‹ Mémoires de Linguet et de Latude, suivis de documents divers sur la Bastille et de fragments concernant la captivité du baron de TrenckChapitre 28 sur 34 · HENRI MÂSERS DE LATUDE · texte numérisé non relu

HENRI MÂSERS DE LATUDE

ANCIEN ÏNGÉNIEUB,

Prisonnier pendant trente-cinq années à la Bastille et à P'incennes, sons le nom de Daury ; à Charenton, sous celui de Danger ; et à Bicétre^ sous celui de Jédor.

Oui, pendant trente-cinq ans j'ai fatigué vainement ces voûtes infernales de mes soupirs et de mon désespoir : l'âme brisée à chaque instant par les accès de la rage , et abattue sans cesse par la douleur ; tous mes membres meurtris, déchirés par le poids et le frottement de mes chaînes ; le corps rongé par les animaux les plus rebutants; n'aspirant, au lieu d'air, que des exhalaisons putrides; et, pour comble d'horreur, secouru, soulagé toutes les fois que la mort semblait vouloir mettre un terme à mon supplice, et m'arrachcr à mes bourreaux : voilà quel fut mon sort pendant cette longue suite d'années. Vous tous, pour qui le temps s'écoule et vole si rapidement au sein des plaisirs et de la liberté , si vous pouvez concevoir qu'il suspend son cours pour le malheureux qui gémit dans la solitude d'un cachot, calculez un moment combien cette période affreuse de trente-cinq années a dû renfermer de siècles pour

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celui dont les tourments, toujours nouveaux, accrus p.ir le souvenir de ceux que sa mémoire allait rechercher dans le passé, épuisaient sans cesse le courage et les forces. Mon seul but n'est pas d'émouvoir en vous une froide et stérile compassion : j'ose prétendre à vous instruire par mes malheurs. En voyant tous les jours tant de crimes impunis, vous apprendrez comment une favorite et ses indignes ministres osaient se H^enger d'une légère offense.

Je suis né le 23 mars 1725, au château de Craiseih, près de Montagnac en Languedoc, dans une terre appartenant au marquis de Latude, mon père, chevalier de l'ordn; royal et militaire de Saint-Louis, lieutenant colonel du régiment d'Orléans-Dragons, mort depuis lieutenant-de-roi à Sedan. iMou éducation fut celle d'un gentilhomme destiné à servir sa patrie et son roi. Je n'entrerai point dans le détail de mes premières années : la véritable histoire de ma vie n'est que celle de mes malheurs. J'avais annoncé quelques dispositions et un goût décidé pour les mathématiques : mes parents s'appliquèrent à les cultiver, et favorisèrent mon inclination, qui me portait à entrer dans le génie. A l'âge de vingt-deux ans, mon père m'adressa àM. Dumai, son ami, ingénieur en chef à Berg-op-Zoom : celui-ci m'accueillit, me reçut en qualité de surnuméraire, et me fit prendre l'uniforme. J'allais être en pied, lorsque, malheureusement pour moi, la paix de 1748 fut conclue. IMon père voulut que je misse à profit cet instant de repos : il m'envoya à Paris pour suivre mes cours de mathémathiques et achever mon éducation. J'étais jeune, j'avais toute l'activité de mon âge, et j'éprouvais sans cesse le tourment qu'elle cause à ceux qui veulent jouer un rôle , et qui prennent pour du talent l'agitation de leur esprit. J'aurais accepté, à quelque prix que ce fût, le bonheur de parvenir. Mais, pour cela, il fallait des protecteurs; je les voulais puissants; mon amour- propre Ips cherchait dans les premiers rangs , ou plutôt l'amour de la

gloire ; car pourquoi dégrader cette passion, qui, dans un jeune iîomme, est toujours uu sentiment noble et digne de quelque estime? Quoiqu'il en soit, je n'étais pas connu, je voulais rétre; et , pour en chercher les moyens, je ne pris conseil que de mon imagination : voici celui qu'elle me suggéra :

La marquise de Pompadour régnait alors. Cette femme impérieuse expiait, par la haine universelle, le crime d'avoir lait perdre au roi le respect et l'amour de son peuple : elle venait d'y ajouter celui d'avoir sacriûé à sa vengeance un ministre chéri , dont elle avait puni une plaisanterie ingénieuse par la disgrâce et l'exil. On ne prononçait son nom qu'avec un mépris mêlé d'horreur, ei l'on trouvait dans toutes les bouches l'expression d'un sentiment qui remplissait tous les cœurs.

Un jour du mois d'avril 1749, j'étais aux Tuileries ; deux hommes assis à côté de moi se livraient contre elle à l'indignation la plus vive. Le feu qui paraissait les enflammer échauffa mon esprit, qui, toujours dirigé vers le but auquel tendaient toutes mes méditations, crut trouver dans un projet qu'il enfanta alors , un moyen sûr d'opérer mon avancement et d'assurer ma fortune. Il ne me paraissait pas suffisant d'avertir la marquise de Pompadour de l'opinion publique; sans doute je ne lui aurais rien appris qu'elle ne sût ou dont elle ne se doutât. J'imaginai de signaler davantage mon zèle, et de l'intéresser à mon sort par la reconnaissance. Après avoir jeté à la poste une lettre à son adresse, dans laquelle j'avais mis une poudre qui ne pouvait causer aucun mal, je courus à Versailles, je lui racontai ce que j'avais entendu, j'exagérai le désir que ces deux particuliers avaient montré de disputer à d'autres la gloire d'en délivrer la France, et j'ajoutai que je les avais suivis jusqu'à la grande-poste, où ils avaient porté un paquet, que, d'après leurs discours, je devais soupçonner être pour elle, et renfermer peut-être quelque poison très-subtil.

Le premier mouvement de la marquise fut de m'exprimer la sensibilité la plus vive, et de m'offrir une bourse pleine d'or,

que je refusai, en lui disant que j'osais prétendre à une récompense plus digne d'elle et de moi, d'après la connaissance que je lui donnai de mon état et de ma volonté. Soupçonneuse et défiante, comme le sont les tyrans, elle voulut avoir démon écriture ; et, sous prétexte de retenir et de conserver mon adresse, elle me fit mettre à son bureau pour la lui donner. L'ivresse que me causait la réussite de mon projet, la vivacité de mon caractère, ne me permirent pas d'apercevoir le piège; et je ne réfléchis pas qu'en traçant avec la même main les caractères des deux adresses, j'allais me découvrir. Je revins chez moi, fier de mon ouvrage, et calculant déjà tous les degrés de ma grandeur future.

La marquise reçut le paquet : elle fit faire sur divers animaux l'essai de la poudre qu'on y trouva : voyant qu'elle n'avait rien de malfaisant, et reconnaissant, à la vue des deux adresses, que c'était la même main qui les avait écrites, elle regarda comme un outrage sanglant, ou plutôt comme un crime, cette étourderie , et donna contre moi les ordres les plus rigoureux.

Le premier mai suivant, pendant que je me livrais aux rêveries les plus brillantes, un exempt nommé Saint -Marc, suivi de quelques archers, vint interrompre ce doux sommeil. J'étais alors dans un hôtel garni du cul-de-sac du Coq, où je logeais. On me jeta dans un fiacre, et je fus conduit vers huit heures du soir à la Bastille.

Je fus introduit dans une salle-basse, appelée chambre du conseil^ où je trouvai tous les officiers du château qui m'attendaient. Je fus fouillé de la tête aux pieds : on me dépouilla de tous mes vêtements : on me prit tout ce que j'avais sur moi, argent, bijoux, papiers : on me revêtit d'infâmes haillons, qui sans doute avaient été déjà imprégnés des larmes d'une foule d'autres malheureux. Cette cérémonie, empruntée de l'inquisition et des voleurs de grand chemin , s'appelait , à la Bastille, faire Ventrée d'un prisonnier. On me fit écrire sur un registre que je venais d'entrer à la bastille : ensuite ou me conduisit dans une chambre de la tour, nommée la tour

du coin. On ferma sur moi deux portes épaises , et on me laissa seul, sans m'avoir appris quel était mon crime, et quel allait être mon sort. Le lendemain, M. Berryer, alors lieutenant de police, vint m'interroger. J'aurai plus d'une fois a parier de ce magistrat respectable, et je dois en faire le portrait. Il est heureux, quand on fatigue la compassion des hommes par le récit de tant d'infortunes, de pouvoir s'arrêter un moment à l'idée d'un être estimable, dont la touchante sensibilité les a adoucies quelquefois : je n'aurai pas souvent à jouir de ce triste avantage.

BI. Berryer inspirait la confiance par sa douceur et sa bonté. 11 osait, pour faire le bien, se mettre au-dessus des préjugés, et ne consultait jamais, dans l'exercice de ses fonctions, que son cœur et son devoir. 11 est peu connu aujourd'hui; on ne doit pas en être surpris : il ne l'était alors que des malheureux. Un pareil homme était déplacé dans la cour de la marquise.

Je ne lui dissimulai ni ce que j'avais fait, ni le but que je m'étais proposé : ma candeur l'intéressa ; il ne vit dans cette action qu'un trait de jeunesse, excusable peut-être par son objet, digne au plus, en tous cas, d'une légère correction. Il me promit d'être, auprès de madame de Pompadour, mon protecteur, et de lui demander ma liberté ; mais un homme qui osait contrarier sa passion, et ne pas venger sévèrement ses injures, jouissait d'un bien faible crédit sur son esprit. Il la trouva inexorable , et fut obligé de me l'avouer.

Qu'on juge de mon état à cette nouvelle : seul, livré à mon imagination, sans espoir, sans ressources, cherchant sans cesse à démêler dans l'avenir quel serait mon sort, et n'y découvrant qu'une abîme affreux; M. Berryer chercha à me procurer tous les soulagements qui dépendaient de lui : il donna des ordres pour qu'on ne me laissât manquer de rien, et m'envoya un compagnon d'infortune. Cet homme, nommé Joseph Abuzaglo, juif, était à Paris l'agent secret du roi d'Angleterre ; ses lettres ouvertes à la poste le trahirent , et il fut mis à la Bastille. Il avait de l'esprit, et, dans toute autre situation, j'aurais trouve de l'agré-

ment dans sa société, et de b douceur à me lier avec lui ; mais, loin de nous soulager mutuellement, chacun de nous semblait accroître ses maux et son désespoir de ceux de son ami. Abuzagio avait une femme et des enfants qu'il chérissait tendrement, et dont on avait lu cruauté d'intercepter toutes les lettres, et de ne lui donner aucunes nouvelles, selon le régime atroce de la Bastille. 11 supportait sa captivité avec moins de courage et de force encore que moi : il pouvait cependant concevoir quelques espérances; il avait été recommandé d'une manière spéciale à M. le prince de Conti, qui l'avait accueilli avec trop de bonté pour qu'il ne se ilattatpas qu'il s'emploierait pour lui obtenir sa liberté. Il m'en promit aussi la protection; et nous jurâmes que le premier qui sortirait s'occuperait, avant tout et sans relâche, de la délivrance de l'autre. Déjà nous nousrepaissious volontiers de cette idée, et elle commençait à nous consoler; mais il n'entrait pas dans le plan de mes persécuteurs de me laisser jouir même de l'espérance de voir changer mon sort.

J'ignorais alors qu'une des fonctions principales des porteclefs était d'épier les discours des prisonniers : sans doute on eût désiré qu'ils pussent pénétrer aussi dans leur âme et y lire leurs pensées. Je crois être certain qu'on avait ouï les promesses qu'Abuzaglo m'avait faites ; et comme il ne m'avait pas exagéré son crédit, et qu'infailliblement le premier usage qu'il aurait fait de sa liberté, qu'il ne tarda pas à recouvrer, eût été de chercher à me procurer la mienne, on résolut de nous séparer et de nous tromper.

Dans le courant de septembre 1749, quatre mois environ après ma détention, trois porte-clefs entrèrent dans noire prison; et l'un d'eux, s'adressant à moi, me dit que Tordre de mon élargissement venait d'arriver : Abuzagio se jeta à moi^ cou, m'embrassa tendrement, et me pria de me souvenir de nos promesses : je doute si mon premier sentiment alors ne fut pas la joie de pouvoir briser ses fers; mais, hélas! cette sensation délicieuse devait être bientôt elle-même un tourment de plus.

A peine eus-je passé le seuil de la porte de ma prison que l'on m'apprit que j'allais être transféré à Vinceunes : qu'on se peigne mon désespoir à cette nouvelle, d'après l'Iiorreur qu'elle inspire. 0 vous qui me lisez! n'épuisez pas encore cette sensation ; ce n'est là que le prélude des horreurs que l'on n'a cessé d'accumuler pour me faire souffrir. Ainsi ce n'était pas assez des supplices sans cesse renaissants dont on accablait les prisonniers d'État ; ou se faisait un jeu d'abuser leur âme : lorsqu'elle semblait anéantie, on cherchait à la ranimer, pour qu'elle sentît mieux la douleur. Les bourreaux ordinaires de cette inquisition étaient les porte-clefs, espèce de gens dignes de pareils emplois, et presque toujours encore au-dessous de leurs fonctions par leurs procédés. Leur présence était un supplice : ils ne répondaient à la foule de questions qu'on leur faisait que par un silence accablant, ou par des mensonges. J'ai su depuis qu'Abuzaglo avait obtenu, peu de temps après, son élargissement : mais me croyant libre, apprenant d'ailleurs que je ne m'étais nullement occupé de lui, il chercha peu à s'informer de ce que je pouvais être devenu ; et sans doute il ne me crut digne que de l'oubli dont il m'accusait luimême.

On concevra facilement que je tombai malade dans ma nouvelle prison. Le bon M. Berryer vint encore me consoler. Il fut indigné de la conduite qu'on avait tenue envers moi; mais il ne pouvait changer ni le régime de ces lieux, ni l'âme de ceux qui étaient préposés pour le faire suivre. Il me fit çlonner l'appartement le plus commode du donjon : je jouissais d'une superbe vue. Mais que pouvait ce soulagement? l'idée que ma translation devait me faire craindre une captivité très-longue, peut-être éternelle, eût empoisonné seule les jouissances les plus douces. Mou courage ne se soutint que par l'espoir que je pourrais un jour me procurer ma liberté ; je conçus quoje ne devais l'attendre que de moi-même : dès lors je ne m'occupai que des moyens d'y parvenir.

Je voyais tous les jours un ecclésiastique âgé se promener dans un jt^rdin qui fait partie du donjon. J'appris qu'il y était

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enfermé depuis longtemps pour cause de jansénisme. L'abbé de Saint Sauveur, (ils d'un ancien lieutenant de roi à Vincennes, avait la liberté de venir causer avec lui dans ce jardin , et il en profitait souvent. Notre janséniste d'ailleurs enseignait à lire et à écrire aux enfants d'un porte-clefs ; l'abbé et les enfants allaient et venaient sans qu'on y lit beaucoup d'attention. L'heure à laquelle se faisaient ces promenades étaità peu près celle à laquelle on me menait dans un jardin voisin, qui est aussi dans l'enclos du château. M. Berryer avait ordonné qu'on m'y laissât deux heures par jour, pour prendre l'air et rétablir ma santé. Deux porte-clefs venaient me prendre et me conduisaient : quelquefois le plus âgé allait m'attendre au jardin, et le plus jeune venait seul ouvrir les portes de ma prison : je l'habituai, pendant quelque temps, à me voir descendre l'escalier plus vite que lui, et, sans l'attendre, je rejoignais sou camarade ; arrivé au jardin, il me trouvait toujours avec ce dernier.

Un jour, résolu, à quelque prix que ce fût, de m'échapper, il eut à peine ouvert la porte de ma chambre, que je m'élançai sur l'escalier : j'étais en bas avant qu'il eût pensé à me suivre; je fermai au verrou une porte qui s'y trouve , pour rompre toute communication entre les deux porte-clefs, pendant que j'exécuterais mon projet ; il y avait quatre sentinelles à tromper : la première était à une porte qui conduisait hors du donjon, et qui était toujours fermée ; je frappe, elle ouvre, je demande l'abbé de Saint-Sauveur avec vivacité : depuis deux heures, dis-je, noire prêtre l'attend, au jardin, je cours après lui de tous côtés sans pouvoir le rencontrer ; mais, morbleu, il me payera ma course. En disant cela, je continuais toujours à marcher avec la même vitesse : à l'extrémité de la voûte quf est au-dessous de l'horloge, je trouve une seconde sentinelle ; je lui demande s'il y avait longtemps que l'abbé de Saint-Sauveur était sorti ; elle me répond qu'elle n'en sait rien, et me laisse passer : même question à la troisième, qui était de l'autre côté du pont-levis, et qui m'assure qu'elle ne l'a pas vu -.je l'aurai bientôt trouve ^ m'écriai-je , transporté de joie; je cours, je

saute comme un eofaut: j'arrive, dans cet état, devant une quatrième sentinelle, qui, bien éloignée de me soupçonner un prisonnier, ne trouve pas plus surprenant que les autres de me ^voir courir après l'abbé de Saint-Sauveur : je franchis le seuii de la porte, je m'élance, je me dérobe à leurs regards ; je suis libre.

O dieu! chaque fois que cette situation se retrace à ma pensée, ma reconnaissance est aussi vive, et je jouis encore de l'ivresse que j'éprouvai.

C'est le 25 juin 1750, après neuf mois environ de détention àVincennes, que je fus assez heureux pour m'évader.

Je courus à travers les champs et les vignes, en m'écartant le plus que je pouvais du grand chemin ; je vins m'enfermer à Paris dans un hôtel garni , et jouir enfin du bonheur de me retrouver libre, après quatorze mois de captivité, j.

Ce premier moment fut délicieux, mais il ne dura pas longtemps; l'inquiétude vint troubler bientôt ce calme heureux •. il fallait prendre un parti ; que faire ? que devenir ? Je ne doutais pas qu'on ne dût me chercher, et que, dans le cas où je tomberais de nouveau entre les mains desquelles je venais de m'échapper, on ne me punît de m'être soustrait à la tyrannie d'une femme qui ne pardonnait pas. J'étais sûr d'être découvert, si je me montrais : si je fuyais, je courais également des risques. D'ailleurs mon état, mes goûts me retenaient dans la capitale; fallait-il donc briser tous les liens qui m'enchaînaient.? ou fallait-il me soustraire à tous les regards, et me condamner moi-même à une captivité plus cruelle que celle d'où je sortais.

J'ai dit quejusqu'à ce moment je n'avais pris conseil que de ma tête; je devais m'en défier, et pour cette fois je consultai mon cœur ; mais il ne fut pas un guide plus heureux ; jusquelà trop de vivacité ne m'avait fait faire que des sottises ; trop de candeur cette fois me perdit et me replongea dans Tabîme. Je m'avisai de juger la marquise de Pompadour d'après moimême ; je crus intéresser sa délicatesse en lui montrant quelque confiance, ou au moins en ne paraissant pas la craindre

et douter de ses bontés : j'attendais mon pardon, parce que je sentais qu'à sa place je l'aurais accordé ; j'ignorais alors que les sentiments et les passions diffèrent comme ceux qui les éprouvent, selon qu'ils se meuvent dans une âme honnête, ou qu'ils agirent une â|ne corrompue.

Je rédigeai un Mémoire, que j'adressai au roi : j'y parlais de madame de Pompadour avec respect, et de ma faute envers elle avec repentir : je demandais qu'elle se contentât de la punition que j'avais subie ; ou, en tout cas, si on pensait que quatorze mois de prison n'eussent pas suffisamment expié mes torts, j'osais implorer la clémence de celle que j'avais offensée, et la miséricorde de mon roi. Je terminais ce Mémoire par indiquer l'asile que j'avais choisi avec une ingénuité qui peignait bien la franchise de mon caractère , et qui seule eût dû m'obtenir le pardon d'un crime si j'en eusse été coupable.

J'avais connu au château de Vincennes le docteur Quesnai, médecin du roi et de la marquise : il m'avait alors témoigné quelque intérêt et offert ses services ; je fus le trouver; je lui confiai mon Mémoire, qu'il me promit de remettre. Il n'a que trop tenu sa parole. Je ne doute pas que le roi n'eût été touché de ma confiance en sa bonté , mais il lui arrivait si rarement de suivre les impulsions de son âme ; aurais-je dû penser qu'il ne consulterait qu'elle, quand il s'agissait d'un fait qui intéressait la femme à laquelle il rapportait toutes ses idées et ses affections? et ne devais-je pas croire bien plutôt que celle-ci, irritée de ce que je ne m'étais pas adressé à elle-même directement, ou peut-être de ce que je l'exposais à rougir devant son souverain en dévoilant son injustice et son atrocité envers moi, saurait venger son orgueil si cruellement blessé. Mais, encore une fois, j'étais jeune ; je connaissais peu le cœur des hommes, bien moins encore celui des tyrans; et j'étais loin d'imaginer que cette femme, dont l'âme devait être épuisée chaque jour par tant de sensations diverses, aurait conservé une haine assez active pour me poursuivre sans cesse, et punir par tant de tourments une légère offense. J'ai payé bien cher ma funeste inexpérience.

T'avais indique dans mon Mémoire le lieu de ma retraite ; on vint m'y trouver, et on me reconduisit à la Bastille. A la vérité, dans le premier moment on me dit que l'on ne m'arrêtait que pour savoir de quelle manière je m'étais sauvé du donjon de Vincennes, parce qu'il importait beaucoup d'ôter aux autres prisonniers les moyens de m'imiter ou de s'assurer de la fidélité de ceux qui veillaient à la garde de ce château, s'ils avaient facilité mon évasion.

Sans doute on n'eût j'amais arraché de moi ce dernier aveu; mais je ne devais qu'à moi seul ma délivrance, et je racontai ingénument de quelle manière je me l'étais procurée. J'attendais, après ce récit, l'effet de la parole qu'on venait de me donner, que mon élargissement serait le prix de ma véracité : je ne savais pas encore que toutes ces fausses promesses étaient un protocole d'usage, dont ou se servait envers tous les prisonniers qu'on replonge dans ses fers , sans doute pour froisser leur ame plus cruellement, et jouir du plaisir de multiplier les coups dont on l'accable ; cet usage, auquel dans la suite on m'a habitué, entrait dans le régime de la Bastille. Pour cette fois, loin de me rendre ma liberté dès que j'eus satisfait à la condition à laquelle elle était attachée, on me jeta dans un cachot, et on me fit éprouver des traitements affreux, que jusque-là je n'avais pas encore connus. Mais n'anticipons pas sur les faits.

Mon ancien consolateur, M. Berryer, vint encore adoucir mes maux. Au dehors, il demandait pour moi justice ou clémence; dans ma prison, il cherchait à calmer ma douleur : elle me paraissait moins vive, quand il m'assurait qu'il la partageait. Ses exhortations étaient si douces, ses conseils si affectueux ; sa voix semblait ouvrir un passage à son cœur. O vous qui remplissez cet auguste ministère, puissiez-vous concevoir combien il vous serait facile de diminuer le poids des fers, ■ que ces malheureux portent avec tant de peine ! un mot peutêtre ranimerait leurs espérances, et tarirait leurs larmes. Il vous en coûterait si peu de leur paraître des dieux! pourquoi donc u'êtes-vous si souvent à leurs yeux que des bourreaux ?

Mon protecteur ne pouvant changer l'ordre qui était donné, me laissa dans mon cachot; mais il veilla à ce que ma nourriture tut la même que celle que j'avais auparavant; et comme il entrait par une meurtrière un peu de jour dans mon souterrain, il ordonna qu'on me fournît, quand j'en demanderais, des livres, des plumes, de Tencre et du papier.

Longtemps j'usai de ce remède pour distraire mes ennuis ; au bout de six mois il devint insuffisant contre le désespoir^ qui s'empara de moi. ]Mon esprit révolté me rappelait sans cesse l'idée de ma persécutrice, et ne me la retraçait qu'avec horreur. Quoi ! il ne devait donc plus y avoir de terme à mes maux ni à sa vengeance ! cette incertitude affreuse, le plus intolérable de tous les tourments, troublait ma raison et déchirait mon cœur. J'éprouvais dans tous mes sens la fermentation d'une rage trop longtemps étouffée ; et dans les accès de ce délire, mon premier besoin était d'exhaler la trop juste indignation qui m'agitait : elle me dicta quelques mauvais vers. .T'eus l'imprudence d'écrire ceux-ci sur la marge d'un des livres qu'on m'avait prêtés :

Sans esprit et sans agréments, Sans être ni belle ni neuve, En France on peut avoir le premier des amants, La Pompadour en est la preuve.

J'étais loin de croire qu'on trouverait ces vers; j'avais assez déguisé mon écriture, pour qu'à l'avenir on ne pût découvrir quelle était la main qui l'avait tracée. J'ignorais qu'un des ordres les plus impérieux et les mieux exécutés à la Bastille, était de feuilleter avec la plus scrupuleuse exactitude tous les livres qui sortaient des mains d'un prisonnier : mon porteclefs, en faisant la visite de celui sur lequel était ce qu'on . vient de lire, fut le montrer au gouverneur. Sans doute cet homme, nommé Jean Lebel, pouvait facilement supprimer toutes les traces de ce fait, et plaindre un malheureux assez aigri par ses maux pour ne pas sentir à quoi l'exposait une pareille imprudence : le moindre mouvement d'bumauité devait

Vy porter sans doute ; mais comment attendre ce sentiment d'un gouverneur de la Bastille, d'un être qui par état^ complice de toutes les atrocités qui s'y commettent, doit nécessairement par caractère être insensible et peut-être féroce? Car quel est l'homme honnête et généreux qui pourrait consentir à repaître ses yeux toute sa vie du spectacle affreux de l'infortune. Jean Lebel, digne sous tous les rapports de son emploi, fut chercher près de madame de Pompadour, en lui portant ce livre , la récompense de son zèle et de sa fidélité : sons doute aussi il n'était pas fâché de s'assurer qu'il jouirait plus longtemps de ma détention : c'est le moindre calcul que se permettent tous ses collègues ; intéressés à voir augmenter le nombre de leurs prisonniers, ils n'ont que la ressource de retenir ceux qu'on leur confie, et ils n'usent que trop des facilités qu'ils ont d'y parvenir.

D'après ce qu'on a vu du caractère de la marquise de Pompadour, qu'on juge de sa fureur à la vue de cette insolence. Quoi ! dans les fers, accablé de sa haine et de sa vengeance , j'osais encore la braver et l'insulter : elle mande M. Berryer, lui montre mes vers, et, en bégayant de rage, elle lui dit : » Con- « naissez votre protégé ; osez encore solliciter ma clémence. »

Ou conçoit que cet événement ne diminua rien à l'horreur de ma situation; mais comme il était difficile qu'elle augmentât, cela ne servit qu'à la prolonger. .îe restai dix-huit mois au cachot : ce ne fut qu'au bout de ce terme que M. Berryer crut j)ouvoir prendre sur lui de m'en faire sortir pour me placer dans une chambre. 11 m'offrit aussi de me procurer ce qu'on peut appeler, dans cet enfer, une consolation bien douce; l'avantage d'avoir un domesticjue.

.T'ai dit plus haut que les porte-clefs ne répondent jamais à aucune des questions qu'on leur fait ; leur visage est toujours morne et leur langue glacée ? il leur est défendu expressément de proférer une seule parole, excepté lorsqu'on veut tromper le malheureux prisonnier : mais alors on compte les mots qu'ils sont chargés de prononcer, et chacun d'eux est une bassesse et un mensonge. Pendant les promenades, quand ou

est assez heureux pour mériter cette grâce, on n'a jamais d'autre aspect que la figure atrabilaire du même porte-clefs. C'est donc une faveur bien précieuse que d'obtenir la permission d'avoir dans sa chambre un homme à qui on puisse parler de ses peines, et confier sa douleur. Celui qui y trouverait, dans un serviteur fidèle et sensible, un consolateur, un ami, pourrait au moins goûter une jouissance bien douce ; mais comment espérer ce bonheur? j'éprouvai, au contraire, que ce que je croyais devoir me procurer quelque adoucissement , n'était qu'un tourment de plus.

Je profitai de l'offre généreuse de IM. Berryer. Mon malheureux père, qui gémissait autant que moi de mon infortune, aurait sacrifié tout pour la diminuer : il consentit avec joie à payer les gages et la pension d'un domestique. On me donna un nommé Cochar, natif de Rosni. Cet homme eût été pour moi ce que j'ambitionnais de rencontrer ; il était bon, compatissant; il gémissait avec moi de mes maux, il les partageait, il les diminuait. Je crus sentir un moment que mon cœur, moins oppressé, pourrait à la fin abuser mon imagination, et que je finirais, au moyen de ce secours, par être moins malheureux. Mais je conservai peu les erreurs qui pouvaient adoucir mon sort. Le pauvre Cochar ne soutint pas longtemps tout l'ennui de sa captivité; il pleurait, il gémissait, il finit par tomber malade. Quand un domestique entrait au service d'un prisonnier, à la Bastille, il s'attachait à son sort, ne pouvait obtenir son élargissement qu'avec lui, ou mourait à ses côtés dans la prison. Cet infortuné jeune homme n'avait besoin que de respirer un air libre pour être rendu à la vie; et mes prières, les siennes , nos gémissements ne purent obtenir son salut de nos asssasins. On voulut me rassasier du spectacle atroce des angoisses de ce malheureux, expirant près de moi et pour moi : on ne Tôta de ma chambre qu'à l'instant oi^i il rendait le dernier soupir. L'inquisition a-t-elle jamais entassé tant d'Iiorreurs?

O vous qui donnez au sort de cet infortuné des larmes et une pitié trop légitimes, réfléchissez un moment sur le mien.

DE LaTUDE. 243

Je n'étais pas plus criminel que lui ; il fut victime de sa cupidité, je l'étais de l'injustice et d'une odieuse persécution. Sans doute le sentiment que cette idée m'inspirait devait bien plus agiter et tourmenter mon ame : il n'est pas libre, il est vrai; mais d'ailleurs rien ne lui manquait; son esprit était calme, ses sens étaient tranquilles. Et moi, fatigué du poids accablant de la haine, j'éprouvais, à chaque aspiration de ma poitrine, un supplice nouveau , ma sensibilité s'altérait, mon sang s'aigrissait dans mes veines, et je sentais chaque jour mon existence se dénaturer et s'anéantir. Cet homme, cependant, n'a pu supp&rter trois mois de cette situation, et je l'ai dévorée pendant trentecinq ans : que dis-je, cette situation? eh! ces mêmes trois mois ont été les plus tranquilles de ceux que j'ai passés dans ma prison. Alors, au moins, je n'étais pas enchaîné dans un cachot, étendu sur une paille infecte et pourrie; alors je n'étais pas réduit à disputer aux animaux une nourriture dégoûtante ; alors mon corps n'était pas la pâture des insectes

qui l'ont rongé depuis Je m'arrête; mon âme se brise à

cette peinture, et cependant, qu'elle retrace bien faiblement toute l'horreur des maux que j'ai soufferts!

L'incertitude du sort de l'infortuné Cochar m'avait accablé ; j'étais prêta succomber à mes tourments. M. Berryer employa pour me distraire la ressource dont il avait déjà usé; il me donna pour compagnon un jeune homme, de mon âge à peu près, plein d'activité, d'esprit et de feu ; coupable du même crime que moi, et victime de la même persécution. Il avait écrit à la marquise de Pompadour; dans sa lettre il lui parlait de l'opinion publique, et traçait la marche qu'elle devait suivre pour la conquérir, et conserver la confiance de son roi; puisqu'enlin la nation était attachée à son char, il l'invitait à se rendre digne de son estime , et lui en indiquait les moyens.

Ce jeune homme, nommé d'Alègre, natif de Carpentras, déplorait depuis trois ans à la Bastille le malheur d'avoir donné ces conseils : cette orgueilleuse prostituée lui avait voué une haine aussi implacable qu'à moi, et lui en faisait ressentir les mêmes effets.

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D'Alègrc avait aussi inspiré un tendre intérêt au compatissant Berryer ; nous lui montrions tous deux la même impatience, nous l'accablions de lettres, de placels, sans jamais le lasser : il nous instruisait de ses démarches, de ses efforts, et quelquefois de ses espérances : enfin un jour il vint nous donner Taffreuse nouvelle que notre persécutrice, fatiguée de nos plaintes et des siemies, avait juré que sa vengeance serait éternelle, et avait défendu qu'on lui parlât de nous davantage : il ne nous dissimula pas lui-même que la disgrâce ou la mort de cette furie pouvaient seules mettre un terme à nos maux.

Mon compagnon se laissa abattre par sa douleur; la mienne produisit en moi un effet bien différent ; elle me donna le courage et l'énergie du désespoir. Il ne devait, dans de semblables circonstances, rester à des jeunes gens que deux partis: mourir ou se sauver. Pour tout homme qui a eu la plus légère idée de la situation de la Bastille, de son enceinte, de ses tours, de son régime, et des précautions incroyables que le despotisme avait multipliées pour y enchaîner plus sûrement ses victimes ; le projet, l'idée seule de s'en échapper ne peut paraître que le fruit du délire, et semble n'inspirer que la pitié pour le malheureux assez dénué de sens pour oser le concevoir. J'étais cependant maître de mes esprits en m'y arrêtant, et l'on va juger qu'il fallait une âme peu commune, et peutêtre une tête bien forte pour méditer, concevoir, exécuter un semblable projet.

Je m'arrête ici, pour rappeler à mes lecteurs le serment que j'ai fait de ne pas dire un mot qui ne fût conforme à la plus exacte vérité. Qu'ils se croient transportés dans une sphère nouvelle, en lisant le récit que je vais faire, ou qu'ils m'attribuent une puissance magique, je laisse toute carrière libre à leur imagination; pour moi, je vais leur rapporter des faits.

Il ne fallait pas penser une minute à s'évader de la Bastille par les portes, toutes les impossibilités physiques se réunissaient pour rendre cette voie impraticable : restait donc la

ressource des airs. Nous avions bien dans notre chambre une cheminée dont le tuyau aboutissait au haut de la tour; mais, comme toutes celles de la Bastille, elle était pleine de grilles, de barreaux, qui, eu plusieurs endroits, laissaient à peine un passage libre à lafuméi'. Fussions-nous arrivés au sommet delà tour, nous avions sous les pas un abîme de près deux cents pieds de hauteur ; au bas un fossé dominé par un mur très-élevé, qu'il fallait encore franchir : nous étions seuls, sans outils, sans matériaux, épiés à chaque instant du jour et de la nuit; surveillés, d'ailleurs, par une multitude de sentinelles qui entouraient la Bastille, et qui semblaient l'investir.

Tant d'obstacles, tant de dangers ne me rebutèrent pas : je voulus communiquer mon idée à mon camarade, il me regarda comme un insensé, et retomba dans son engourdissement. Il fallut donc m'occuper seul de ce dessein, le méditer, prévoir la foule épouvantable d'inconvénients qui s'opposaient à sou exécution, et trouver les moyens de les lever tous. Pour y parvenir, il fallait grimper au haut de la cheminée, malgré les grilles de fer multipliées qui nous en empêchaient : 11 fallait, pour descendre du haut de la tour dans le fossé, une échelle de deux cents pieds au moins; une seconde, nécessairement de bois, pour en sortir : il fallait dans le cas où je me procurerais des matériaux, les dérober à tous les regards; travailler sans bruit, tromper la foule de mes surveillants, enchaîner tous leurs sens, et, pendant plusieurs mois entiers, les empêcher devoir et d'entendre; que sais-je ! il fallait prévoir et arrêter la foule d'obstacles sans cesse renaissants, qui devaient tous les jours, et à chaque instant du jour, se succéder, naître les uns d^s autres, arrêter et traverser l'exécution de ce plan, un des plus hardis peut-être que jamais l'imagination ait pu concevoir, et l'industrie humaine conduire à sa fin. Lecteur, voilà ce que j'ai fait encore une fois, je le jure, je ne vous dis que lapins exacte vérité. Entrons dans le détail de toutes mes opérations.

Le premier objet dont il fallait s'occuper, était de découvrir un lieu où nous pussions soustraire à tous les regards nos ou-.

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