‹ Mémoires de LekainChapitre 15 sur 114 · DÉTAIL HISTORIQUE · texte numérisé non relu

DÉTAIL HISTORIQUE

Sur des changemens faits à la tragédie de

Venceslas, de Rotrou.

Ptris^aTiil 1759.

La foreur de la câébritë dans les hommes de lettres les entraîne souvent dans des entreprises qui sont bien au-delà de leurs forces ; c'est ce qu'éprouve M. de Marmontel dans la nouvelle édition qu'il vient de donner de la tragédie de Fenceslas. Cet auteur, connu par différens genres de poésie , et forcé par le public de renoncer à la gloire que procure la carrière dramatique , avait pensé qu'il pouvait en acquérir une plus solide en retouchant le style et en mutilant les caractères de la pièce originale de Rotrou.

11 s'était appuyé dans ce magnifique projet de la protection et de l'aveu même de madame la marquise de Pompadour, sans penser qu'un nom seul, quelque recommandable qu'il puisse être y n'en imposera jamais à la génération présente et future , et que dans le silence du cabinet^ les gens de mérite et de goût approu-

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yent souvent ce que la multitude a condamné , et réprouvent encore plus souvent ce que les belles dames de la cour avaient pris sous leur protection.

C'est le triste sort qu'a éprouvé M. de M armontel y en employant l'autorité pour faire jouer son moderne Kenceslas. Il en a facilement imposé à la plupart des acteurs dont il avait besoin; mais il a révolté ceux qui avaient encore un peu de goût et de bon sens^ et nommément celui qui devait être chargé du rôle de Ladislas. (j)

Ce dernier^ à qui M. de Marmontel donnait un rôle plat, froid et languissant , un rôle enfin qui ne tenait en rien de la vigueur et de l'énergie de son modèle; ce dernier, dis-je, n'a pas jugé à propos de l'apprendre tel qu'il lui était distribué : et quoique cette pièce eût été demandée et remise pour la cour, il a imaginé pouvoir répéter le rôle moderne devant son auteur, pour se réserver le plaisir de représenter à la cour celui du poète original.

La ruse lui a si bien réussi , que le jour même de la représentation , personne n'a pu

(i) C'était moi-même.

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s'apercevoir de la supercherie de notre jeune acteur, excepté M. de Marmontel, qui savait mieux ses vers par cœur que ceux de Rotrou, dont il ne pouvait sentir ni le sens profond , ni la précieuse naïveté.

Plus la cour redoublait de complimens pour l'acteur qui avait joué , à ce qu'elle croyait , le rôle de son protégé , plus M. de Marmontel concentrait sa petite rage et son violent dépit : il est vrai que, par la suite, ce léger persifilage ne valut pas un petit nombre d'ennemis à notre jeune acteur.

C'était s'attaquer sans doute à forte partie , que d'oser tourner en ridicule un protégé de madame la marquise; c'était se fermer à jamais la porte de toutes les grâces ; mais nonobstant ces inconvéniens , le rôle n'en fut pas moins jugé admirable, tel qu'il était; et il n'y avait plus de possibilité de revenir, sans honte, sur les complimens outrés que l'auteur prétendu en avait reçus.

C'est ce même Fenceslas que j'ai le projet de faire réimprimer, et dans lequel 6n retrouvera environ deux cents vers de la fabrique de M. de Marmontel, et vingt vers seulement de M. Colardeau. Ces derniers sont insérés dans la scène ironique de Ladislas

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avec Cassaudre^ au troisième acte^ et tels qu'ils sont ici transcrits :

LADISLAS, à Cassandre, Vous pensez me braver, et s*il faut vous en croire, Â langaîr dans tos fers j'ai mis tonte ma gloire. D*an triomphe incertain pourcpioi tous applaudir? Madame , il est bien yrai , je n'ai pu tous haïr; Ladislas, jusqu'à vous ayant daigné descendre. Prodigue de ses soins , «e plut à vous en rendre ; Mais , après tout , ces soins que vous interprétez , Ont pu vous éblouir, et n'être qu'affçctés. Je suis jeune , et ddns l'âge oùi'on aspire à plaire; Né bouillant, j'ai souvent besoin de me distraire; Je vous offris mes vœux : mais , près de vos appas , J'ai pu vouloir aimer, et pourtant n'aimer pas. Sans doute, j'en dis trop; excusez ma franchise : Je suis fier, et surtout alors qu'on me méprbe; Je n'ai point de dépit , je le sens ; mais enfin , J'attendais un refus , et non pas im dédain. J'ai dû vous en punir; content de ma vengeance, Je reprends les froideurs de mon indifférence; J'abandonne un succès que j'ai peu poursuivi.

Je crois ces vers d'autant mieux faits ^ qu'il semble que M. Golardeau ait emprunté ie génie même de Rotrou : bien différent^ en cela , de M. de Marmontel, dont le stylé incorrect et dur s'allie peu avec la diction naturelle et forte de l'auteur qu'il a si impitoyablement défiguré.

Il ne fallait pas moins qu'une circonstance aussi bizarre^ aussi peu connue, pour me ré-

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soudre a donner cette nouvelle édition y qui peut être agréable aux personnes de goût , et fort utile aux comédiens de province ^ qui ne peuvent apprendre la tragédie de Venceslas que sur des éditions très fautives.

Celle-ci est à peu de chose près la^ véritable de Rotrou ; et je suis persuadé que les bons littérateurs la désavoueront d'autant moins ^ qu'ils désapprouveront plus celle de M. de Marmontel. (i)

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