yeux des autres peuples, et qui est devenu le théâtre de l'Europe et du monde entier !

Que la postérité, qui devra tant à votre siècle , lui doive encore la conservation d'un spectacle , dont elle regretterait à jamais, pour elle et pour vous-mêmes , la dégradation et la perte !

Que les étrangers qui nous envient Cinna^ le Misanthrope^ Britannicus^ et tant d'autres ouvrages immortels ; qui les représentent , et les applaudissent aux extrémités de la terre ; qui viennent enfin les admirer parmi vous, ne s'étonnent plus de les voir, dans le lieu même de leur naissance , abandonnés , et

cherchant pour ainsi dire des spectateurs!

Venez , messieurs , par vos assiduités et vos applaudissemens^ rendre à la mémoire des Corneille , des Molière et des Racine , l'hommage qu'une nation noble et sensible doit aux grands hommes qui l'ont honorée. Payez à leur cendre ce tribut si juste ^ q^e, par le malheur de la condition humaine y ils n'ont presque jamais reçu de leurs contemporains sans mélange et sans amertume^ qu'ils ont attendu de vous , et dont l'espoir les a soutenus et consolés.

Faites jouir d'avance de la même gloire ceux que vous regardez déjà comme leurs successeurs ; encouragez ceux qui promettent de le devenir ; jetez un regard favorable sur ceux qui n'aspirent qu'à les suivre de loin : qu'ils éprouvent l'indulgence que vous croyez devoir même accorder aux génies heureux à qui elle est le moins nécessaire ^ et qui n'ont plus besoin que de votre sévérité.

Oserai-je le dire, messieurs? Cette bonté qu'obtient de vous , sans aucun autre droit, le seul désir de vous plaire, et dont j'ai si souvent ressenti les eflfets , ne la refusez pas aux vrais talens qui naissent ; accordez-leur , à titre de justice, ce que vous me prodiguez à

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titre de grâce : leur reconnaissance ^ si j'en juge par la mienne, sera égale à vos bienfaits.

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