REPRÉSENTATIONS
Très respectueuses à messieurs les premiers gentilshommes de la Chambre, sur V ordre enwjé à la Comédie de n'admettre y à la lecture des pièces nouvelles y qu'un certain nombre de comédiens.
Le i5 avril i774'
En applaudissant avec transport à la sagesse du législateur, qui s'est conformé , dans l'ordre dont il s'agit, à l'usage établi dans tous les corps de société, de n'admettre, pour l'examen et la suite des affaires les plus sérieuses, qu'un certain nombre d'individus qui sont, pour ainsi dire , les gardiens et les défenseurs des statuts et privilèges de leur corpsr, il faut pourtant convenir qu'il est dur de perdre tout à coup ce titre de défenseur de ses droits, surtout lorsque l'on en a joui un certain nombre d'années. Au premier coup d'œil, les plaintes de ces derniers paraissent bien fondées. Elles souffrent cependant quelque altération dans leur principe, si l'on lit avec attention le 5® paragraphe de l'article 8 du règlement de 1 766, concernant les pièces nouvelles.
Le voici : « Chaque acteur et actrice qui aura T( acquis voix délibérative , soit par ses sert( vices ^ soit par sa capacité^ et dont on se « réserve de fixer le temps , mettra par (( écrit, etc. » Mais on ne détermine point , dans cet article, comment seront évalués ces mêmes services, sur quoi Ton fera l'épreuve de la capacité de chacun , et quel sera enfin le temps déterminé pour leur permettre d'avoir voix à ce chapitre. Cet article était peut-être susceptible d'un peu plus d'extension. Les comédiens auxquels il a été lu vingt fois , qui l'ont journellement sous leurs yeux, et qui le trouvent aujourd'hui si révoltant, auraient dû sans doute en demander l'interprétation ; mais ils ne l'ont pu faire, ni en général, ni en particulier, parce qu'ils ont bien senti que l'amoTU'-propre de leurs pairs en serait blessé. Il n'appartenait qu'à ce législateur de mettre à exécution la loi qu'il venait d'introduire. Le moyen de l'efiectuer était bien simple; c'était de faire une classe à part de ceux des acteurs et des actrices qui n'ont point les qualités requises pour juger les ouvrages qui leur sont soumis. Or , le nombre de ces derniers peut être fixé par la sagacité du ministère supérieur, ou par la clameur publique.
Maïs , encore un coup , nous estimons qu'il fallait user de ce moyen, au moment même de la publicité de la loi; car aujourd'hui il nous paraît hasardé^ et nous osons même dire injuste , de priver l'un des membres d'une société d'un droit dont il a joui jusqu'à cette heure, et dans la plus ferme confiance que personne ne pouvait le lui ravir.
En le lui ôtant, c'est le décrier trop hautement dans l'opinion publique; c'est révolter les auteurs qui emploient ces troupes auxiliaires^ et mettre dans un jour trop évident les onze juges nommés pour présider à la réception des pièces nouvelles.
On arguë de l'article de la loi de 1766, et renouvelée en 1774^ que tous les individus d'une société, liés ensemble par un contrat particulier fait avec la sanction du gouvernement et des tribunaux , doivent être parfaitement égaux , et que , par cette égalité , ils ont tous la même part aux délibérations , de telle espèce qu'elles puissent être.
Cette assertion serait sans réplique, s'il était possible de trouver, dans un corps réuni en société, tous individus d^une égale capacité : mais l'expérience de tous les temps a démontré la chose impossible.
SI cette vérité est suffisamment prouvée , il faut donc convenir qu'il était sage de faire un choix de ceux des acteurs et actrices qui ont le plus de connaissances et de moyens pour juger les pièces nouvelles* La loi a donc été bien faite ; ce sont les comédiens eux-mêmes qui en ont donné Vidée en 1766, et ce sont ces mêmes comédiens qui récriminent contre elle en 1774»
Cette inconséquence est commune dans la société comique.
La seule faute qu'on ait faite , nous le répétons encore, c'est d'en avoir négligé l'exécution lors de sa publicité.
Depuis cette époque, elle est restée sans valeur et dans l'oubli ; elle ne peut donc avoir aujourd'hui qu'un eflfet rétroactif, et cette rétroaction est humiliante pour l'amourpropre.
Cest notre sentiment, et nommément celui de quelqu'un qui a trente-deux ans de service, et qui pense fermement que « ce laps de temps i< est un brevet de jugement, m Nous croyons que cette personne se trompe dans le résumé de sa décision ; car ce n'est point le temps qui donne du jugement; il l'exerce, le fortifie : mais il n'appartient qu'à Dieu de nous faire
un tel présent , et ce présent est bien rare.
Un autre prétend « que si Ton emploie à (( l'avenir des moyens sévères et judicieux w pour la réception des pièces nouvelles , il w n'est aucun auteur en état d'en subir l'exa- « men , et qu'il faudra renoncer à jouir des « nouveautés • »
Si je ne me trompe , c'est rompre tout-à-fait la glace, et convenir hautement que toutes les pièces nouvelles ne valent rien, et que celles qui sont un peu moins mauvaises , sont reçues d'avance sans choix, sans examen et
sans jugement^ ou bien que la sourde cabale du protecteur des drames modernes a plus de part à la réception des pièces nouvelles que la droite raison. On ose se flatter que le sentiment ne prévaudra pas sur le plus grand nombre.
La justice et la nécessité nous indiquent naturellement que le parti le plus prudent qui soit à prendre, vu la fermentation actuelle des esprits, c'est de prononcer (( qu'à l'ave- « nir on fixera au nombre de dix-sept , ceux i( des acteurs et actrices qui , par leur service « et leur capacité , auront acquis le droit de « donner leur voix à la réception des pièces tf nouvelles ; que ce droit ne sera reconnu
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or que quand on aura suffisamment fait preuve « de l'un et de l'autre^ soit par son activité et « ses connaissances dans les affaires générales^ « soit par des talens réels et une réputation « soutenue y soit même par des talens médio- (( cres^ mais singulièrement utiles; qu'il apte partiendra tout entier aux comédiens réunis, (( et qu'il s'effectuera par la voie ordinaire du er scrutin, sauf l'infirmation de messieurs les « premiers gentilshommes de la chambre. » Et pour remplir le vœu général des comédiens qui conviennent unanimement que l'on reçoit les pièces nouvelles avec un esprit de légèreté^ de cabale et de parti, il sera statué (c qu'à commencer du i**^ mai de la présente i( année , aucune nouveauté ne sera reçue dé- (( finitivement que les rôles à la main ; que \< chaque acteur et actrice motivera son avis « par écrit, et le signera j et que, pour le sur- (( plus , le règlement concernant les auteurs « sera suivi dans sa forme et teneur. » Le tout , sans avoir aucun égard à la futile observation de l'un des comédiens que nous avons désigné ci-dessus-, dont l'opinion est que, « tel acteur i< ou telle actrice qui ne saura pas lire son u rôle , ou , par une méchanceté condamnable , « le lira à contre sens ,: pourra nuire beaucoup
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(< a la réception des nouveautés. » Qui pourrait croire qu'une pareille impertinence ait été proférée dans une assemblée générale, et entendue de sang-froid? Il n'y a pourtant rien de plus vrai ; nous ne nous sommes permis d'y répondi*e que ces quatre mots : w Mons< sieur , votre argument est un sophisme ri- « dicule et insultant. On peut bien lire un « rôle de comédie sans être acteur ; mais il « est impossible d'être bon actem* sans savoir f< bien lire^ par la grande raison que qui peut « le plus, peut le moins.
i< Quant au dernier membre de votre phrase, i< je conçois aisément que l'on peut être mère chant, noir et tracassier dans son particu- « lier; mais on n'ose être ni l'un, ni Fautre, H en public. »