MÉMOIRE A MESSIEURS DU CONSEIL
Tendant à prouver Tînjustice de la demande de la demoiselle Clairon^ touchant sa pension de i,5oo Uv.
Le 14 avril 1766.
Les prétentions injustes et une continuité de mauvaise administration ont été sans cesse la cause de la ruine de la Comédie Française.
C'est un fait que l'on ne pourra nier, si Ton veut jeter un coup d'œil sur Fétat de situation de cette société^ en comparant ses dettes foncières avec les sommes immenses qui sont sorties de sa caisse, depuis 1680, pour acquitter des pensions d'acteurs et d'actrices qui n'avaient fait qu'un an ou dix-huit mois de service.
Ce tableau démontrera que, si la Comédie Française doit aujourd'hui 600,000 lîv- effectives, elle a déjà payé cette somme en pensions non méritées.
C'est pour obvier à des abus si pernicieux , que les sieurs Lekain , Bellecourt et Préville se sont réunis, en 1756 , à l'effet d'obtenir un arrêt du conseil d'état de sa majesté , pour
fixer la pension des comédiens , relativement à la durée de leur service.
En effet, n'était-il pas odieux d'imaginer qu'un acteur reçu dans le mois de janvier, et congédié au mois de décembre de la même année, dût avoir une pension de i,ooo liv. , parce cpi'il avait eu l'honneur d'être admis dans la troupe du roi , sans avoir aucuns talens , ni même de moyens qui lui en tinssent lieu?
Il est important d'instruire messieurs du Conseil, qu'en 1681 les comédiens furent eux mêmes les rédacteurs d'un règlement aussi absurde que ridicule, et qui n'eut d'autre sanction que celle de madame la Dauphine. En accordant à cette princesse tous les talens imaginables , on peut croire qu'elle avait peu de connaissance en matière de législation , et la preuve en est, que les comédiens avaient surpris sa religion , dans la seule vue de favoriser leurs femmes, frères, sœurs, neveux, nièces, etc., auxquels il fallait faire un état aux dépens de qui il appartiendrait.
On voit maintenant combien il était nécessaire de sapper dans ses fondemens l'origine de cet abus perpétué pendant soixante-seize ans. C'est à quoi les ministres et la sagesse du
roi ont bien voulu pourvoir, au mois de juin 1 757, par l'ordonnance qui fixe à vin^t années la durée du service d!un comédien pour lui donner droit à sa pension de 1,000 AV.^ et le terme de trente ans pour acquérir sa pension de i,5oo AV.
Voilà le principe sur lequel il est nécessaire de s'appuyer pour réfuter les prétentions de mademoiselle Clairon , qui demande une pension de i,5oo liv. pour récompense de vingtun ans et demi de service.
Il parait très juste à plusieurs acteurs et actrices que l'on doive passer sur toutes les règles, en faveur d'une femme dont les talens sont si bien reconnus : mais on demande à messieurs du Conseil si cette prérogative (à laquelle chacun a droit de prétendre pour sa petite portion) doit annuler un article de l'arrêt du Conseil qui s'énonce aussi positivement? Cette loi était encore dans toute sa vigueur en 1760. Lorsque madame Grandval, infirme et toujours malade, fut obligée de demander son congé, on le lui accorda avec la pension de 1,000 liv., et cependant elle avait servi quatre années de plus que mademoiselle Clairon.
Je me rappelle qu'à la lecture de la lettre
que cette dernière écrivit à la Comédie, il y a environ un mois , presque tous les comédiens se réunirent pour lui accorder ce qu'elle demandait. Ce suffrage assez général parait décider en sa faveur, si quelque chose pouvait décider contre la justice et la volonté du roi; maïs je crois qu'on doit l'envisager d'une manière tout-à-fait opposée ; car il est constant que tous ceux qui ont accédé aux prétentions de mademoiselle Clairon s'imaginaient déjà que cette infraction à la loi en deviendrait une pour eux, quand ils se trouveraient dans le même cas. Le propos de madame Drouin en est une preuve : « Je serais « fort aise , dit-elle , de voir accréditer une « pareille délibération, parce qu'elle me ser- (( vira dans le besoin. »
Je sais que Ton a déjà objecté, comme une raison spécieuse en apparence (car on n'en manque pas quand on veut servir son intérêt particulier), que cette loi ne pouvait être dangereuse, parce qu'il n'était personne qui ne préférât sa part entière à un supplément de 5oo liv. de pension, et que conséquemment on ne s'aviserait jamais, sans en avoir de fortes raisons , de demander sa retraite au bout de vingt-deux ans, pour avoir 5ooliv. en
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équivalent de cette même part. Cela peut être vrai à quelques égards : mais il n'en est pas moins prouvé que l'article de l'arrêt qui fixe le terme de trente ans pour aspirer à la pension de 1 ,5oo liv. ne sera plus qu'une loi illusoire , s'il est permis à chacun de l'interpréter à son gré. Il serait d'autant plus dangereux de l'enfreiadre, que la paresse des uns, le dégoût des autres, et l'amour du repos, si nécessaire à ceux qui ont couru la carrière du théâtre pendant vingt-quatre ou vingt- cinq ans , seraient toujours un prétexte solide pour solliciter et obtenir le supplément de 5oo liv. , lorsqu'il n'est vraiment du qu'à celui qui aura pu prodiguer ses services pendant trente ans.
Enfin, telle a été la volonté du roi, et je demande encore s'il est quelqu'un qui puisse l'annuler de son autorité privée.
Je n'ai jamais douté que la protection et l'égoïsme ne fiissent un droit pour tout obtenir; mais j'en appelle à la sagesse de messieurs du Conseil , et je les supplie de décider si les prétentions de mademoiselle Clairon sont fondées sur la justice et sur le bien général. Je suis, plus que qui que ce soit, l'admirateur des talens de cette célèbre actrice; personne peut-être
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n'a la possibilité de les apprécier comme je l'ai fait ; mais je ne puis voir qu'avec peine qu'elle sollicite encore des grâces d'une société qu'elle a abandonnée , parce qu'elle juge méprisable l'état qu'elle exerce. Elle devrait en avoir d'autres idées , puisque c'est à cette même société qu'elle doit son état y sa gloire et sa fortune. Sur quoi donc ses plaintes pourraient-elles être fondées ?
Elle a joui, comme ses autres camarades , de l'état civil que le roi Louis xiii a donné à ses comédiens, par sa déclaration de i64f • Quant aux honneurs et a la fortune, il me semble que la jouissance de sa part dès le moment de sa réception , les hommages publics, les récompenses de la cour, les gt'dces très particulières qu'elle en a reçues , ont dû satisfaire son amour-propre , et pourvoir suffisamment à ses besoins.
Ce serait donc injustement que la Comédie serait forcée de la récompenser d'un service qu'elle n'a pas fait.
Cette actrice fameuse, qui s'est annoncée avec tant d'élévation dans l'âme, et un si grand désintéressement, peut-elle oublier que les comédiens lui ont remis les émolumens de sa part de Tannée dernière, quoiqu'elle ne leur
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ait été d'aucune utilité dans le cours de cette même année?
A-t-elle perdu la mémoire qu'en 1 760 M. le duc de Duras imagina de faire jouer la Comédie , pendant deux jours consécutif, à Choisy, pour lui faire obtenir du roi une gi*atification de cent Icuis, afin de l'aider dans un voyage qu'elle devait faire aux eaux (voyage qu'elle ne fit point)?
Elle ne peut nier que ses camarades n'ayent été les machines que l'on a fait mouvoir pour prétexter cette faveur signalée : et pour les en dédommager, mademoiselle Clairon les abandonne dans le moment où ses services leur seraient le plus utiles ! A Dieu ne plaise que je taxe cet illustre personnage d'ingratitude envers sa Société : je rends plus de justice à son cœur; mais l'on doit au moins convenir que sa conduite est îrrégulière et marquée au sceau de l'inconséquence. Il n'est pas d'une âme vraiment généreuse de punir sa Société d'un mal qu'elle n'a pas fait.
Messieurs du Conseil doivent sentir que si la demande de la demoiselle Clairon était accordée, le chapitre des pensions, qui se monte actuellement à 3o,ooo liv., pourrait devenir, dans dix ans, un objet de 45,ooo fr., et que
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cet excédant des charges ordinaires doit nécessairement obérer les finances de la Comédie.
Telles sont les réflexions que je soumets à Texamen et à la sagesse de Messieurs du Conseil; réflexions d'autant moins suspectes ^ que je serai peut-être moi-même dans la malheureuse nécessité de ne pouvoir pousser ma carrière au-delà de mes vingt ans y et qu'ainsi je serai privé d'un supplément de récompense qui ne peut être que l'effet d'un abus contre lequel je me suis toujours récrié , et que je ne cesserai de condamner, tant qu'il me sera permis de donner ma voix sur les vices de l'administration f et sur les moyens de l'améliorer, (i)
(i) Le Conseil , toujours renfermé dans la loi n'osa prononcer en faveur de mademoiselle Clairon , et l'on vit la supériorité devenir pour la première fois l'esclave de la forme.
L'ordre de retraite fut donc expédié pour la pension de i,ooo Hv., au grand chagrin de tous ceux qui avaient déjà fait leurs petits arrangemens pour quitter la Comédie , à l'expiration de leurs vingt-deux ans.
J'ai ouï dire que mademoiselle Clairon ne m'avait jamais pardonné d'avoir mis obstacle à ses prétentions ; mais je m'en suis consolé : car il n'est pas possible d'être juste et de plaire à tout le monde.