VII
De la députation des vainqueurs de la bastille à C Assemblée nationale, le 25 iiàn 1790.
Curandum in primis, ne maçjna injuria fiai Fortibus et miseris.
Leur premier sentiment, après le décret qui les avait comblés d'honneur, fut celui de la reconnaissance. Ils brûlaient de la témoigner aux généreux représentants de la nation. Mais hélas! que le bonheur, déjà si rare, est fugitif et trop souvent suivi de regrets !
L'envie, qui ne permet pas que les belles actions restent impunies, avait interprété l'honorable décret, l'avait trivaillé de manière qu'il devînt, contre toute apparence, la cause d'une fatale rivalité, et qu'en moins de deux jours, la chose publique fût en danger.
Nos ennemis, qui n'ont pas encore cessé de frémir au seul nom de la Bastille, et qui en détestent les vainqueurs, avaient tenté vainement de les corrompre per.d.int leur infortune prolongée d'une manière insupportable. Dès qu'ils les virent .satisfaits et contents, ils changèrent de manœuvre, se servirent de
leur triomphe pour soulever cotitre eux et contre l'Assemblée nationale, non-seulement les citoyens équivoques, mais encore les plus décidés, dont ils piquèrent l'amour-propre, dont ils flattèrent habilement les passions secrètes.
et Sans vous, leur disaient-ils, qu'auraient fait ces prétendus vainqueurs? s'ils ont essuyé le feu de la Bastille, n'avez-vous pos, chacun à son poste, affronté des.dangers encore plus redoutables? n'avez-vous pas contenu les troupes prêtes à fondre sur nous ? D'ailleurs ils n'ont fait que leur devoir, n'ont accompli que le vœu de tous les citoyens, et n'ont guère d'autre mérite que d'être arrivés les premiers à la Bastille; car tout le monde y courait. Pourquoi donc leur accorder les principaux honneurs et de la révolution et de la solennité du 14 juillet? Pourquoi leur accorder le titre exclusif de vainqueurs de la Bastille ? Ce titre n'appartient qu'à la ville de Paris. »
C'est ainsi que l'on dénature les vertus et les faits les plus constatés : c'est ainsi qu'en supprimant l'attrait des récompenses on produit le dégoût, le désespoir, et que l'on prépare une contre-révolution. Oh! que les électeurs, après tant d'heureux travaux, firent bien de se cacher, pour ainsi dire, et de se taire !
Non contents d'oser répéter ces sophismes incendiaires, et pleins d'ingratitude, à nos soldats nationaux si généreux, si constamment dévoués à la patrie, ils leur représentèrent encore comme autant de diadèmes, comme autant de sceptres tyranniques, et cette couronne murale, et ces sabres, ces fusils adjugés sans conséquences ultérieures , par la nation , à des hommes modestes et qui se gardaient bien de montrer à tout propos, comme les faux braves, leurs récentes cicatrices.
Enfin ils eurent soin, et c'est ce qui devait ouvrir les yeux sur leurs trames criminelles, de répandre parmi les braves qui avaient commencé l'insurreclion (I), qui en avaient mérité les premières récompenses, que les honneurs accordés par la mu-
(() M.M. les ci-devant gardes frn.içaises. D.
uicipalité à leur hardi patriotisme, ne seraient bientôt plus que des honneurs secondaires.
Faut-il être surpris qu'avec tant d'artifice, ils aient subitement changé l'opinion de la multitude, et que le public séduit n'ait plus regardé que comme des usurpateurs et des aventuriers, de bons citoyens qu'il avait si souvent applaudis, recommandés, et dont il avait sincèrement déploré le sort, aussi injuste que rigoureux?
Dès lors il ne fut plus question dans Paris que de faire révoquer le décret, ou d'en venir aux mains. L'enfer s'en réjouit, en tressaillit !
Ce feu soigneusement attisé par les infatigables ennemis de la constitution, par ceux qui ont juré de la détruire, allait allumer un incendie qui, de proche en proche, pouvait embraser toute la France, car c'est là ce qu'ils veulent et voudront jusqu'au dernier soupir.
Cependant nos chefs les surveillaient, et nous avions soin de les instruire d'un moment à l'autre des progrès de celte sourde commotion, mais telle, que la ville se partageait en deux factions. « Hâtez-vous disait-on ; déjà l'on montre secrètement, on offre de l'or et des poignards. »
Il n'y avait pas une heure à perdre : la moindre hostilité pouvait occasionner un grand carnage. On savait cependant que les vainqueurs, habitants du faubourg Saint- Antoine, avaient remercié de leurs services plusieurs milliers d'hommes qui les étaient venus trouver la pioche ou la pique à la main.
Profitant de ces dispositions, nous invitons, à neuf heures du matin, tous les vainqueurs de la Bastille à se rassembler dans l'église des Quinze- Vingts (I), et nous nous y rendons nousmêmes, le maire à notre tête.
Neuf cents bons patriotes, forts du décret dont ils avaient le droit de s'autoriser, consternés cependant, menacés, mais exempts de crainte, nous attendaient en silence et le feu dans les yeux. Et quels patriotes! ceux qui avaient emporté la Bas- Ci) Faubourg Saint-Antoine.
tille; ceux qui ne demandaieut pas mieux que d'aller sur-lechamp en attaquer une autre ; ceux enfin que la nation venait de couronner après tant de promesses, après tant de délais.
Que leur dire? « On vous a tout donné; il faut tout rendre. » Notre cœur en saignait; nous eûmes cependant la force de le dire, « Si l'on allait nous prendre au mot, retirer toutes les grâces et nous déshonorer ? » Notre maire fait signe qu'il va parier : on l'écoute^ d'abord avec respect; bientôt ils s'attendrissent, et se rendent à nos instances réitérées. « Quoi donc ! leur avions-nous dit, verserez-vous le sang de vos frères pour des distinctions frivoles? Après avoir fait une si grande action, refuserez-vous d'en faire une autre plus sainte encore et plus sublime ? »
— « Non, s'écrie l'un d'eux, et nous consentons à tout ce qu'il vous plaira. Tantôt, ajouta-t-il, je. voulais mourir; je veux vivre maintenant pour suivre un bon conseil. »
Tous nous témoignent le même vœu, non par des mots, non par des cris, mais par l'un de ces élans muets qui njanilestent tout-à-coup la profondeur du sentiment.
Ils se regardent, et tous arrachent le signe de leur première victoire : tous remettent entre les mains de notre digne chef le ruban qu'ils portaient depuis la prise de la Bastille. « Tel est, dit Tun d'entre eux, tel est notre arrêté; nous vous en laissons la rédaction Amis, ne perdons point de tein|;s , a(iu que nos concitoyens ne tardent pas à reconnaître que nous méritions peut être de leur part un peu plus d'égards et d'arft-'Clion. Allons, camarades, marchons à l'Assemblée. »
Ils entrent. A la lecture de cet arrêté (1), rédigé de manière à ne point compromettre le véritable honneur qu'ils chérissent l)ien plus que tout le reste, un sentiment de tendresse et d'admiration se peignit sur tous les visages ; quelques-uns seulement en frémirent, en pâlirent : on eût dit que. la paix, descendue du ciel, les avait confondus.
(i) On y lit cette clause essentielle : « Renonçant, si le l)ien de la constitulion l'exif^c, aux honneurs (|ui leur ont été accordes par le décret du l'J de ce mois. » D.
Les représenlcints ide la nation reçurent avec sensibilité ce nouvel hommage, ce grand sacrifice; tout le monde convint que ce nouvel acte de patriotisme l'emportait sur le premier.
Persuadé que la concorde est rétablie, et charmé qu'on la doive aux vainqueurs de la Bastille, vainqueurs solennellement reconnus, je me suis hâté, au sortir de la séance, d'envoyer ce dernier article à l'imprimeur.
Au reste, je pense trop bien de mes concitoyens pour ne pas croire qu'ils rendront justice à ceux qu'ils ont tant de fois célébrés.