SCÈNE IL
LAODIGS, à Flaminms.
( EUe parle de Nicomède, ) « Mais sous quelle conduite et sous quel général ? ■ Le roi, s'il s'en fait fort, pourrait s'en trouver mal. »
Le roi , sHl s'en fait fort. Corneille a voulu dire : le roi pourrait se trousser mal du dessein qu'il aurait de porter la guerre dans V Arménie , s'il se fait fort que ce sera sous la conduite dun général tel que Nicomède ; mais je ne pense pas que le verbe, se faire fort, soit exactement le mot propre.
Il faudrait dire : le roi pourrait se tromper dans ce grand projet y s^ il espère poussoir V exécuter sous la conduite dun général tel que Nicomède.
Voilà ridée que j'en ai, et bien exprimée
DE LEKÀIN. 71
en prose , il reste à savoir si elle renferme la même précision en vers :
Mais par quelle conduite et sous quel général ? Si le roi s'en serrait , il s'en trouyerait mal.
I.AODIC1I, à Flaminius, « Si le grand Annibal n*ayait qui lui succède » « S'il ne revivait pas au prince Nicomède , « Et s'il n'avait laissé dans de si dignes mains, « L'in&illible secret de vaincre les Romains. »
N'as^ait qui lui succède. Je doute que selon les règles strictes de la grammaire^ on puisse mettre un présent après un imparfait ; peut-être cette licence est-elle admise en poésie; je serai fort aise que l'on éclaircisse mes doutes sur cette convenance.
jRcwVre à quelqu'un, est sûrement un solécisme.
Dans de si dignes, etc. forme ime redondance de sons très durs à l'oreille.
Je propose les vers suivans :
Si le grand Annibal n'avait dans Nicomède Un successeur illustre, un prince à qui tout cède; Et s'il n'avait transmis , en de si dignes mains, L'infailliUe secret de vaincre les Romains.
SCÈNES IV BT V.
LAoniOE, à Nicomède,
« Et dans ce même jour, Rome, en yotre présence,
« Avec chaleur pour lui (i) presse mon alliance.
« Pour moi , je ne vois goutte en ce raisonnement,
« Qui n'attend pas le temps de votre éloignement;
« Et j'ai devant les yeux toujours quelque nuage
« Qui m'offusque la vue et m'y jette un embrage.
« Le roi chérit sa femme ; il craint Rome , et pour vous ,
« S'il ne voit vos hauts faits d'un œil assez jaloux ,
« Du moins, à dire tout , je ne saurais vous taire
« Qu'il est trop b6n mari pour être assez bon père.
« Voyez quel contre- temps Attale prend ici :
« Qui l'appelle avec nous ? quel projet ! quel souci !
« Je connais mal , seigneur , ce qu'il faut que je pense;
« Mais j'en romprai le cours s'il y faut ma présence.
« Je vous quitte.
▲ TTALB, arrivant.
Un si doux entretien
« N'est plus charmant pour vous quand j'y mêle le mien. »
Relisez la texture de la scène cinquième du premier acte, et vous reconnaîtrez qu'il est très naturel que Laodice ne puisse démêler pourquoi la reine ne parait rien craindre de l'aveu des assassins qui doivent déposer contre elle, parce qu'elle ignore, en effet, qu'Arsinoé ne s'est servie de ces imposteurs que pour attirer Nicomède à la cour , et le
(i) Pour Attale.
faire tomber dans le piège , en quittant le commandement de l'armée sans le consentement du roi.
(acte premier. — SCÈNE t.)
« Qaîconqne entre au palais , porte sa tête au roi ; « Je TOUS le dis encor, retournez à Tarmée. »
Mais que Laodice ne vojre goutte dans un raisonnement qui n'attend pas le temps de f eloignement de Nicomède , lorsque Rome et la cour de Bithjrnie pressent son alliance a^fec Attale /. . . . C'est vraiment à cela qu'il est difficile de voir clair ; car l'intérêt de Laodice et sa passion pour Nicomède devraient la porter naturellement à développer la politique de ces. deux partis^ qui consiste à pousser son amant aux dernières extrémités, lorsqu'il verra passer sa maîtresse dans les bras de son frère .
Je trouve encore deux choses à reprendre dans la fin du couplet. Laodice y parle d' Attale qui se présente »ur la scène ; elle dialogue longuement , pour se plaindre de son importunité , et reprend incontinent sa conversation avec Nicomède, dont il est impossible qu' Attale n'entende pas quelque chose.
Si pour sauver ce défaut de convenance, on oblige Attale à rester dans l'antichambre, et
de ne se montrer qu'à sa réplique y il en résulte un autre inconvénient ; c'est d'annoncer en scène un personnage qui ne s'y montre pas. Je n'entends pas plus ce que veut dire Laodice y après avoir fait part à son amant de l'arrivée d'Attale.
S' il faut ma présence là y je romprai le cours de ce quHl faut que je pense. Cette phrase entortillée est presque une énigme.
Quoiqu'il me paraisse indispensable de faire une coupure de quatre vers dans la fin de ce couplet trop long et trop diffus , je ne prétends pas que cela soit fort aisé. Tel qu'il en puisse être , le voici comme je l'ai imaginé :
Et dans ce même jour, Rome , en votre présence ,
Avec chaleur pour lui presse mon alliance.
On n'attend pas le temps de votre éloignement ;
Je vois leur politique et leur raisonnement :
Le roi chérit sa femme, et je ne puis vous taire
Qu'il est trop bon mari pour être assez bon père.
L'ambassadeur le presse , il craint Rome , et dans vous
S'il voit encore un fils furieux et jaloux,
Malgré tous vos exploits , n'attendez pas de grâce ;
Mais, prince, je vous reste, et bravant leur menace,
Je puis... Attale vient.
▲ TTALB.
Un si doux entretien N'est plus charmant pour vous quand j'y mêle le mien.
La plupart de ces vers corrigés sont dénués
de grâce et de poésie ; le sens des idées n'en est cependant pas dénaturé au point qu'il ne rentre, quoique inversement, dans celui de Corneille, puisque Laodice y démêle d'un coup d'œil toute la politique de ses persécuteurs , et qu'elle laisse entrevoir ce qu'elle est en état d'entreprendre pour rompre les projets de la famille royale.
Peut-être, de cette sorte, le tout en est-il plus intelligible pour le spectateur, et c'est ce que je laisse à décider.
Il me semble aussi que le danger de Nicomède est plus évidemment annoncé, et qu'on ne peut soupçonner encore comment Laodice pourra l'en retirer.