‹ Mémoires de LekainChapitre 18 sur 114 · DÉLIBÉRATION · texte numérisé non relu

DÉLIBÉRATION

Des comédiens du roi^ prise à V occasion de la centenaire de Molière, (i)

Lundi y i5 février 1773.

Ce jour^ le sieur Lekain^ l'un de nos camarades^ a demande qu'il lui fut permis d'exposer à l'assemblée ce qu'il avait imaginé pour honorer la mémoire de Molière , et consacrer

Corneille parût être un de ses bienfaits ; il voulut qu'elle en fût redevable aux vers immortels de sou oncle. Le produit du Commentaire des tragédies de Corneille fut sa dot.

(i) La première comédie jouée pour honorer la mémoire de Molière , cent ans après sa mort , fut r Assemblée , dont l'auteur était Tabbé Le Beau de Schosne. La seconde pièce représentée pour rendre le même hommage à ce grand homme a pour titre : La Centenaire de Molikre, Elle est d'Artaud. Les co« médiens français auraient pu la reprendre à la même époque. Elle est remplie de traits heureux.

La troisième centenaire fut présentée par le chevalier de Gubières et refusée.

Il la fit imprimer pour se venger du refus des comédiens ^ qu'elle justifia.

sa centenaire par un monument qui pût convaincre la postérité de la vénération profonde que nous devons avoir pour le fondateur de la vraie comédie , et qui n'est pas moins recommandable à nos yeux comme le père et Tami des comédiens.

Après quoi, il nous a représenté qu'il estimait convenable et honorable d'annoncer ce même jour au public , et de motiver , dans les journaux , que le bénéfice entier de la première représentation de T jisseniblée ^ qui doit être jouée mercredi prochain, 17 courant, pour célébrer la centenaire de Molière , sera consacré à faire élever une statue à la mémoire de ce grand homme ;

Qu'il ne doutait nullement que la partie la plus éclairée de la nation française ne contribuât grandement à l'exécution d'un pareil projet ;

Qu'il était instruit que l' Académie Française l'avait fort approuvé ; qu'elle l'avait trouvé digne de celui qui l'avait conçu , plus digne encore de ceux qui se proposaient de l'exécuter;

Que l'on ne pouvait pas faire un sacrifice plus noble de ses intérêts, et que M. Vatelet, l'un des membres de cette même Académie,

DE LLRAIJK. "î"»

s'était offert de suppléer à la dépense de ce monument, si les fonds sur lesquels on devait compter n'étaient pas suffisans ;

Que d'ailleurs on pouvait être sûr du consentement de messieurs les premiers gentilshommes de la chambre y et qu'il en avait pour garant la lettre qu'il avait écrite à nosseigneurs les ducs de Richelieu et de Duras y et nommément la réponse de ce dernier.

La matière mise en délibération y nous y comédiens du roi y avons de grand cœur donné notre consentement au projet énoncé ci-dessus^ quoiqu'il ait été agité, par deux de nos camarades^ qu'il serait peut-être plus convenable que la société ât seule les frais d'un si noble monument.

En conséquence , il a été décidé , à la pluralité des voix, que le sieur Lekain se chargerait de l'annoncer aujourd'hui au public.

U a été pareillement décidé 'que la copie de la lettre du sieur Lekain , et la réponse de monseigneur le duc de Duras, mentionnées dans l'exposé ci -dessus, seraient annexées à la présente délibération , comme la {Hreuve la plus authentique de l'adhésion des supérieurs.

Fait au château des Tuileries.

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Lettre du sieur Lekain à M. le duc de Duras.

Le 12 février 1773.

Monseigneur,

J'ai pris la liberté de me rendre hier à votre hôtel, pour vous supplier de vouloir bien donner votre agrément à un projet dont l'idée a paru noble et intéressante à plusieurs de mes camarades, et même à plusieurs bons citoyens, qui ne respirent, comme vous, monseigneur, que la gloire et le progrès des beaux arts.

Il s'agirait de disposer du bénéfice entier de la représentation qui sera donnée à l'occasion de la centenaire de Molière, pour élever une statue à ce grand homme, dans le foyer de la nouvelle salle de spectacle qui va se bâtir sous vos ordres. Une détermination de cette nature ne peut qu'honorer le spectacle national et tous les gens de lettres, qui se feront un devoir indispensable d'y contribuer.

Nous osons croire, monseigneur, que le protecteur des beaux arts, sous le règne de Louis XV, verra sans peine que des enfans chéris élèvent un monument à la gloire de

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leur père;. c'est le nom que Molière nous avait donné 9 et c'est le seul peut-être qui nous honore le plus aux yeux des nations qui ont secoué le préjugé de la plus honteuse barbarie.

11 y a tout lieu d'imaginer que la nôtre secondera le zèle qui nous anime ^ surtout si vous voulez- bien y mettre le sceau de votre approbation.

Daignez, monseijgneur, nous la faire parvenir avant lundi; elle motivera notre délibération , et je la regarderai , en mon particulier, comme la grâce la plus signalée que vous puissiez accorder à celui qui sera toute sa vie , etc.

Réponse de M. le duc de Duras au sieur

Lekain.

Le 14 février 1773.

J'approuve fort votre idée , mon cher Lekain j pour la statue de Molière ; mais je ne suis embarrassé que des moyens. Croyez-vous que la représentation de la centenaire suilise pour cet objet ? D'ailleurs , pourra -t- on se dispenser de rendre le même hommage à Corneille et à Racine? Au surplus, je ne puis qu'approuver cette idée , qui est très décente et très noble de la part de la Comédie^

Croyez-vous avoir la pluralité parmi vos camarades? Vous me paraissez sûr de l'appro^ batioa de M. de Richelieu ; j'y joins aussi la mie nue avec bien du plaisir.

Adieu ^ mon cher Lekain.

Annonce faite au public.

Le lundi, i5 février 1773.

Messieurs,

Mercredi prochain , Tartufe j suivi de T Assemblée, petite comédie en un acte et en vers, faite à l'occasion de la centenaire de Molière.

A ce sujet, messieurs, nous croyons devoir vous instruire que nous avons délibéré, sous le bon plaisir de nos supérieurs , de consacrer le bénéfice entier de cette représentation à l'érection de la statue de Molière, de cet homme unique en son genre, et le plus grand , peut - être , qu'ait produit la littérature française.

11 y a long-temps, messieurs , que vos suffrages lui ont conféré le droit à l'immortalité ; ainsi , en contemplant de plus près le monument que nous allons élever à sa gloire, vous verrez exaucer les vœux des nations éclairées, ceux de V03 prédécesseurs et les vôtres;

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et 9 pour ce qui nous regarde le plus particulièrement y le tribut le plus noble de la piété filiale, (i)

(i) La masse la plus paurre et la plus sensible de ]a nation reçut cette annonce avec le plus grand enthousiasme ^ mais les belles dames et les gens du bel air n'y firent pas la moindre attention. Aussi ce bénéfice qui , dans les villes d'Athènes , de Rome et de Londrps, aurait suffi pour subvenir à la dépense projetée , ne s'éleva qu'à 3,6oo liv. ou environ ; il fallut qu'à la honte des riches et des égoïstes , les co* médians complétassent le reste.

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