‹ Mémoires de LekainChapitre 80 sur 114 · TRAVAUX DE LEKAIN · texte numérisé non relu

TRAVAUX DE LEKAIN

RELATIFS A l'administration DE LA COMEDIE FRANÇAISE , AU PERFECTIONNEMENT DE l'aRT (i), etc. etc.

Mémoire qui tend àprous^er la nécessité de supprimer les banquettes de dessus le théâtre de la Comédie Française j en séparant ainsi les acteurs des spectateurs, (a)

Le 19 janvier iyS<j.

De tous les arts qui^ depuis leur naissance jusqu'à cette heure, ont acquis en France leur degré de perfection, il n'en est point que l'on ait chéri plus que celui du théâtre ,

(i) Lekain était le rédacteur de tous les mémoires , de tous les écrits présentés au nom de la Comédie Française. A la première éducation du collège , il avait joint une étude sérieuse de sa langue, et la connaissance approfondie de nos bons écrivains. Aussi voyons-nous qu'en général son style est correct, et que l'expression qu'il emploie répond toujours à sa pensée.

(2) Ce Mémoire d'abord n'avait fait aucune sensa-

et que Ton ait moins protégé. Il faut croire que les protecteurs et les protégés ont en-

tion , parce qu'il n'était précédé d'aucun préliminaire qui sonnât aux oreilles de madame Sabatin.

On avait imaginé que la plainte étant un style commun dans tous les états , les comédiens étaient inhabiles à réclamer des secours dont ils n'avaient aucun besoin ; que leur fortune était honnête , et qu'il n'appartenait qu'à eux seuls de la bonifier, en apportant plus d'ordre dans leur dépense, et d'économie dans leur faste ; que leur dépense théâtrale , tout indispensable qu'elle paraissait , avait des bornes , etc. etc.

Cependant, lorsqu'on eut examiné le fonds des choses, on fut fort étonné qu'en effet la dépense forcée des comédiens excédât la somme de leur partage , et ce n'est que d'après cette conviction , que l'on a enfin obtenu, quatre ans après, un abonnement avec le bureau des pauvres, lequel fut commun pour les trois spectacles, et ^-lé ^ pour la Comédie Française, à la somme de 60,000 liv.

Les comédiens ne doivent jamais oublier que c'est aux instances réitérées de M. le duc de Duras qu'ils ont obtenu cet adoucissement à leur sort; et, ce que la postérité ne pourra jamais croire, c'est que M. l'archevêque de Paris s'est trouvé le seul des administrateurs supérieurs des hôpitaux qui ait plaidé la cause des comédiens, lorsque, par la sainteté de son ministère , il ne peut que les tolérer. Voilà ce que c'est que le chapitre des contradictions.

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semble contribué à cette indifférence ; les uns par un orgueil malentendu, et les autres par une conduite peu faite pour les retirer de l'avilissement injuste où le préjugé populaire les a plongés. Joignez à ce malheur le fléau de l'indigence 9 suite trop ordinaire des états peu considérés.

Ce n'est pas en effet lorsque des artistes sont à tel point occupés du nécessaire y qu'ils sont le plus sensibles à l'aiguillon de l'honneur et de la gloire.

C'est l'un de ces mêmes artistes , plus audacieux et plus enthousiaste qu'aucun de ses camarades, qui présente un plan de réfoi*me dans la disposition intérieure du théâtre de la Comédie Française.

A ce mot de reforme, proféré par un acteur moderne, les vétérans, ennemis de toute nouveauté, se récrieront sans doute : Que tout a été très bien jusqu'ici ; que le public est fcdt à leur manière de représenter , et que Vliabitude en ce genre devient une loi invariable.

Je sais que je réclamerai vainement sur l'importance d'ajouter à leur art un nouveau degré de perfection, et que je n'exciterai jamais leur sollicitude sur la nécessité de surpasser, s'il se peut, la magnificence des théà-

très étrangers y comme ils les surpassent en effet par la sublimité des ouvrages de nos grands auteurs. J'ajouterai, avec aussi peu de crédit, cpe ce moyen est peut-être aujourd'hui le seul à employer pour rappeler au spectacle , par Fattrait d'un nouveau plaisir, un public déjà blasé sur ces mêmes plaisirs.

Je sais encore que les préjugés sont difficiles à vaincre, dans une société (i) dont les vues sont indécises sur toute espèce d'innovation (2) ; aussi mon mémoire n'est - il fait que pour un ministre qui sait apprécier tout à sa juste valeur.

Quoi qu'il puisse résulter de mon zèle , et du désir que j'ai toujours eu de me rendre utile , je me flatte de pouvoir démontrer qu'il est possible , nonobstant les préjugés et les cla-

(x) Lekaiu ne prononce jamais le mot troupe en parlant des coraëdiens. Ce mot ignoble serait tombé si les comédiens eux-mêmes, en l'employant quelquefois , ne l'eussent maintenu. ( Note de V éditeur.)

(2) Mademoiselle Clairon s'opposa fortement à ce projet, non qu'elle le désapprouvât intérieurement, mais parce qu'elle ne l'avait pas imaginé. {*)

[Note de Lekain.)

(*) La note qui suit ce Mémoire disculpe mademoiselle Clairon du reproche que Lekain lui fait ici. (Note des éditeurs.)

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meurs ridicules, de rendre au premier théâtre de FEurope toute la majesté et toute l'illusion dont il peut être susceptible, pourvu que l'on consente à rompre la communication des acteurs et des spectateurs.

Il est inutile de retracer ici les plaintes continuelles de toutes les nations étrangères, et de la nôtre même , sur une licence intolérable dans un peuple qui joint à la profondeur du génie les lumières du bon goût et les grâces de l'esprit.

Mais il est peut-être à propos d'entrer dans quelques détails sur les avantages que la scène peut retirer, dans tous les genres, d'une réforme aussi utile qu'agréable.

Je traiterai cette matière d'une manière très succincte , et je me contenterai de montrer, d'un seul coup d'œil, combien de plaisirs nous avons perdus, et quels sont ceux que nous pouvons espérer.

Quoique le genre de la comédie soit celui où l'illusion soit le moins sacrifiée, cependant on ne peut disconvenir que , par la forme actuelle du théâtre, elle ne le soit dans le plus grand nombre de pièces qui composent soïi répertoire.

Par exemple , est-ce au milieu d'un con-

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cours de petits maîtres que l'on jouira complètement des détails intérieurs et précieux de la maison de T Avare; des scènes naïves, piquantes et vraies qui ridiculisent si plaisamment le Bourgeois-Gentilhomme ; des tracasseries perfides qui désolent la famille d'Orgon dans Tartufe; des contradictions perpétuelles qu'éprouve le bon homme Chrisale dans les Femmes savantes? etc., etc.

On ne peut se dissimuler que tous ces ouvrages ne perdent beaucoup de cet intérêt de la vérité et de la gaîté qui les caractérisent ; mais la saine morale répandue dans les ouvrages de Molière , cette morale qui épure les mœurs en corrigant les ridicules, ne serat-elle pas plus sensible , lorsque la scène sera dégagée de toutes ces figures accessoires qui , par leurs propos familiers et leurs postures indécentes , ne peuvent que causer des distractions qui font toujours disparaître la scène et l'acteur ?

L'avantage sera donc réel dans les deux parties principales de la comédie , qui sont l'instruction et l'amusement.

Je passe à la représentation de la tragédie, qui n'offre , selon moi , que des tableaux froids > ridicules et contorsionnés , lorsqu'elle devrait

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être intéressante, vraie, majestueuse et terrible.

Il suffit de se laisser guider par les seules lumières de la raison , pour envisager la scène française , embellie des charmes de l'illusion y comme l'école publique du maître et des sujets.

Que l'on se figure Ptolomée, roi d'Egypte , conférant avec ses ministres^ pour décider du sort de l'un des deux plus grands capitaines de la république romaine ; Mithridate y au milieu de ses enfans y qui trace le plan de la campagne y pour embraser, de ses propres mains , la maîtresse du monde ; Sertorius et Pompée, ces deux cbefs de parti, qui se caressent et se trompent réciproquement ; Mahomet et Zopire, deux ennemis irréconciliables par leur croyance et leur politique : l'un fourbe, cruel et sanguinaire, mais s' énonçant en dieu destructeur de tout culte idolàtre; l'autre, vertueux et pacifique, et n'opposant aux fureurs du fanatisme que l'équité, les lois et l'humanité.

La conduite de tous ces grands hommes ne retrace-t-elle pas à la fois la marche d'un politique habile, d'un général savant et intrépide, d'un plénipotentiaire souple et intelligent, d'un législateur ingénieux et hardi, d'un chef stoïque et inébranlable ?

Mais toutes ces leçons , pathétiques et sublimes , ne seront vraiment senties que lorsque, dans l'ombre du mystère le plus effrayant , le spectateur verra Ptolomée , Mitfaridate, Sertorius et Mahomet, retirés dans le fond de leur {Salais , pour y décider seuls du destin des empires, et que ce même spectateur sera seul le témoin de leurs résolutions.

Cette dissertation me conduit insensiblement à prouver que chacun des artistes séparément doit y puiser des connaissances utiles.

Le peintre d'histoire pourra s'instruire , avec plus de justesse et d'attention , des mœurs , des caractères et des vêtemens des difiFérens peuples de l'antiquité ; il sentira par l'expression juste de l'acteur, quelle est celle qu'il doit donner aux figures de son tableau.

Le peintre décorateur verra, par expérience , la justesse des effets de la lumière et de l'optique.

Le mécanicien s'ingéniera pour faire mouvoir, à l'aide d'une seule machine, toutes les parties d'une décoration ; il fera des études plus particulières pour simplifier les rouages perpendiculaires et transversales.

L'architecte n'emploiera plus indifférem-

ment les divers ordres de Twcbitecture ; il sera contraint de prendre une connaissance suivie des diffërens progrès de son art; il construira ses palais suivant les circonstances et les lieux.

Les manu&ctures établies par Louis xrf, les beaux-arts créés et florissans sous son règne^ les monumens immenses dont il avait décoré sa capitale , les guerres ruineuses qu'il eut a soutenir^ ne lui avaient pas laissé le loisir de s'occuper des spectacles de Paris.

C'est un ouvrage qu'il eût sans doute perfectionné^ si la carrière la plus longue des hommes les plus célèbres pouvait suiEre à tout.

Ne nous parait -il pas k nous-mêmes de la dernière absurdité de voir figurer sur notre théâtre les pères de la Grèce et de Rome, avec nos jeunes colonels , nos élégans sénateurs , nos opulens financiers , et leurs plus riches intendans ?

Sera-ce une loi toujours «acrée, parmi nos vétérans , que le danger de Joas sur son trône excite des éclats de rire indécens y quand les ministres du Très-Haut , confondus avec les soldats d' Athalie et nos élégans Français , se battent tous ensemble , les uns pour enle*-

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ver un dépôt si précieux, les autres pour le sauver ?

Il n'est personne qui ne convienne que la représentation théâtrale ne soit le tableau mouvant des événemens que l'histoire nous peint souvent, avec tant de langueur et si peu d'intérêt. Il est donc absolument nécessaire que le théâtre s'occupe à donner une nouvelle vie à ces fameux personnages de l'antiquité, si célèbres par le mélange de leurs vertus et de leurs vices. Qui peut en donner une idée plus frappante que les talens d.'un acteur, secondé de tout ce que l'illusion peut offrir de plus vrai et de plus majestueux ?

Aujourd'hui que cet ouvrage peut s'accomplir, peut-on croire que le public ne reverra pas aVec un plaisir nouveau , les représentations d'-^^Aa//e ^ àeRodoguney de Mérope, de Cinna^ de Sémiramis ^ de Brutus ^ d!Iphigénie en AuUde^ d*OEdipe, etc.?

Combien est -il encore d'autres ouvrages du même genre , ensevelis dans l'oubli , et qui reprendront un nouveau lustre sur un théâtre dégagé et ennobli !

A cette vérité qui me parait sans réplique, j'ajouterai que nos jeunes auteurs n'ont plus que cette route à tenir ; car il n'est au-

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cun d'eux dont le génie soit assez fécond pour produire des poèmes dramatiques qui puissent se comparer, par leur majestueuse simplicité, aux chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine.

Cette conséquence établit naturellement l'importance de leur ouvrir, sur un nouveau théâtre, une carrière nouvelle qui laisse à leur imagination de quoi s'exercer dans le seul genre qui leur reste à remplir.

Qui sait même si, lorsqu'on désespère de voir éclore une nouveauté de l'auteur de V Orphelin ^ sa muse ne se réveillera pas en apprenant que les Français ont maintenant une salle pour entendre la comédie y et les acteurs une scène libre pour la jouer? Ces mêmes acteurs étant aujourd'hui coudoyés, déchirés et distraits par le tourbillon des spectateurs qui les environnent, il n'est pas possible qu'ils ne perdent le fruit de leur travail.

Ce vice est encore bien plus dangereux pour les jeunes actrices ; car leur ajustement , leurs pompons, leurs grâces, ou naturelles ou forcées, sont les moindres objets de satire qu'elles sont contraintes d'essuyer.

Que d'obstacles à la perfection du vrai talent !

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La force de mes argumens n'empêchera pas le corps de la vétérance de me répéter que, malgré ces incons^éniens ^ le théâtre finançais a produit les plus grands sujets que Von jr verra jamais.

Cela peut être yrai ; mais il n'est pas encore prouvé qu'ils n'eussent pas été plus grands sur un théâtre où leurs talens se seraient plus grandement déployés.

Quant à nos acteurs modernes, j'avoue que s'ils ont quelque défaut, il leur est plus facile de les pallier dans le crépuscule que.de les sauver au grand jour. Il en est qui, vus dans tous les sens , pourront n'y pas gagner ; mais c'est toujours beaucoup que de leur offrir des moyens qui les forcent à devenir meilleurs, et à joindre à l'excellence de leur art, l'action théâtrale , dont on n'avait précédemment que des idées superficielles.

Il me reste à convenir, avec les antagonistes de toute innovation , que ce plan de réforme fournira au public une matière plus ample de critique : mais je répondrai que tous les arts ont du leur perfection à l'aiguillon de la censure , et que si elle ne se manifestait pas de temps en temps, il serait à craindre que l'engourdissement prit la place de l'émulation.

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Voilà tout ce que j'avais à dire sur le changement proposé : je pense avoir montré, avec autant de précision qu'il est possible de le faire , les avantages que le public doit en retirer, et la portion de gloire qui doit en rester aux comédiens, (i)

(i) L'avantage que le public devait retirer du changement proposé par Lekain était incontestable ; mais il fallait l'acheter par le sacrifice d'une portion de la recette, et cette considération retenait la Comédie. M. le comte de Lauraguais ( aujourd'hui duc de Brancas ) , ami passionné de tous les arts , et surtout zélé pour la gloire de sa nation , se chargea noblement de toute la dépense. Lekain ne la porte qu'à 20,000 fr. dans la première édition de ses Mémoires ; mais elle excéda 60,000 fr. (L'auteur de cette note a vu les comptes. )

Voltaire, qui n'avait cessé de réclamer contre ce ridicule usage de rétrécir le théâtre par des banquettes , félicita M. de Lauraguais d'avoir effectué si généreusement ce qu'il désirait.

tt Si on ne voit plus sur la scène César et Ptolomée , H Mérope et son fils , entourés d'une foule de jeunes « gens , dit-il à M. de Lauraguais dans la dédicace de (c V Ecossaise , c'est à vous seul qu'on en est rede- «c vable

« C'est de ce défaut monstrueux que vos bienfaits H ont purgé la scène, et quand il se trouvera àes « génies qui sauront allier la pompe d'un appareil né-

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