‹ Mémoires de Linguet et de Latude, suivis de documents divers sur la Bastille et de fragments concernant la captivité du baron de TrenckChapitre 11 sur 34 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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OftavJons)*

'< Jacques Crinon, dit Belair, ci-devant lieutenant de dragons à la suite de la place de Cambray, depuis soldat aux gardes et employé dans les fermes do roi.

« Il a élé délenn en premier lieu à Saint-Quenlin, pour faux-saunage ; ensuite au Càleau-Cambrésis, pour avoir fait feu sur des particuliers; en troisième lieu à Saint-Quentin, pour avoir tué, d'un coup de couteau, un employé dans les fermes. C'est pour ce dernier crime et pour avoir fait la contrebande à main armée, qu'il fut conduit à la Bastille.

« Il a été condamné à être pendu au Càteau-Cambrésis, le 28 juin 1722 ; sa peine commuée à trente-six ans de galères. H interjeta appel au parlement de Douay, où il fut condamné à quinze ans de galères. Il a obtenu des lettres de commutation de peine, en date du T"^ octobre 1723, à condition qu'il servirait toute sa vie dans le régiment des gardes. Sursis au jugement jusqu'à l'exécution de Maréclial et de Landouze, complices, par jugement du 7 avril 1729; et par jugement dudit mois, les preuves restantes en leu-r entier, condamné à garder prison pendant un an, pendant lequel temps sera plus amplement informé. » ( Bastille dévoilée y V livraison, page G9. )

1726, 3 juillet.

« François-Louis Duchatelet, écuyer, ci-devant soldat aux gardes, mis à la Bastille en vertu d'un ordre du roi, contre-signe Pbélipeanx, expédié le 5 juillet 1726; sorti par ordre du roi, contre-signe d'Argenson, en date du 12 mai 1749, pour être transféré à Bicôtre.

« Il était complice de Cartouclie, et coupable des plus grands crimes. Il obtint sa grâce parce qu'il fit prendre Cartouche.

« La peine de mort, contre lui prononcée, fut commuée à une prison perpétuelle, et il fut conduit à Bicêtre. S'en étant sauvé avec plusieurs autres, on instruisit son procès pour bris de prison, et il fut repris.

« Mais comme dans l'instruction un particulier, qui était dans le même cachot à la Conciergerie, fit une déclaration de la confidence que Duchatelet lui avait faite en présence d'un autre criminel qui était dans le même lieu, de plusieurs crimes qu'il méditait, même d'attenter à la personne du roi par des maléfices, on suivit les personnes qui pouvaient en avoir connaissance ; et n'ayant rien découvert de plus que la déclaration de ce particulier, condamné lui-

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même aux galères perpétuelles, le parlement se trouva embarrassé, et demanda si l'on continuerait le procès avec aussi peu d'apparence de trouver des preuves convaincantes , d'autant plus que Duchatelet, interrogé à plusieurs reprises, parla avec beaucoup d'égalité <ians ses négations. M. le procureur général proposa de faire conduire à la Bastille ce méchant homme déjà condamné, par grAce, à une prison perpétuelle : ce qui fut exécuté le 5 juillet 1726. » ( 3Iémoires historiques sur la Bastille ^ tome l**", page 248. )

1751, 17 octobre.

« La danje Sauvé, première femme de chambre de M. le duc de Bourgogne, fut mise à la Bastille sur un ordre du roi du 17 octobre 1751.

« Un samedi, madame la duchesse de Tallard, gouvernante des enfants de France, étant allée au débotté du roi qui arrivait deChoisy ou de la Meute, passa, en revenant du débotté, chez M. le duc de Bourgogne, dit que le roi allait venir assister au remué, et qu'on n'avait qu'à le commencer. Le roi arriva et l'on se mit à laver M. le duc de Borgogne. La dame Sauvé a prétendu que dans ce momentlà elle aperçut du mouvement aux pieds du lit du prince, et qu'elle vit une main qui était dans la fente du pied du lit, qui se retira avec précipitation : que cette main lui parut partir derrière le roi, et ne vit que cela. La dame Sauvé, à qui la précipitation de la main avait paru suspecte, fit part de ce qu'elle avait vu à madame de Tallard qui, lorsque le roi fut sorti, alla chercher au pied du berceau, et y trouva un paquet de papier qui fil du bruit, et mit les gens de la chambre dans l'inquiétude.

<( La dame Sauvé n'ayant pu dire qui pouvait en être l'auteur, fut, avec raison, soupçonnée d'en être seule coupable.

« Quelques jours après cet événement, elle joua l'empoisonnée, dit qu'elle était victime de son zèle et de sa fidélité; ce qui détermina le roi à la faire arrêter, ainsi que sa femme de chambre, qui était soupçonnée d'avoir mis dans une jatte du vif-argent, que la dame Sauvé prétendait avoir rendu en vomissant.

« Le paquet en question était environ de la grosseur et largeur de la main. Un papier l'excédait en forme de cornet; il n'y avait rit-n d'écrit sur le papier, et le reste était brûlé; mais il y avait dans ce paquet une once de poudre à canon, mêlée avec un peu de charbon pulvérisé, et un charbon qui avait encore de la chaleur.

" M. de Saint-Florenlin fit faire l'expérience de celte poudre, e! prétendit qu'il n'y avait rien à craindre pour la vie du prince; il pensa qu'on avait voulu faire une niche à madame la duchesse de Tallard, ou à la dame Sauvé. C'était aussi l'opinion de madame de Pompadonr.

« Par les pièces qui nous sont tombées entre les mains, relativement à la (lame Sauvé, nous voyons qu'elle a fait un Mémoire pendant sa détention à la Bastille, pour prouver qu'elle n'a pu approcher du berceau, ni être assez à portée d'y jeter le paquet. Elle parle d'un nommé Longy, protégé de madame de Tallard, et jette quelques soupçons sur lui; elle cite aussi, d'une certaine manière, madame de Butler, sous-gonvernante.

«■ Il paraît que la dame Sauvé élait l'ennemie Jurée de madame de Butler : elle dit dans ce Mémoire, que celte dame s'enivrait trèssouvent, et qu'elle avait la v Elle veut aussi faire soupçonner

3IM. de Noailles, en disant que madame de Tallard lui fit des questions sur eux. Que d'ailleurs ils avaient la réputation d'aimer à faire des niches, et que peut-être ils ont su que M. le maréchal de Noailles ayant un jour approché de très-près M. le duc de Bourgogne, madame de Tallard avait dit : «■ Cette gueule galeuse, pourquoi met-il « son visage si près de celui de son maître.^ »

'< Lorsque le paquet fut jeté dans le berceau, il y avait dans la chambre le roi, M. de Luxembourg, M. le duc de Fleury, M. de la Suze, M. le maréchal de Noailles et M. le duc d'Agen. Ces deux derniers vinrent un demi-quart d'heure après l'arrivée du roi.

'< La dame Sauvé a toujoins soutenu qu'elle avait vu jeter le paquet dans le berceau, et u"a jamais voulu avouer que ce fût ellemême qui l'y eût jeté.

« Le roi lui accorda néanmoins sa liberté le 0 mars 1757: mais à condition qu'elle s'éloignerait de Paris, et qu'elle se retirerait en province, soit dans sa famille, soit avec son mari.

OIJSERVATION.

« Quelques jou?s après la naissance de M. le duc de Bourgogne, il vint, sur les cinq heures du soir, une sœur grise qui se dit de la maison des Invalides; elle avait quelques personnes avec elle. L'huissier de la chambre la refusa d'abord, parce qu'il était tard ; mais madame de Butler, sous gouvernante , dit qu'il fallait la laisser entrer avec sa compagnie. Madame de Butler les conduisit dans la ruelle

ÉCLAIUCISSEMENTS HISTORIQUES. 103

OÙ étaient les femmes de garde. Cette sœur grise parla beaucoup, se mit à genoux, remercia de la faveur qu'on lui avait faite, et s'en alla. A l'instant même, une des femmes de chambre voulant lever M. le duc de Bourgogne, s'aperçut qu'il y avait du papier sur son drap de berceau; elle le donne à madame de Butler. C'étaient des Mémoires d'une grâce que l'on demandait, écrits sur de très-grand papier.

<i M. de Saint Florentin a pensé que ce Mémoire, jeté sur le berceau par la sœur grise, avait pu donner à la dame Sauvé l'idée d'y jeter le paquet en question.

(i La dame Sauvé était intimement liée avec M. le comte de Croy , particulièrement protégée de M. d*Argenson , et passait j)our son e.«pion. " ( Mémoires historiques sur la Bastille , tome IF, page 323. )

1765, 21 mars.

« Le sieur Camille-Constant de Mercourt , écuyer, âgé de soixante-buit ans environ, natif de Besançon, fut mis à la Bastille eu vertu d'un ordre du roi du 21 mars 1765, contre-signe Pbélipeaux; il en sortit le 14 juillet 1760, en vertu d'un ordre du roi, contresigné Pbélipeaux, pour être transféré au donjon de Vincennes, où il est mort le 21 décem.bre 1775, d'une bydropisie dont il était attaqué depuis trois ou quatre ans.

^ C'est lui (jui s'est accusé lui-même de son crime, ou du crime qu'il avait dessein de commettre.

« Dans une lettre sans date, qu'il a écrite à M. le cardinal de Gèvres, il avoue que le fanatisme avait formé dans son cœur lexécrable dessein d'immoler à sa rage l'oint du Seigneur; et que la crainte de n'avoir pas, dans pareille circonstance, la force qu'il avait eue pour repousser celte idée, lui faisait désirer une étroite prison qui ne lui laissât aucune facilité d'exécution. Cette lettre ayant été conlice par M. le cardinal à M. de Sartines, le sieur Mercourt fut arrêté et conduit à la Bastille; là, il a fait un grand Mémoire et une lettre au magistrat, qui contiennent le détail de sa vie.

« Après avoir fait de bonnes éludes, il vint à Paris, où il entra en noviciat, chez les Felits-Pères de la place des Victoires ; mais au bout d'onze mois, ayant aperçu une jolie tille dans l'église, ii demanda ses babils au père, maître des novices, et alla joindre la lille qui le con^éd a quelques jours après, parce qu'il n'avait plus d'argent.

i04 ECLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES.

« Il prit la résolution de retourner chez son père ; mais, avant de sortir de Paris, il vola cinc^uanle-deux louis à son beau-lrère, et partit ensuite pour se rendre à Besançon, où M. l'archevêque, qui était un Grainmont, lui donna la tonsure et un bénéfice simple de six cents livres.

« Dans ce môme temps il fit la connaissance de la fille d'un apothicaire de Besançon, qu'il engrossa; ce qui, avec la potirsuite du vol des cinquante-deux louis, qui était venu à la connaissance de sa famille, lui fit prendre le parti d'abandonner le bénéfice.

« Il s'engagea dans le régiment de Limousin, vint en Bourgogne, dans une terre du marqiiis de Bissy, frère du cardinal. 11 faisait sa coifr au marquis et mangeait chez lui.

« Il devint bon ami de la maîtresse de M. de Bissy, qui avait aussi pour amant M. de Volmerange, lieutenant de cavalerie dans le régiment de Bretagne, quoicpie cci officier fût bâtard de M, de Bissy; en sotte que Volmt^iange, piqué d'avoir Mercourt pour rival, lui chercha querelle, et ils se battirent à l'épée et au pistolet. Volmerange fut blessé dangereusement.

'< Quelque temps après, Mercourt était revenu à Paris, il perdit son argent à l'hôtel de Gèvres, et, ne sachant plus de quel boi.s faire flèche, il vendit, pour dix-huit louis, les effets qu'un traiteur avait déposés chez lui : ce traiteur le poursuivit au criminel, et il a été quatre années en prison pour ce délit. Au bout de ce temps il a trouvé le secret, lui troisième, de s'évader de la prison.

« Il se réfugia chez madame la marquise de Beaufremont, où il resta caché un mois, et reçut de l'argent pour se rendre à Seez-sur- Saône, chez l'abbé de Beaufremont; et là il fut résolu de se débarrasser de Mercourt, en lui faisant passer le Rhin et en l'envoyant en Prusse. On lui donna pour cela une lettre de recommandation pour le général Valbourg, qui le fit soldat dans le régiment de Groinehaut, quinze jours après caporal, et dans les autres quinze jours bas-officier: et au bout de trois mois il fut fait lieutenant.

« Comme il parlait mal l'allemand, un officier de cette nation se moquait de lui sur certains mois qu'il disait mal ; sur quoi Mercourt alla le trouver, et lui dit : '< Je parle très-mal l'allemand, « mais je me bats bien en Français. »

« Ils se battirent, et Mercourt lui donna un coup d'épée qui le coucha sur le carreau.

« A quelque temps de là, Mercourt se fit une affaire pour plaire au roi de Prusse, père du feu roi, qui aimait à avoir de grands hom-

éclaircisse.v:eints historiques. 105

mes dans son régiment des gardes; il enleva, à l'aide de quelques amis, dans les États du roi de Pologne, un homme de six pieds et demi dont le roi de Prusse était curieux, et l'amena à Berlin. Le roi de Prusse le fit conseillerdeguerre, et il prêta serment en cette qualité.

« Son industrie le ht entrer dans la confiance de madame Marchai, nièce du chancelier. La dame devint grosse, et ils partirent en poste pour la France, dans l'espérance de faire agréer leur mariage; la demoiselle est enlevée en chemin, et ramenée en Prusse dans le temps que Mercourt était allé dans un village pour chercher des chevaux et continuer la route.

Dans l'étonnement extrême où il fut de voir madame Marchai enlevée par les émissaires qui les suivaient, il prit le parti de se rendre à Avignon, sous la protection du vice-légat, où il se trouva parfaitement en sûreté.

« Ensuite il se retira à Visan, chez le consul , et se maria à une demoiselle que M. le comte de la Tour-Gouvernet lui fit connaître.

« Il perdit son épouse, et, dans ce temps, il fit la connaissance de M. Le Normand, mari de madame de Pompadour, par le moyen de M. le comte de Baclds ; il obtint un em[)loi dans les fermes, de huit raille livres de rente, le perdit, et donna dans la dévotion. » ( Mémoires historiques sur la Bastille, tome III, page 78. )

« Celui qui avait la permission de voir un prisonnier, dit l'auteur de la Bastille dévoilée, 2e livraison, page 50 , arrivait muni d'une lettre du lieutenant de police, adressée au gouverneur ou au lieutenant de roi , ou au major, dans laquelle le nombre et la durée des entrevues étaient fixés. Elles se faisaient en présence d'un ou deux témoins qui se tenaient entre le prisonnier et la personne qui venait le voir. Cette personne ne pouvait lui parler d'aucun objet relatif à sa détention, hors le cas d'une procédure entamée, dans lequel on accordait quelquefois au prisonnier un conseil qui pouvait conférer avec lui. Pour n'avoir aucun témoin des visites, il fallait une permission ministérielle envoyée par le canal du lieutenant de police, et une telle permission s'accordait très-rarement.

« A l'appui de ce que nous venons d'avancer, voici une lettre de M. de Sartines, dont rori{;inal est entre nos mains, adressée à M. de (lUyonnet. Ce M. de Guyonnet était officier de l'état-major de Vincennes ; pour cet objet, le régime de la Bastille était le même.

« A Paris, ce 4 décembre 1756.

« Le sieur Dardet et sa femme, qui sont chargés , monsieur, des affaires de famille et domestiques du baron de Vennac, détenu , de l'ordre du roi, au donjon de Vincennes, m'ayant demandé la permissioa de le voir pour lui porter des bardes et des pastilles d'altéa, «t lui rendre compte au surplus de ses affaires, je vous prie de leur permettre de lui parler, et de lui remetire les effets en question, après toutefois que la visite et l'analyse des pastilles auront été faites exacloment, suivant Pusage.... ; le tout en observant les précautions ordinaires. Je suis, etc. <'■ Signé de Sartines. »

« Le major rendait compte chaque jour au lieutenant de police des visites faites et de leur durée, comme on le verra dans la copie que nous joignons ici d'une autre lettre dont l'original est également entre nos mains. Elle est écrite par M. Chevalier, officier de l'étatmajor de la Bastille, au lieutenant de police. Nous en pourrions citer cent à l'appui du même fait. »

« A la Bastille, le 30 juillet 1770.

« J'ai l'honneur de vous informer, monsieur, que le sieur Billard a travaillé hier, après midi, avec le sieur Perrin, depuis six heures après-midi jusqu'à plus de neuf heures du soir.

<( Ce matin, M. de la Mcnnoye a vu et parlé au sieur l'abbé Grise pendant une bonne demi-heure.

« M. l'abbé Taaf de Gaydon a vu ce malin le sieur Padeloup. avec qui il a resté une bonne heure.

(c Le sieur Maucarré a vu et parlé cet après-midi à madame sa femme, suivant votre ordre.

« J'ai remis aux sieurs Grisel et Ponce de Léon à chacun une lettre, suivant votre ordre du 28 de ce mois.

" Le sieur Billard a vu et parlé cet après-midi à madame sa icmme, suivant vos ordres.

« Je suis, etc. Signé « Chevalier. «

1686, 25 février.

« Le P. De Ham, jacobin irlandais, homme d'une taille et d'une force extraordinaires, fut mis à la Bastille, sur un ordre du roi, expédié par M. Colbert, en date du 25 février I68G.

«( Mort à la Bastille le 5 décembre 1720, il a été enterré dans le jardin, n'ayant donné aucune marque de religion.

« Il est dit, dans son article, que c'était un fou dangereux; qu'il

avait tenu des propos et des discours pleins d'emportement et de

^fureur contre le roi , et que les supérieurs du couvent de la rue

Saint-Jacques n'avaient pu le contenir. Ce lurent ces supérieurs qui

le firent arrêter.

«En 1088, il tua, à la Bastille, Saint- Jeau, porle-defs , avec la barre de son lit; on lui servit à manger , depuis, par un trou qu'on avait fait faire à sa porte.

« Après l'assassinat qu'il commit à la Bastille, il devint beaucoup plus tranquille qu'il n'avait été jusqu'alors; mais celte douceur feinte ou véritable parut être une espèce d'imbécillité. M. de La Beynie, alors lieutenant de police, décida qu'il resterait enfermé toute sa vie. Il mourut effectivement à la Bastille, après y avoir resté trente-quatre ans. « (Mémoires sur la BasliUe, paue 181.)

I70I, 19 octobre.

« Jean Crosmir, gentilhomme des environs de Hambourg en Allemagne, dont les ancêtres étaient Français, a été détenu d'abord à Vincennes pour cause d'épigrammes et vers insolents contre Louis XIV et le maréchal de La Feuillade, au sujet de la statue de la place des Victoires ; ensuite transféré à la Bastille, sur un ordre (3«i roi, du 19 octobre 1701, pour l'instruction du procès qui lui a été fait par commission, pour avoir attenté à la vie de INI. de Bernaville, commandant pour le roi au château de Vincennes.

« Il l'avait blessé dangereusement avec un caillou aiguisé.

" Il fut condamné aux galères perpétuelles, par arrêt de la chambre de police du siège présidial du Châtelet, le 7 novembre 1701.

« La conséquence de eet attentat et le mauvais caractère du prisonnier, qui était un scélérat de profession, obligèrent le roi à le retenir en prison, quelque envie qu'il eût d'aller à Marseille, où il u'aurait pas manqué d'échapper , comme il avait fait de plusieurs

prisons où divers crimes de toutes espèces , et des relations dangereuses avec les ennemis de l'Élat, l'avaient lait conduire. » ( Mémoires sur la Bastille f page 371. )

On peut voir,par le passage suivant des Mémoires de La Porte, (]ue la liberté d'être ensemble, et la \|)ossibilité de s'occuper, adoucissaient beaucoup de son temps, pour les détenus, les rigueurs de la captivité :

« Nous passions le temps tous trois à différentes choses : M. D'Achoy étudiait les matliémaliqnes, et se divertissait quelquefois à dresser des chiens au manège, ce qu'il faisait admirablement; M. de Chavaille composait un livre, et j'apprenais à dessiner, avec la perspective que M Dufargis me montrait. Ce gentilhomme avait été pris avec M. du Coudray Monlpensier, lorsque Monsieur revint de Bruxelles et que M. de Puilaurent fut arrêté au Louvre et mené à Vincennes.

« Outre ces messieurs et ceux dont j'ai parlé ci-dessus, la Bastille était remplie de quantité de personnes de qualité. M. le maréchal de Bassompierre y avait été mis pour les affaires de la reine-mère, (lans le même temps qu'elle fut arrêtée. Comme j'ai dit, son âge lui avait tait perdre la mémoire; en sorte qu'il racontait à tous moments, aux mêmes personnes, l'histftire de ses amours. Mais il n'en était pas pour cela moitis galant ; car il courtisait fort une mademoiselle

de , aussi prisonnière, jusque-là que le bruit en courut à la ville

et à la cour; tantôt l'un disait qu'il l'avait épousée, et l'autre qu'elle était grosse, ce qui lui faisait tort ; dont ayant été averti par ses amis, il voulut donner le change au maréchal de Vitry, qui n'entendit pas raillerie là-dessus, et la lit sortir de sa chambre toutes les fois qu'elle y vint. » {Mémoires de La Porte, page 193.)

Quant au second morceau qu'on va lire, il nous parait être du nombre des pages les plus éloquentes qu'ait tracées la plume de Mirabeau.

« Souffrir dans une solitude profonde toutes les privations et toutes les inquiétudes, être arraché à tout ce qu'on aime, à tout ce dont on est aimé , n'est-ce pas plus, infiniment plus que de mourir? Oter la vie à un particulier qui n'est pas légalement condamné, c'est un acte de tyrannie si odieux qu'il jette l'alarme dans toute une na' tien ; mais il fait peu de mal à l'individu si cruellement assassiné,

EGLAIRCISSEMKNÏS HISTORIQUES. 109

rar un instant le délivre de tous regrets, de tous désirs, de toutes peines : c'est donc seuleuient l'idée d'une violence atroce qui révolte les hommes dans une telle catastrophe. Par un étrange préjugé, l'emprisonnement illégal et indéfini semble moins barbare. N'est-il donc point une punition beaucoup plus sévère.^ Les angoisses d'une prison d'État, où l'on ne laisse à un malheureux de sa vie que le souffle, sont un supplice incomparable à tout autre ; l'amitié, l'amour, ces bienlaiteursdu monde, deviennent les bourreau.^ de celui qui l'endure. Plus son cœur est actif, plus son âme est élevée et plus ses sens otit d'énerj^ie, plus ses tourments sont aigus et multipliés ; ces précieux dons de la nature tournent à sa ruine; il ne vit que pour la douleur. Nulle correspondance, nulle société, nul éclaircissement de son sort, quelle mutilation de l'existence! C'est cesser de vivre, et

ne jouir pas du repos que procure la mort Jam vita exempta,

nandum tamen morte acquiescebat. ( Tacite. ) Eh bien! nous avons tous les jours devant les yeux quelque nouvel exemple de ces sévérités muettes , et nous les envisageons sans horreur, parce que le sang ne coule pas. Il semble que celui qui souffre des douleurs si crueJlcs, pendant des années entières, mérite moins de pitié

que celui que ie tranchant du glaive frappe une minute IMalheur,

malheur à la nation où ceux qui ne sont point outragés ne haïssent pas autant, ne poursuivent pas aussi âprement l'oppresseur que l'opprimé lui-même pourrait le faire ! « Malheur aux âmes arides qui « ne savent être émues que par des cris et des pleurs ! Les longs et « sourds gémissements d'un cœur serré de détresse ne leur ont jamais »« arraché de soupirs; jamais l'aspect d'une contenance abattue, d'im « visage hâve et plombé, d'ua œil éteint et qui ne peut plus pleurer, « ne les fit pleurer eux-mêmes : les maux de l'âme ne sont rien « pour eux ; ils sont jugés : la leur ne sent rien. N'attendez d'eux « que rigueur inflexible, endurcissement, cruauté : ils pourront être « intègres et justes; jamais cléments, généreux, pitoyables; je dis " qu'ils pourront être justes, si toutefois un homme peut l'ôtre, t' quand il n'est pas miséricordieux. — Émilet de Rousseau. » {Lettres de cachet^ page 99. )

Nous avons deux observations à faire sur les pièces qu'on va lire. La première observation, c'est qu'elles sont extraites des dernières livraisons de la Bastille dévoilée, et que plus les renseignements se

MÉM. SLl; LA BASTILLE, 10

110 ÉCLAIUCISSEMEiNlS HISTORIQUI-S.

rapproclioiil du lemps de la Révolulioii/ plus on doit les admettre avec défiance. La seconde portera sur les dépositions des prévenus, qui, pour trouver une excuse, oui pu compromettre des noms respectables. Voici la première pièce,qui concerne un colporteur accusé de vendre des ouvrages licencieux :

17 mars 1773.

« Etienne-François Valle, né à Saint-George, pays de Caux, faisant le commerce de librairie à Bayeux, où il fut arrêté pour sf s liaisons avec le sieur Desauges père, auquel il vendait des livres prohibés.

'( Interrogé s'il savait d'où Manoury , de Caen, tirait le journal de Maupeou, et d'où lui répondant tirait les D. E. qu'il a offerts et envoyés à Desauges ; il a répondu qu'il les tenait du sieur de Lalonde- Larché, gentilhomme de Basse Normandie, demeurant à sa terre de Longueville, près Issigny, où il avait une imprimerie , dont il s'est défait il y a dix ou douze ans. Ce seigneur a vendu sa terre à fonds perdu, ainsi que sa bibliothèque; il ne s'est réservé que son château pendant sa vie. Dans le lemps de cette vente, il trouva un ballot qui lui était resté des ouvrages qu'il avait imprimés chez lui. Ce ballot contenait cent cinquante Écoles de filles et seize D. B. Il les pro[)Osa au sieur Manoury, qui lui donna en échange de bons livres, tels que les Œuvres de d'Aguesseau, de Cochin, la maison rustique et autres ouvrages de littérature. Le sieur Manoury observe qu'il n'avait conclu ce marché qu'après en avoir prévenu le sieur Desauges père, qui lui conseilla de s'en charger, lui promettant de les placer. ( Bastille dévoilée, 4*" livraison, page 39. )

27 juillet 177G.

u Edme Prot, né à Thorcy, près Tonnerre, chapelier de profession, demeurant ordinairement à Amsterdam, et, lorsqu'il vient à Paris, couchant chez le sieuf Mareau, maître chapelier, rue aux Ours.

« pFol peut encore être mis au nombre de ces contrebandiers hardis qui, malgré les mouches de la police, faisaient entrer dans Paris tonte espèce de livres prohibés. Il fut trahi et arrêté à une barrière avec un ballot considérable.

« Aussitôt sa capture, Goupil fut dépêché à la barrière pour s'emparer et du ballot et de la personne de Prot, qui coucha le soir môme a la Bastille.

« Le lendemain, de grand matin, Goîipil va prendre son prisonnier cl le conduit rue aux Ours, dans la chambre qu'il occupait. Il fait en sa présence perquisition et saisie des livres et papiers qui se trouvaient chez lui. Le zélé inspecteur étendit même ses recherches de la cave au grenier, chez tous les autres locataires de la môme maison.

« Prot retourne à la Bastille. Interrogé, il assure que la chambre que l'on vient de visiter est la seule occupée |)ar lui, soit à Paris, soit aux environs. On le menace, on lui peint M. Le Noir irrité; le malheureux se laisse intimider, avoue tout et écrit sur-le-champ la lettre suivante au lieutenant de police :

« Monseigneur,

« Aujourd'hui, M. le lieutenant de roi m'a dit que vous étiez irrite « contre moi de ce que je ne disais pas la vérité; il est vrai que je <• cherchais tous les moyens de me conserver une partie de mon bien. «Quel est l'homme qui n'en ferait pas autant? Vous m'ordonnez, « monseigneur, de vous confesser la vérité, j'obéis. Je commence « par sacrifier tout ce que j'ai ; ainsi les personnes que je nommerai « n'auront pas à me reprocher de m'étre rendu délateur.

« 11 me reste encore quelques brochures dans un lieu que je ne « peux indiquer qu'à M. Je commissaire^ afin qu'il les fasse enlever « avec des précautions, pour ne pas effrayer les personnes chez qui '( elles sont, qui ne sont pas cou[)ables, puisqu'elles n'étaient pas «. instruites de l'usage que je faisais de l'appartement qu'elles m'a- " valent loué; si quelqu'un mérite punition, ci ne peut être qiu; « moi. Voici la liste des personnes à qui j'ai fourni des livres dé- «. fendus. »

N. B. Ici se trouve une très-longue liste de libraires et de colporteurs.

Noms des particuliers.

« M. Duseurvoir, pour le maréchal de Duras; « M. l'abbé de la Chaume, pour M. le ducd'Orléans; « M. de Champeaux, premier valet de chambre de M. le dur « d'Orléans;

« M. le marquis de Paulmy;

« M. l'abbé Leblond, bibliothécaire du colléiic .Mazarin;

" M. le duc (l'Anmont, etc., etc.

« Voilà, monseigneur, autant que je peux m'en rappeler, les per- « sonnes à qui j'ai fait des fournitures. Je me jette aux pieds de «t voire Grandeur ew les arrosant de mes /armes ; j'ignorais qu'il y '< eût autant de mal à vendre des livres; mais actuellement que je « le sais, je suivrai vos ordres ; je n'en vendrai jamais, et je ferai des « vœux an ciel pour la conservation de vos jours.

« Signé Prot. »

( Bastille dévoilée, 4* livraison, page 109. )

Les détails suivants prouvent que le tarif établi pour l'entretien des prisonniers renfermés à la Bastille n'existait pas encore en 1C92 :

« Jean Plany, libraire à Paris, mis au château de la Bastille le 8 septembre 1792, sur un ordre du roi signé Ponlchartrain.

« C'était un maître relieur qui se disait libraire, et qui faisait commerce de livres. Il fut arrêté à Versailles, étant saisi de plusieurs libelles qu'il débitait à la cour, où il se rendait, pour cet effet, tous les samedis de chaque semaine; il a dit que la pauvreté l'avait porté à ce mauvais commerce, mais qu'il ne dirait jamais avec cela d'où il tirait les libelles qu'il débitait, quand on devrait le faire mourir.

« Ayant représenté qu'il souffrait des maux extrêmes , n'ayant que quatre sous par jour pour sa nourriture et son entrelien, et qu'il était depuis le mois de juin sans bas et sans souliers, le roi |)aya 20 sous [)ar jour pour sa nourriture; il fut transféré de la Bastille au château de Caen, pour y être le reste de ses jours. »

" Nota. Sa faute n'était cependant pas si grande : d'ailleurs c'était la pauvreté qui lui avait fait prendre ce parti. » Cette note est dans l'article même de Plany. » {Mémoires sur la Bastille, page 272.)

Marmontel fut, comme on sait, conduit à h Bastille, parce qu'on le soupçonnait d'une |)arodie composée contre M. le duc d'Aumont. On trouvera les détails de cette affaire et la parodie dans ses Mémoires. Nous en citerons quant à présent le passage suivant sur son régime à la Bastille : il venait d'y entrer.

« Deux heures après, dit-il, les verroiix des deux portes qui m'enfermaient me tirent, par leur bruit, de ma profonde rêverie; et deux

ECLAlfiCISSEMEIVTS HISTORIQUES. Il3

geôliers, charges (l'un dîner que je crois le mien, viennent le servir en silence. L'un dépose devant le feu trois petits plats couverts d'assiettes de faïence commune ; l'antre déploie, sur celle des deux tahles qui était vacante, un linge un peu grossier, mais hianc. Je lui vois mettre sur cette table un couvert assez propre, cuiller et fourchette d'étain, du bon pain de ménage, et une bouteille de vin. Leur service fait, les geôliers se retirent, et les deux portes se referment avec le même bruit des serrures et des verroux.

« Alors Bury (son domestique ) m'invite à me mettre à table, et il me sert la soupe : c'était un vendredi. Cette soupe, en maigre, était une purée de fèves blanches, au beurre le plus frais, et un plat de ces mômes fèves fut le premier que liury me servit. Je trouvai tout cela très-bon. Le plat de morue qu'il m'apporta pour le second service était encore meilleur, la petite pointe d'ail l'assaisonnait avec une finesse de saveur et d'odeur qui aurait (latte le goût du plus friand Gascon; le vin n'était pas excellent, mais passable; point de dessert : il fallait bien être privé de quelque chose. Au surplus, je trouvai qu'on dînait fort bien en prison.

« Comme je me levais de table, et que Bury allait s'y mettre ( car il y avait encore à dîner pour lui dans ce qui restait), voilà mes deux geôliers qui rentrent avec des pyramides de nouveaux plats dans les mains. A l'appareil de ce service en beau linge, en belle faïence, cuiller et fourchette d'argent , nous reconnûmes notre méprise; mais nous ne fîmes semblant du rien, et lorsque nos geôliers, ayant déposé tout cela, se furent retire? : « Monsieur, me dit Bury, vous « venez de manger mon dîner ; vous trouverez bon qu'à mou tour « je mange le vôtre. — Cela est juste, » lui répondis-je; et les murs de ma chambre furent, je crois, bien étonnés d'entendre rire.

« Ce dîner était gras ; en voici le détail : un excellent potage, une tranche de bœuf succulent, une cuisse de chapon bouilli, ruisselant de graisse et fondant; un petit plat d'artichauts frits en marinade, un d'épinards, une très-belle poire de cresanne , du raisin frais, une bouteille de vin vieux de Bourgogne, et du meilleur café de INIoka ; ce fut le dîner de Bury, à l'exception du fruit et du café qu'il voulut bien me réserver.

«. L'après-dîner, le gouverneur vint me voir, et me demanda si je me trouvais bien nourri, m'assurant que je le serais de sa table qu'il aurait soin lui-même de couper mes morceaux, et que personne que lui n'y toucherait. 11 me proposa un poulet pour mon souper; je lui rendis grâce, et lui dis qu'un reste de fruit de mou dîner me suflirail.

« On vient ne voir quel fut mon ordinaire à la | Bastille, et l'on peut en iniliiire avec quelle douceur ou plulôt quelle répugnance l'on se prôlail à servir contre moi la colère du duc d'Aumont. » ( 3îémoires de Marmontel, page 166.)

Doué d'un esprit vaste et d'un courage intrépide, M. de La Bour- (loiinaie s'était vu dans l'heureuse position de donner aux Français Il plus puissante influence sur les destinées de i'indoustan; et il aurait accompli ce dessein, si la jalousie d'un rival et des intrigues fomentées à Versailles n'eussent rendu vains tous les efforts de son génie. De simple lieulenant dans la compagnie des Indes, devenu administrateur général des îles françaises dans ces mers , il créa en quelque sorte les colonies de l'île de France et de l'île Bourbon. Leur prospérité naissante fut son ouvrage. C'est à lui, dit Bernardin de Saint-Pierre, qu'on doit tout ce qui s'y trouve d'utile et de beau. Les regards de La Bourdonnaie s'étaient portés plus loin ; il avait jugé ce que la presqu'île du Gange promettait de richesse à la nation qui, par ses armes ou sa politique, saurait s'en assurer l'empire. La France y possédait plusieurs comptoirs; mais, par suite de la guerre malheureuse de 1741, les A^iglais portaient alors des coups funestes à notre commerce, et de riches bâtiments devenaient chaque jour la proie des croisières qu'ils avaient établies dans ces parages. La Bourdonnaie résolut de mettre un terme à nos pertes et à leurs succès. Il arme lui-même une flotte, sort de l'île Bourbon à la t('i« de neuf vaisseaux, disperse l'escadre, vient mettre le siège devant Madras qui capitule, et paraît en vainqueur devant cette ville (]ui était le siège de la domination anglaise. Mais la haine de Dupleix conspirait, avec la fortune de l'Angleterre, pour perdre le vengeur de nos affronts. L'accord de Dupleix et de La Bourdonnaie efit élevé l'empire de la France sur les débris de la puissance rivale. Leur mésintelligence perdit tout. La Bourdonnaie méritait up triomphe, il eut un cachot. Les dénonciations et les plaintes de Dupleix prévalurent sur des esprits ignorants ou prévenus, et la Bastille paya leprix des plus rares tilenls et des plus importants services. La Bourdonnaie y resta près de trois années. Longtemps privé de toutes lommunications, il n'avait pu même obtenir l'assistance d'un conseil. On apporta cependant plus tard quelques adoucissements h sa situation. 11 faisait, comme le remarque Linguel, venir des vivres

ECLAIBCISSEMENTS HISTORIQUES. \ \ o

(in «leliois. Il avait même trouvé moyen de nouer quelques intelligences dans sa prison. Voici de quelle manière et à quelle occasion, d'après les Mémoivcs sur la Bastille, il perdit la permission dont il jouissait, et vit les liens de sa captivité se resserrer plus que jamais:

« M. de La Bordonnaie, pendant sa délenlion, trouva le mojen d'entretenir une correspondance au dehors de la Bastille, par IVn- Iremise du nommé Lamotlie, l'un des bas-oKiciers de la compa^jnie ('lal)lie pour la garde de ce cliâteau.

« L'intelliiience qui régnait entre le [)ris()nnier et le bas-officier fut découverte le 25 janvier 1750.

« Laiîiotlie étant ce jour-là en faction à la cage de la porte intérieure du cliûteau, fut aperçu en conférence particulière avec IM, de La lîourdonnaie, lequel, pendant le temps de sa promenade dans la cour intérieure, après plusieurs allées et, venues et plusieurs sifincs de sa part, avait fait passer <à ladite sentinelle, par les barreaux de la cage, un petit parpiet enveloppé de papier gris.

« L'un des porte-clefs, qui avait été témoin oculaire du fait, en instruisit jiur-le-champ le lieutenant de roi qui venait d'enlnT, lequel îctourna aussitôt dans la cage, et y trouva le paquet derrière ia gucr.te où la r-enlinelle l'avait pousse avec son pied.

« Sur le compte qui fut rendu à M. d'Argenson de ce qui s'était passé, ce ministre décida qu'il serait procédé en forme à l'ouvertum du paquet en question, en présence de M. de La Bourdonnaie et dudit Lamollie : ce qui fut exécuté le 27 janvier, par M. Dufour de Villeneuve, rap[)orteur du [xocôs de M. de La Bourdonnaie, en présence de M. Lambert, du sieur de La Bourdonnaie et du bas-of(icier.

« Il ne se trouva, dans ce paquet, que des Mémoires pour la défense de INI. de La Bourdonnaie, dont il avait précédemment envoyé des copies à M- Landiert et à M. de Villeneuve. Il y avait quatre-vingttrois pages d'écriture assez menue, sur papier à lettre. Ce Mémoire était accompagné d'un billet à sa femme, écrit sur un demi-carré de papier.

« Voici, mot po»ir mot, la copie de ce billet avec son orllio;;raplie :

« Sy joint sont la copie des note que j'ai envoyé hM. de Villeneu\vet M. Lambert. Les lettres au net sont un peu moins mal, mais c'est toujours le même sens. Si cecy peut vous parvenir, ma chère reine, je croit que tu fera bien de le donner cà ton avocat, pour qu'il en fasse d'avance un petit Mémoire pour être présenté au juge avant le jugement; j'en ai gardé une copie, à dessein de le présenter au juge,

UG éclAircissf.ments historiques.

s'il éfoil absolument entêté de ne me pas donner conseil. Mandoinoi si je ferois bien? J'ai donc cru vous devoir envoyer icsdites notes pour en faire tout ce que vous croirez convenable ; car je m'en rapporte à tout ce que vous ferez.

« J'attant M. de Villeneuve; il m'a fait dire que cela va finir, à la bonne heure,

'( Tu peutôlre tranquille sur mon affaire; je ne crain que l'innocence des juges sur le local des Tndes et de la marine; car pour le reste, il n'y a pas de quoi mettre un officier aux arrêts vingt-quatre heures.

« Tu peut être aussi tranquille sur ma santé. Quand je pense que je te verrai encore avant de mourir, il n'y a rien que je ne fasse pour avoir soin de moi; j'ai eu les jembes enllé, mais à mesure que je fait de l'exercice, cela diminue. Je vous avois demandé des remèdes, mais M. de Villeneuve n'a pas laissé passer ma lettre. Toutes mes lettres qui scroient capable, si vous les montrés, de faire plaindre mon sort, il ne les laisse plus passer; et il m'a déclaré que toute celle où je dirois que je ne me porte pas bien, ne passeront pas; mais vous savez le moyen que j'ai pour vous apprendre des nouvcllo sûre; comtés sur celle-là, embrassés bien mes enfans; mais dit-toi bien, ma chère amie, combien je suis pénétré de tout ce que je sens pour toi. Adieu, je t'embrasse du meilleur de mon cœur. Le 14 janvier 1750. »

« M. de La Bourdonnaie reconnut le billet écrit de sa main, mai^ il refusa de le parapher.

« Avant la découverte de son intelligence avec le bas-officier, M. de La Bourdonnaie avait à la Bastille des facilités dont ne jouit point le commun des prisonniers. Il avait la liberté de faire apporter de chez lui des vivres qu'on lui faisait apprêter à son goût à la Bastille.

« On lui permettait plumes, encre, papier et tous les livres qui lui faisaient plaisir. MM. les commissaires lui avaient même permis le Mercure et la Gazette de France.

« Il avait la permission de se promener trois fois la semaine, et une heure et demie chaque fois.

« Mais toute faveur quelconque lui fut retranchée depuis cet événement.

« Le bas-officier fut cassé à la tête de la compagnie assemblée, et biffé des registi'es de l'hôtel royal des Invalides. » {Mémoires his^toriques sur la Bastille , tome II, page 209. )

ECLAIECISSEMEKTS lilSTOElQUES. 117

Après trois ans d'une captivité cruelle, La lîoiinlonnaie fut déclaré innocent, remis en liberté et rétabli dans tous ses bonneiirs. Mais cette réparation était vaine et tardive : le coup était frappé. Le vainqueur des Anglais mourut, peu de temps après, des suites d'une maladie causée par le cbagrin et par sa longue détention.

« On accorda, dit madame de Staal, à M. de Pompadour, non la liberté qu'on lui avait fait espérer, mais le divertissement de la promenade sur le bastion, où on le menait tous les jours. J'eus, peu de teu)j)3 après, la même favejir, sans l'avoir aucunement méritée. On étendit cette grâce à plusieurs des nôtres, qu'on promenait bien accompagnés sur les tours du château, les uns après les autres. J'avais fiar distinction la dernière heure pour la promenade ; et notre lieutenant, qui s'alfeclionnait à moi de plus en plus, s'était réservé de m'y conduire. Il m'annonça, le dernier jour d'avril, en venant me prendre, que M. Leblanc avait apporté l'ordre de faire cesser toutes nos promenades le 1^"" de mai.

« La singularité du jour désigné pour nous renfermer , après nous avoir fait essuyer toutes les intempéries de l'air, me surprit et me persuada qu'on avait voulu nous tourmentera titre de plaisir. Le lieutenant de roi m'expliqua que nos profonds politiques avaient pensé que, dans un temps où tout le monde se promène, les passants, et principalement ceux qui s'intéressaient à quelques-uns de nous, viendraient les lorgner; qu'on pourrait leur faire des signes et en recevoir d'eux, et que cela serait d'une dangereuse conséquence. Hélas! monsieur, lui dis-je^ on aurait beau me lorgner de près comme de loin , je n'en verrais rien ; quand cet accident m'est arrivé, il a toujours fallu m'en avertir : et où serait ici l'avertisseur? En tenant ces propos, nous nous acheminions vers le jardin du bastion, où je dis en entrant, comme Phèdre:

«■ Soleil, je te viens voir pour la dernière fois. » ( Mémoires de madame de Staaly tome II, page 140. )

118 ÉCLAIKCISSEMEMS HISTORIQUES.

Le passaîie qu'on va lire est curieux parce qu'il contient, outre les détails relatifs à la confession , un fait qui prouve combien il était difficile aux prisonniers d'obtenir qu'on leur fournît du papier blanc. Madame de Staal s'exprime ainsi :

« Il y avait plus de trois mois que j'étais dans cette paisible demeure, lorsque, sur la fin du carême, le gouverneur me demanda si je voulais faire mes pâques. Je m'informai s'il me serait permis d'avoir un confesseur à mon clioix. On me dit que non, qu'il fallait se contenter du chapelain de la maison, ou ne point se confesser. Tous les officiers m'en étaient tellement suspects, que je fus tentée de remettre ce devoir à un temps plus opportun. Cependant joignant à la nécessité de le remplir des réflexions sur la mauvaise grâce de s'en dispenser, craignant même que le régent, qui entrait dans les moindres détails de notre conduite, n'en tirât des inductions fâcheuses, je me déterminai, à tout risque, de taire cette confession. Comme j'avais diverses choses à rappeler dans mon souvenir, qui pouvaient se confondre, je demandai au gouverneur du papier pour les mettre en ordre et ne les pas oid)lier. 11 me «lit qu'il ne laissait rien écrire chez lui qu'il n'en fît la lecture; ([u'il me donnerait, à cette condition, ce que> jelui demandais. Celle 'méchante plaisanterie ne servit qu'à me convaincre de son excessive défiance, que j'avais éprouvée auparavant, lorsque l'ayant prié, jusqti'à me mettre à genoux devant lui, d'écrire lui-môme un billet à madame de Grieii, que je dicterais, pour la tirer de l'horrible inquiétude où elle était de mon sort, il av;iii été inflexible à toutes mes instances, craignant un sens caché sous les choses simples qu'il aurait écrites de sa propre main.

« Je m'en fiai donc à ma mémoire de l'exactitude de ma confession. »

Voici, parmi les nouvelles à la viain trouvées à la Bastille, les seuls passages qu'il nous soit possible de citer. Peut-être même trouvera-t-on que nous avons été trop faciles.

Paris, 8 octobre I74i.

« Une bonne ursuline de province, proche parente d'un magistrat de* cette ville, élevée dans le cloître sons les yeux d'une tante qui était prieure du couven!, en avait pris le goût en naissant, et des

exercices de Penfance éiait passée, sans entrevoir le monde, à ceux de la vie religieuse. Une austère clôture de quarante ans n'avait clé inlerrompue par aucun des prétextes ordinaires dont les religieuses ne manquent pas, quand elles s'ennuient de leur retraite. Point de vapeurs ni de consomption, et par conséquent, point d'eaux de Forges. Mais de maudites cataractes vinrent attaquer sa vue, et l'obligèrent d'avoir recours aux oculistes de Paris; il n'y avait pas d'apj)arence de la traiter dans son couvent. On la confia donc à sa famille, et elle fut logée chez le magistrat, où les oculistes travaillèrent avec succès. Elle était à peine sortie de leurs mains, quand ce robin voulut divertir quelques dames aux dépens de sa religieuse. Il annonça pour un certain vendredi un magnifique salut en musique, qui devait s'exécuter, disait-il, à la chapelle du Palais-Royal. Il aurait bien souhaité que sa chère parente pût profiter de ce pieux cadeau; mais il y avait un inconvénient : on n'entrait là que par billets, et sans l'habit de religieuse ; il n'y avait pas moyen de s'exposer à un refus indubitable. Les dames proposèrent de la travestir, et, malgré toute sa résistance, elles vinrent à bout de vaincre ses scrupules. Enfin le jour du salut arrive ; on s'empresse autour de notre ursuline ; troi^ femmes qui valaient trois Grâces se mêlent de son ajustement ; elle est habillée en mondaine, elle monte en carrosse avec ses dames d'atour. On devine bien que l'opéra était le but de cette dévote équipée; plaçons-les vite dans leur tribune. La toile élait encore baissée, et l'obscurité du lieu inspirait ce recueillement qui sert à tant de divers usages. La religieuse qui, sans rien voir encore, entendait des instruments s'accorder, et qui ne soupçonnait pas la moindre chose, ni de Satan ni de ses pompes, voulut se mettre à genoux pour dire son chapelet ; on l'obligea à prier Dieu dans une posture plus commode. La toile se leva , l'orchestre part, un chœur de femmes se fait entendre ; quel enchantement pour notre ursuline; elle crut èirc transportée dans le paradis, et assister au concert des anges. Ses yeux encore faibles pouvaient à peine soutenir l'éclat du glorieux séjour. Tout allait assez bien jusque-là; la sainte, sans rien comprendre à tout ce qu'elle voyait et de la meilleure foi du monde, s'unissait bonnement d'intention aux ministres profanes dont elle n'entendait pas le langage. Mais le ballet vint détruire cette pieuse illusion. Des danses au salut, et dans un lieu où l'on ne voyait rien de l'appareil ordinaire des autres temples , cela choquait trop la vraisemblance. On eut beau lui dire que ces danses étaient une pratique des Israélites, qu'on faisait revivre dans ce saint lieu; l'ursuline scandalisée

120 ÉCLAIIICISSEMENTS HISTORIQUES.

ne tarda ^uèreà deviner l'opéra dont elle avait scnlemcnt entendu le nom. li fallut pourtant se contenir, et se plonj^er au fond de la loge, où l'on attendit la (in du spectacle, en adjurant le inonde et ses œuvres. Mais Dieu sait, au sortir de là, tous les reproches qu'essuyèrent les dames, et les regrets de la religieuse. »

Nous aurions voulu que l'auteur de la Bastille dévoilée eût laissé tomber le voile sur plusieurs des particularités qu'il rapporte. Il eût été à souhaiter que dans son récit il blessât beaucoup moins les bienséances ; mais nous nous sommes crus dans l'obligation de le citer textuellement, pour ne point blesser la vérité.

« Den.... de Mont.... était un oflicicr de la marine marchande, plein de talent et de bravoure; il avait servi avec distinction* sur les vaisseaux de la reine de Portugal, et avait reçu de S. M. T.- F. des témoignages de satisfaction les plus honorables.

« Le sieur de Mont.... vint à Rochefort en 1777; il n'y apporta d'autres titres de recommandation que ses services et sa réputation. On armait alors dans ce port, pour le compte de divers particuliers, du nombre desquels était le sieur Beaumarchais, le Saint- Michel, vaisseau de 64 pièces de canon. Ce bâtiment devait faire voile incessamment pour l'Amérique septentrionale, chargé de provisions de guerre. On en promit le commandement au sieur de Mont.... qui l'avait sollicité. Avant la fiu de l'armement, on le prévient qu'il est impossible de tenir la promesse qu'on lui avait faite. Pendant cet intervalle, des intrigues de la part du sieur Beaumarchais et d'autres cointéressés firent donner ce commandement à l'une de leurs créatures, au préjudice du capitaine à qui il était destiné. Le sieur de Mont.... offensé se répand en invectives et en propos très-durs contre tous ceux qu'il soupçonnait auteurs de la mortification qu'il venait d'essuyer. On lui en prêta même un qu'il a toujours nié; on assura qu'il avait dit qu'il saurait se venger du passe-droit qu'on venait de lui faire, en faisant prendre ce bâtiment aussitôt sa sortie de la Charente. Ce propos parvient sur-le-champ, par la bouche des Basiles, jusqu'aux oreilles du ministre. On mande à Paris celui qu'on accusait de l'avoir tenu, et on le fait mettre à la Bastille.

«Le sieur de Mont.... apporta avec lui, dans ce château, une de ces maladies auxquelles l'espèce humaine n'est, hélas ! que trop su-

ECLAIBCISSEMENTS HISTORIQUES. 121

jette. Sa femme, jeune et jolie, avait accompagné son mari à Paris; elle était atteinte du même mal que lui. Il n'est pas dit, au procès' chez lequel des deux le mal avait commencé; si ie mari le tenait de la femme, la femme du mari, ou bien s'ils le tenaient l'un et l'autre d'une source différente.

« Le sieur de Mont.... employa le temps de sa captivité à se faire traiter; de son côté, la dame de Mont.... employa son séjour à Paris, ses agréments et sa jolie figure, à solliciter, auprès du ministre, la liberté de son mari. Elle est présentée à M. de Sartines, alors ministre de la marine; vingt-trois ans, une taille de nymphe, de grands yeux vifs et noirs, tels étaient ses titres de recommandation. Elle avait de l'esprit, elle plaida bien sa cause, et obtint dès le premier tête-à-tète la permission de voir son mari.

« La dame de Mont.... ne passa pas depuis un seul jour sans faire des démarches auprès des gens en place pour obtenir la liberté de son mari. M. de Sartines, qui avait cependant juré que M. de Mont.. . resterait pendant toute la guerre à la Bastille, touché par les larmes de sa jeune épouse, s'était presque engagé à le faire sortir, lorsqu'il reçut une lettre du sieur de Launay, qui lui faisait part en ami du mal dont était atteint les sieur et dame de Mont.... ; que quant au mari, il en avait la preuve certaine par les comptes de fournitures de son porte-clefs, et le rapport du sieur Le Coq, chirurgien du château; et quant à la femme, les preuves qu'il en avait n'étaient pas plus équivoques.

« La dame de Mont.,, va quelques jours après chez le ministre; elle voit en lui un changement qui la frappe : ce n'était plus le même homme. Au lieu de cette tendre et douce sensibilité qui versait sur les plaies un baume consolateur, elle n'entend plus que ces mots nouveaux pour elle, le bien de l'État, les intérêts du roi, les devoirs de ma place.

« A quoi attribuer un revers aussi inattendu ? Elle voyait ce ministre, la bouche ouverte, pour lui faire un aveu, une question; il finissait par lui parler de clioses indifférentes. Elle se jette à ses pieds, et lui dit : « Monsieur, }e ne viens plus plaider la cause de mo« mari, vous demander sa grâce, je viens seulement vous rappeler que vous me l'avez promise. » L'homme était devenu ministre, le ministre redevint homme. Comment résister aux larmes d'une belle infortunée? M. de Sartines se fit prier pejidant quelque temps, parce qu'il y trouvait du plaisir; et après six mois de détenlion, le sieur de Mont.... sortit de la Bastille.

« Il se rendit à Bordeaux; à san arrivée dans celte ville, les arniateurs lui offrirent le commandement d'un corsaire prêt à partir. Il l'accepta avec reconnaissance ; il rentra peu de temps après avec une prise qui lui valut pour sa part 28,000 francs, et fut tué dans la seconde expédition. » ( Bastille dévoilée , 5^ livraison, page 24. )

DE

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