‹ Mémoires de Linguet et de Latude, suivis de documents divers sur la Bastille et de fragments concernant la captivité du baron de TrenckChapitre 29 sur 34 · G MÉMOIRES · texte numérisé non relu

G MÉMOIRES

tils et nos matériaux, dans le cas où nous serions assez adroits pour nous en procurer. A force de rêver, je m'arrêtai à une idée qui me parut fort heureuse. J'avais habile plusieurs chambres diverses à la Bastille; et toutes les fois que celles qui se trouvaient au-dessus et au-dessous (Je moi, étaient occupées, j'avais parfaitement distingué le bruit que l'on faisait dans l'une et dans l'autre : pour cette fois j'entendais tous les mouvements du prisonnier qui était au-dessus, et rien du tout de celui qui était au-dessous; j'étais sûr cependant qu'il y en avait un. A force de calculs, je crus entrevoir qu'il pourrait bien y avoir un double plancher, séparé peut-être par quelque intervalle. Voici le moyen dont j'usai pour m'en convaincre.

11 y avait à la Bastille une chapelle où tous les jours on disait une messe, et le dimanche trois. Dans cette chapelle étaient situés quatre petits cabinets, disposés de manière' que le prêtre ne pouvait jamais voir aucun prisonnier, et ceux-ci, à leur tour, au moyen d'un rideau qu'on n'ouvrait qu'à l'élévation, ne voyaient jamais le prêtre en face. La permission d'assister à la messe était une faveur spéciale que l'on n'accordait que très-difficilement. M. Berryer nous en faisait jouir, ainsi que le prisonnier qui occupait la chambre du n° 3, c'est-à-dire celle au-dessous de la nôtre.

.Te résolus de profiter, au sortir de la messe, d'un moment où celui-ci ne serait pas encore renfermé, pour jeter un coupd'œil sur sa chambre. J'indiquai à d'Alègre un moyen de me faciliter cette visite ; je lui dis de mettre son étui dans soti mouchoir, et, quand nous serions au second étage, tirer son mouchoir, de faire en sorte que l'étui tombât le long des degrés, et de dire au porte- clefs d'aller de ramasser. Cet homme se nomme Daragon, et il vit encore. Tout ce petit manège se pratiqua à merveille. Pendant que Daragon courait après l'étui, je monte vite au n° 3, je tire le verrou de la porte, je regarde la hauteur du plancher, je remarque qu'il n'avait pas plus (le dix pieds et demi de hauteur ; je referme la porte, et, de celte chambre à la nôtre, je compte trente-deux degrés; je mesure la hauteur de l'un d'eux, et, par le résultat de mou

calcul, je trouve quMl y avait, eutre le plancher de notre chambre et le plafond de celle au-dessous, un intervalle de cinq pieds et demi. Il ne pouvait êtrecomblé, ni par des pierres, ni par du bois, le poids aurait été énorme. J'en conclus qu'il devait y avoir un tambour, c'est-à-dire un vide de quatre pieds entre les deux planchers.

On nous renferme; on tire les verroux ; jesaute au couded'Alègre; ivre de confiance et d'espoir, je l'embrasse avec transport. Mon ami, luidis-je, de la patience et du courage; nous sommes sauvés. Je lui fais part de mes calculs et de mes observations. Nous pouvons cacher nos cordes et nos matériaux ; c'est tout ce qu'il me fallait, continuai-je, nous somme sauvés , Quoi ! me dit-il, vous n'avez donc pas encore abandonné vos rêveries; des cordes, des matériaux, oii sont-ils, OLinous en procureronsnous.^ — Des cordes î nous en avons plus qu'il ne nous en faut ; cette malle, en lui montrant la mienne, eu contient plus de mille pieds. Je lui parlais avec feu. Plein de mon idée, du transport que me donnaient mes nouvelles espérances , je lui paraissais inspiré; il me regarde fixement, et, avec le ton du plus touchant et du plus tendre intérêt, il me dit : Mon ami, rappelez vos sens et tâchez de calmer le délire qui vous agite. Votre malle, dites-vous, renferme plus de mille pieds de corde; je sais comme vous ce qu'elle contient; il n'y en a pas un seul pouce. — Eh quoi! n'ai-je pas une grande quantité de linge, treize douzaines et demie de chemises, beaucoup de serviettes, de bas, de coiffes et autres choses (1)? ne pourront-elles pas

(l) Bien des sens, à ce mot, crieront à l'exagération; ils ne concevront pas qu'on puisse avoir une si prodigieuse quanlilé de liuge; ils en concluront que je ne me la donne aujourd'hui ([ue parce qu'elle est nécessaire au dénouement de ma fable. C'est le raisonnement qu'ont fait surlout les Anglais, lorsqu'ils ont vu paraître, il y a quelques années, un détail succinct de celte évasion, traduit dans leur langue. Mon respectable et vertueux ami M. le chevalier de Pougens, qui était alors à Londres, m'a rapporté qu'il lui avait été impossible de convertir ceux à qui il en avait parlé; ils niaient la possibilité de ce fait, et en concluaient la fausseté de tous les autres. Cela parait assez simple, leurs garde-robes les mieux fournies contieinient peu de linge; il en est à peu-près de

nous en fournir? nous les éfilerons, et nous en aurons des cordes.

D'Alègre, frappé comme d'un coup de foudre, saisit surle-champ rensembiedemon pian et de mes idées; Fespérance et l'amour de la liberté ne meurent jamais dans le cœur de l'homme, et ils n'étaient qu'engourdis dans le sien. Bientôt je l'écliauffai, je l'embrasai du même feu. INIaisil n'était pas encore si avancé que moi; il fallut combattre la foule de ses objections et guérir toutes ses craintes. Avec quoi, me disait-il, arracherons-nous toutes ces grilles de fer qui garnissent notre cheminée? où prendrons-nous des matériaux pour l'échelle de bois qui nous sera nécessaire? où prendrons-nous des outils pour faires toutes ces opérations ? Nous ne possédons pas l'art heureux de créer. Mon ami, lui dis-je, c'est le génie qui crée, et nous avons celui que donne le désespoir ; il dirigera nos mains : encore une fois, nous serons sauvés.

Nous avions une table pliante, soutenue par deux fiches de fer : nous leur fîmes un taillant en les repassant sur un carreau du plancher ; d'un briquet nous fabriquâmes, en moins de deux heures, un bon canif avec lequel nous fîmes deux mailches à ces fiches, dont le principal usage devait être d'arracher toutes les grilles de fer de notre cheminée.

Le soir, après que toutes les visites de la journée furent faites, nous levâmes, au moyen de nos fiches, un carreau du plancher, et nous nous mîmes à creuser de telle sorte, qu'en moins de six heures de temps nous Teûmes percé; nous vîmes alors que toutes mes conjectures étaient fondées , et nous trouvâmes entre les deux planchers un vide de quatre pieds. Nous remîmes le carreau, qui ne paraissait pas avoir été levé.

même h Paris : mais je dois prévenir que l'on donne en province dans Texcès contraire. L'usage est d'y en entasser des provisions considérables, et quelquefois étonnantes : or, si l'on réfléchit que j'y avais été élevé, que mes parents, en ra'éloignant d'eux, me destinaient à une longue absence. on concevra facilement que ce que j'ai avancé peut être vrai, surtout quand j'aurai ajouté que j'en avais acheté beaucoup à très-bas pri;^ au pillage de la ville de Berg-op-Zoom.

Ces premières opérations faites, nous décousîmes deux chemises et leurs ourlets, et nous en tirâmes les fils Tuu après l'autre ; nous les nouâmes tous , et nous en fîmes un certain nombre de pelotons que nous remîmes ensuite en deux grosses j)eIotes ; chacune avait cinquante filets de soixante pieds de longueur; nous les tressâmes, ce qui nous donna une corde de cinquante cinq pieds de long environ, avec laquelle nous fîmes une échelle de vingt pieds, qui devait nous servir à nous soutenir en Tair pendant que nous arracherions dans la cheminée toutes les barres et les pointes de fer dont elle était armée. Cette besogne était la plus pénible et la plus embarrassante ; elle nous demanda six mois d'un travail dont Fidée fait frémir. Nous ne pouvions y travailler qu'en pliant le corps et en le torturant par les postures les plus gênantes; nous ne pouvions résister plus d'une heure à cette situation , et nous ne descendions jamais qu'avec les mains ensanglantées. Ces barres de fer étaient clouées dans un ciment extrêmement dur, que nous ne pouvions amollir qu'en soufflant de l'eau avec notre bouche dans les trous que nous pratiquions.

Qu'on juge de tout ce que cette besogne avait de pénible, en apprenant que nous étions satisfaits quand, dans une nuit entière, nous avions enlevé l'épaisseur d'une ligne de ce ciment. A mesure que nous arrachions une barre de fer, il fallait la replacer dans son trou pour que, dans les fréquentes visites que nous essuyions, on ne s'aperçût de rien, et de manière à pouvoir les enlever toutes au moment où nous serions dans le cas de sortir.

Après six mois de ce travail opiniâtre éternel, nous nous occupâmes de l'échelle de bois qui nous était nécessaire pour monter du fossé sur le parapet, et de ce parapet dans le jardin du gouverneur. Il lui fallait vingt à vingt-cinq pieds de longueur. Nous y consacrâmes le liois qu'on nous donnait pour nous chauffer : c'étaient des bûches de dix-huit à vingt pouces. Il nous fallait aussi des moufles et beaucoup d'autres choses pour lesquelles il était indispensable de nous pTOCurer une scie; j'en fis une avec un chandelier de fer, au moyen de la seconde

partie du briquet dont j'avais transformé la première en canif ou petit couteau. Avec ce morceau de briquet, cette scie et les licbes, nous dégrossissions nos bûches; nous leur faisions des charnières et des tenons pour les emboîter les unes dans les autres; avec deux trous à chaque charnière et à son tenon, pour y passer un échelon , et deux chevilles pour l'empêcher de vaciller. Nous ne fîmes à cette échelle qu'un bras ; nous y mîmes vingt éclieions de quinze pouces chacun. Le bras avait trois pouces de diamètre ; par conséquent chaque échelon excédait ce bras de six pouces de chaque côté. A chaque morceau de cette échelle, nous avions attaché son échelon à sa cheville avec une ficelle , de manière à pouvoir la monter facilement pendant la nuit. A mesure que nous avions achevé et perfectionné un de ces morceaux, nous le cachions entre les deux planchers.

C'est avecices outils que nous garnîmes notre atelier; nous nous procurâmes compas, équcrre, règle, dévidoir, moufles, échelons, etc., etc., tout cela, comme on le conçoit, toujours soigneusement caché dans notre magasin. Il y avait un danger qu'il avait fallu prévoir, et auquel nous ne pouvions nous soustraire qu'avec les précautions les plus attentives. J'ai déjà prévenu qu'indépendamment des visites très-fréquentes que faisaient les porte-clefs et divers officiers de la Bastille au moment 011 on s'y attendait le moins, un des usages du lieu était d'épier les actions et les discours des prisonniers. Nous pouvions nous soustraire aux regards, eu ne faisant que la nuit nos principaux ouvrages , et en évitant avec soin d'en laisser apercevoir les moindres traces ; car un copeau , le moindre débris pouvait nous trahir; mais il fallait tromper aussi les oreilles de nos espions. Nous nous entretenions nécessairement sans cesse de notre objet ; il fallait donc éviter de donner des soupçons, ou les détourner au moins, en confondant toutes les idées de ceux qui nous auraient ouï. Pour cela, nous nous fîmes un dictionnaire particulier, en donnant un nom à tous les objets dont nous nous servions. Nous appelions la scie/aw/ie, le dévidoir Anubis, les fiches tubalcaîn.

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du nom du premier liomme qui trouva Tart de se servir du fer; le trou que nous avions lait à notre plancher pour cacher DOS matériaux dans le tambour, Poh/phème, par allusion à l'antre de ce fameux cyclope; Téchelle de bois, Jacob^ ce qui rappelait Tidée de celle dont TÉcriture sainte fait mention ; les échelons rejetons; nos cordes, des colombes^ à cause de leur blancheur'; un peloton de fil, le petit frère; le canif, le toutou^ etc. Si quelqu'un entrait dans notre chambre, et que l'un des deux aperçût quelque chose qui ne fût pas serré, il en prononçait le nom, faune, Jnnbis, Jacob, etc., l'autre jetait dessus son mouchoir ou une serviette, et faisait disparaître cet objet.

Nous étions sans cesse sur nos gardes , et nous fûmes assez heureux pour tromper la surveillance de tous nos argus.

Les premières opérations, dont j'ai parlé plus haut, étant achevées, nous nous occupâmes de la grande échelle ; elle devait avoir au moins cent quatre-vingts pieds de longueur Nous nous mîmes à effiler tout notre linge; chemises, serviettes, coiffes, bas, caleçons, mouchoirs, tout ce qui pouvait nous fournir du fil ou de la soie. A mesure que nous avions fait un peloton, nous le cachions dans Polypheme ; et lorsrjue nous en eûmes une quantité suffisante, nous employâmes une nuit entière à tresser cette corde ; je défierais le cordier le plus adroit d'en fabriquer une avec plus d'art.

Autour de la Bastille, a la partie supérieure, était un bord saillant de trois ou quatre pieds; ce qui nécessairement devait faire flotter et vaciller notre échelle pendant (jue nous descendrions ; c'était plus qu'il n'en eût fallu pour troubler et bouleverser la tête la mieux organisée. Pour obvier à cet inconvénient, et prévenir qu'un de nous ne tombât et ne s'écrasât eu descendant, nous fîmes une seconde corde d'environ trois cent soixante pieds de longueur. Cette corde devait être passée dans une moufle, c'est-à-dire, une espèce de poulie sans roue, pour éviter que cette corde ne s'engrenât entre la roue et les côtés de la poulie, et que celui qui descendrait ne se trouvât suspendu en l'air sans pouvoir descendre davantage. Après ces deux cordes nous en fîmes plusieurs autres de moindre

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longueur, pour attacher notre échelle à un canon, et pour d'autres hcsoins imprévus.

Quand toutes ces cordes furent faites, nous les mesurâmes ; ii y en avait quatorze cents pieds ; ensuite nous fîmes deux cent huit échelons, tant pour l'échelle de corde que pour celle de bois. Un autre inconvénient qu'il fallait prévoir était le hruit que causerait le frottement des échelons sur la muraille, au moment où nous descendrions. Nous leur fîmes à tous un fourreau avec les doublures de nos robes de chambre, de nos vestes et de nos gilets.

Nous employâmes dix-huit mois entiers d'un travail continuel pour tous ces préparatifs ; mais ce n'était pas tout encore : nous avions bien pourvu aux moyens d'arriver au haut de la tour, et de descendre dans le fossé ; pour en sortir, nous avions deux moyens ; l'un , de monter sur le parapet , de ce parapet dans le jardin du gouverneur, et de là descendre dans le fossé de la porte Saint-Antoine ; mais ce parapet, qu'il nous fallciit traverser, était toujours garni de sentinelles. Nous pouvions choisir une nuit très-obscure et pluvieuse; alors les sentinelles ne se promènent pas : et nous serions parvenus à leur échapper ; mais il pouvait pleuvoir à l'instant où nous monterions dans notre cheminée, et le temps devenir calme et serein au moment où nous arriverions sur le parapet ; nous pouvions nous rencontrer avec les rondes-major qui, à chaque instant, le visitent; il nous eût été impossible alors de nous cacher, à cause des lumières qu'elles ont toujours, et nous étions perdus à jamais.

L'autre parti augmentait les difficultés, mais il était moins dangereux ; il consistait à nous faire un passage à travers la muraille qui sépare le fossé de la Bastille de celui de la porte Saint-Antoine ; je réfléchis que, dans la multitude des débordements de la Seine qui ., dans ce cas, remplissait ce fossé, l'eau avait dû dissoudre le sel contenu dans le mortier et le rendre moins diflicile à briser; que, par ce moyen, nous pourrions parvenir à percer la muraille. Pour cela, il nous fallait une virole , au moyen de laquelle nous ferions des trous dans ce

mortier pour engrener les pointes des deux barres de fer que nous pourrions prendre dans notre cheminée ; avec ces deux barres nous pouvions arracher des pierres et nous faire un passage. Il fut décidé que nous préférerions ce parti. Nous fîmes donc une virole avec la fiche d'un de nos Hts , à laquelle nous attachâmes un manche en fonne de croix.

Le lecteur qui nous a suivis dans le détail de ces intéressantes opérations, partage sans doute tous les sentiments qui nous agitaient ; oppressé, comme nous, par la crainte et l'espérance, il hâte Tinstçiut où nous pourrons enfin tenter notre fuite ; nous le fixâmes au mercredi 25 février 1756, veille du jeudi-gras; alors la rivière était débordée, il y avait quatre pieds d'eau dans le fossé de la Bastille et dans celui de la porte Saint- Antoine , où nous devions chercher notre délivrance. Je remplis un porte-manteau de cuir, que j'avais, d'un habillement complet pour chacun de nous , afin de pouvoir nous changer si nous étions assez heureux pour nous sauver.

A peine nous eut-on servi notre dîner, que nous montâmes notre grande échelle de corde, c'est-à-dire, que nous y mîmes les échelons; nous la cachâmes sous nos lits, afin que le porteclefs ne pût l'apercevoir dans les visites qu'il devait nous rendre encore pendant la journée; nous accommodâmes ensuite notre échelle de bois en trois morceaux, nous mîmes nos barres de fer, nécessaires pour percer la muraille, dans leur fourreau, pour empêcher qu'elles ne fissent du bruit; nous nous munîmes d'une bouteille de scubac pour nous réchauffer et nous rendre des forces quand nous aurions à travailler dans l'eau jusqu'au cou pendant plus de neuf heures. Toutes ces précautions prises , nous attendîmes l'instant où on nous aurait apporté notre souper; il arriva enfin.

Je montai le premier dans la cheminée ; j'avais un rhumatisme au bras gauche, mais j'écoutai peu cette douleur : j'en éprouvai bientôt une autre plus aiguë; je n'avais employé aucune des précautions que prennent les ramoneurs; je faillis à être étouffé par la poussière de la suie; ils garantissent leurs coudes et leurs genoux au moyen de défensives de cuir, je n'en

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avais pas pris; je fus écorclié jusqu'au vif dans tous ces membres, le sang ruisselait sur mes mains et sur mes jambes; c'est dans cet état que j'arrivai au haut de la cheminée; dès que j'y lus parvenu, je fis couler une pelote de ficelle dont je m'étais muni ; d'Alègre attacha à l'extrémité le bout d'une corde à laquelle mon porte-manteau était attaché; je le tirai à moi, je le déliai et le jetai sur la plate-forme de la Bastille ; nous montâmes de la même manière l'échelle de bois, les deux barrt-s de fer et tous nos autres paquets; nous finîmes par l'échelle de corde dont je laissai descendre une extrémité pour aider d'Alègre à monter, pendant que je soutenais le reste au moyen d'une grosse cheville que nous avions préparée exprès; je la fis passer dans la corde, et la posai en croix sur le tuyau de la cheminée ; par ce moyen, mon compagnon évita de se mettre en sang comme moi. Cela fini, je descendis du haut de la cheminée, où je me trouvais dans une posture fort gênante , et nous nous trouvâmes tous deux sur la plate-forme de la Bastille.

Arrivés là, nous disposâmes tous nos effets ; nous commençâmes par faire un rouleau de notre échelle de corde, ce qui fit une masse de quatre pieds de diamètre et d'un pied d'épaisseur. Nous la fîmes rouler sur la tour appelée la tour du trésor^ qui nous avait paru la plus favorable pour faire notre descente ; nous attachâmes un des bouts de l'échelle à une pièce de canon, et nous la fîmes couler doucement le long de la tour, ensuite nous attachâmes notre moufle, et nous y passâmes la corde qui avait trois cent soixante pieds de longueur ; je m'attachai autour du corps la corde passée dans la moufle, d'Alègre la lâchait à mesure que je descendais, malgré cette précaution, je voltigeais dans l'air à chaque mouvement que je faisais; qu'on juge de ma situation d'après le frissonnement que cette idée seule fait éprouver. Enfin j'arrivai, sans aucun accident, dans le fossé. Sur-le-champ, d'Alègre me descendit mon porte-manteau et tous les autres objets; je trouvai heureusement une petite éminencc qui dominait l'eau dont le fossé était rempli, et je les y plaçai. Ensuite mon compagnon fit la

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niêiiie chose que moi, mais il eut un avantage de plus ; je- tins de toutes mes forces le bout de l'échelle, ce qui l'empêcha de vaciller autant. Arrivés tous deux au bas, nous ne pûmes nous défendre d'un léger regret d'être hors d'état d'emporter avec nous notre corde et les matériaux dont nous nous étions servis (1), monuments rares et précieux de l'industrie humaine et des vertus peut-être auxquelles peut conduire l'amour de la liberté.

Il ne pleuvait pas; nous entendions la sentinelle qui se promenait à six toises au plus de nous; il fallait donc renoncer à monter sur le parapet et à nous sauver par le jardin du gouverneur; nous prîmes le parti de nous servir de nos barres de fer, et de tenter le second moyen que j'ai indiqué plus haut. Nous allâmes droit à la muraille qui sépare le fossé de la Bastille de celui de la porte Saint-Antoine ; et, sans relâche, nous nous mîmes au travail. Dans cet endroit précisément était un petit fossé d'une toise de largeur et d'un pied et demi de profondeur, ce qui augmentait la hauteur de l'eau. Partout ailleurs nous n'en aurions eu que jusqu'au milieu du corps ; là , nous en avions jusque sous les aisselles. Il dégelait seulement depuis quelques jours , en sorte que l'eau était encore pleine de gla-

(I) Le 16 juillet dernier, lendemain du jour de la prise de la Bastille, je m'y suis présenté; j'y ai retrouvé, avec un plaisir que l'on ne peut exprimer, mon éctielle de corde, celle de bois, dont j'ai parlé et une grande partie des autres objets ; ils étaient renfermés sous une espèce de Irape ; on les avait conservés comme une chose précieuse, et faite pour inspirer une sorte d'étonnement et d'admiration : on y avait joint un procès-verbal, signé le 27 février I7dG, par le nommé Chevalier, major de la Bastille, et le commissaire Rochebrune, qui constate tous les faits que j'ai rapportés. J'y ai trouvé aussi des letlres des ministres et d'autres pièces qui me concernent, dont j'aurai à parler dans la suite de ces mémoires.

Tous ces objets furent portés à l'assemblée de la commune, qui ordonna (jue le tout me serait rendu, comme une propriété qui m'était acquise à bien des titres. Depuis, ils ont été exposés au dernier salon, ou ils ont fixé tous les regards; et à ce moment, l'échelle de corde est entre les mains d'un parliculier qui se propose de la montrer dans les principales villes (le France et d'Angleterre, comme un des trophées les plus glorieux élevés u la liberté.

çoiis ; nous y restâmes pendant neuf heures entières, le corps épuisé par un travail excessivement difficile , et les membres engourdis par le froid.

A peine avions-nous commencé, que je vis venir à douze pieds au-dessus de nos têtes une ronde-major, dont le fallot éclairait parfaitement le lieu oii nous étions; nous n'eûmes pas d'autre ressource , pour empêcher d'être découverts , que de faire le plongeon ; il fallut recommencer cette manœuvre toutes les fois que nous reçûmes cette visite, ce qui arriva à plusieurs reprises pendant la nuit. On me pardonnera de raconter un autre événement du même genre, qui, dans le premier moment, me causa une frayeur mortelle , et qui finit par me paraître plaisant , je ne le rapporte que pour être fidèle à la promesse que j'ai faite de ne passer sous silence aucun détail , mon objet ne peut-être d'égayer ce récit et d'arracher un sourire.

Une sentinelle qui se promenait à très-^peu de distance de nous, sur le parapet, vint jusqu'à l'endroit où nous étions, et s'arrêta tout court au-dessus de ma tête ; je crus que nous étions découverts, et j'éprouvai un saisissement affreux; mais bientôt j'entendis qu'elle ne s'était arrêtée que pour lâcher de l'eau, ou plutôt je le sentis, car je n'en perdis pas une goutte sur la tête et sur le visage ; dès qu'elle se fut retirée, je fus forcé de jeter mou bonnet et de laver mes cheveux.

Enfin, après neuf heures de travail et d'effroi, après avoir arraché les pierres les unes après les autres, avec une peine que l'on ne peut concevoir, nous parvînmes à faire, dans une muraille de quatre pieds et demi d'épaisseur, un trou assez large pour pouvoir passer; nous nous traînâmes tous deux à travers. Déjà notre âme commençait à s'ouvrir à la joie, lorsque nous courûincs un danger que nous n'avions pas prévu , et auquel nous faillîmes succomber. Nous traversions le fossé Saint-Antoine pour gagner le chemin de Bercy; à peine eûmes-nous fait vingt-cinq pas , que nous tombâmes dans l'aqueduc qui est au milieu , ayant dix pieds d'eau au-dessus de nos têtes, et deux pieds do marais qui nous empêchaient de nous mouvoir

et de marcher pour aller gagner l'autre bord de l'aqueduc qui n'a que six pieds de largeur. D'Alègre se jeta sur moi et faillit me faire tomber; nous étions perdus : il ne nous tût pas resté assez de forces pour nous relever, et nous périssions dans ce bourbier. Me sentant saisir, je lui donnai un coup de poing violent qui lui (It lâcher prise, et du même mouvement je m'élançai et parvins à sortir de l'aqueduc ; j'enfonçai mon bras dans l'eau, je saisis d'Alegre par les cheveux et le tirai de mon côté . bientôt nous fûmes hors du fossé , et au moment oi! cinq heures sonnaient , nous nous trouvâmes sur le grand chemin.

Transportés du même sentiment , nous nous précipitâmes dans les bras l'un de l'autre, nous nous tînmes étroitement serrés, et tous deux nous nous prosternâmes pour exprimer au Dieu qui venait de nous arracher à tant de périls notre vive reconnaissance. On conçoit de pareils mouvements , mais on ne doit pas chercher à les décrire.

Ce premier devoir rempli, nous pensâmes à changer de vêtements ; c'est alors que nous vîmes combien il était heureux d'avoir pris la précaution de nous munir d'un porte-manteau qui en contenait de secs ; l'humidité avait engourdi nos membres, et, ce que j'avais prévu, nous sentîmes le froid bien plus que nous ne l'avions fait pendant les neuf heures consécutives que nous avions passées dans l'eau et dans la glace; chacun do nous eût été hors d'état de s'habiller et de se déshabiller lui-' même, et nous fûmes obligés de nous rendre mutuellement ce service. INous nous mînies enfin dans un fiacre, et nous nous fîmes conduire chez iM. de Silhouette, chancelier de M. le duc d'Orléans; je le connaissais beaucoup, et j'étais sûr d'en être bien reçu ; malheureusement il était à Versailles : nous nous réfugiâmes chez un honnête homme que je connaissais également à l'abbaye Saint-Germain; il se nommait Rouit, natif do ])igne en Languedoc; il était tailleur. ^.— ^

C'était trop pour la marquise de Pompndour de perdre à Iq fois deux victimes ; et puisque son cœur éprouvait un tel besoin de nous tourmenter, elle dut ressentir une colère bien vive, en apprenant que nous venions, par notre fuite, de lui enlever

cette précieuse jouissance. Elle devait craindre (Tailleurs les effets de notre trop juste ressentiment; nous pouvions dévoiler au public toutes les horreurs qu'elle avait commises envers nous, et dont tant d'autres malheureux étaient encore les victimes : nous pouvions rendre tous nos concitoyens confidents de nos peines, et la France entière eût partagé nos transports. Elle le savait; aussi n'a-telle jamais rendu, à ce que l'on assure, la liberté à aucun de ceux qu'elle a précipités dans les fers; elle concentrait à jamais dans l'enceinte des cachots leurs soupirs et leur rage.

Instruits de ses craintes et des précautions ordinaires qu'elle employait pour les calmer, nous ne doutions pas que l'on ne mît bien des soins à nous découvrir. Je n'étais plus tenté cette fois d'aller me jeter à ses pieds , et je n'hésitai pas à m'expatrier ; mais il eût été trop imprudent de nous exposer dans ces premiers moments : nous restâmes cachés près d'un mois chez l'homme honnête qui nous avait recueillis ; il fut décidé que nous ne partirions pas tous deux ensemble , afin que si l'un des deux était découvert, son malheur pût profiter à l'autre.

D'Alègre partit le premier, déguisé en paysan, et se rendit à Bruxelles, où il eut le bonheur d'arriver sans aucun accident : il me l'apprit de la manière dont nous étions convenus : alors je me mis en route pour aller le rejoindre. Je pris l'extrait de baptême de mon hôte , qui était à peu près de mon âge • je me munis des mémoires imprimés et des pièces d'un vieux procès pour pouvoir, dans le cas oij j'aurais à rendre compte des motifs de mon voyage , justifier un prétexte plausible : je m'habillai en domestique, je sortis de nuit de Paris, et fus attendre, à quelques lieues, la diligence de Valenciennes; il y avait encore une place, je la pris : plusieurs fois je fus fouillé, interrogé par des cavaliers de maréchaussée ; j'annonçai que j'allais à Amsterdam, porter au frère du maître dont j'avais emprunté le nom, les pièces dont je m'étais muni; et, au moyen de toutes les précautions que j'avais prises, j'échappai à la surveillance de tous ceux qui étaient chargés de m'arrêter.

Cependant je ne me tirai pas toujours de ce pas avec autant de facilité ; à Cambrai, le brigadier qui m'interrogeait m'ayant demandé d'où j'étais; sur la réponse que je lui fis que j'étais de Digne en Provence, lieu indiqué dans l'extrait de baptême que j'avais emprunté, il me reprit qu'il y avait vécu dix ans. Je vis bien qu'il allait entamer, à ce sujet, une conversation dont les suites pourraient me devenir fâcheuses ; je conservai toute ma présence d'esprit, et, pour détourner ses soupçons, je le prévins moi-même par quelques questions relatives aux agréments dont on jouit dans ce pays , et à la gaieté presque constante de tous ses habitants.

Mais , malgré toute mon adresse , je ne pus échapper au danger que je redoutais ; mon prétendu compatriote me parla de quelques personnes fort remarquables du lieu, et dont il était diflicile de n'avoir pas eu connaissance : mon embarras (1) retraça à mon esprit la fable du dauphin, sur le dos duquel un singe avait cherché un asile au moment d'un naufrage. L'animal marin demanda à l'autre s'il connaissait le Pirée ; celuici répondit, avec effronterie, que le Pirée était un de ses meilleurs amis : à ce mot le dauphin leva la tête, et voyant qu'il ne portait qu'un singe, il le jeta à la mer. Je profitai de cette leçon, et, sans rien répondre de positif, je parus chercher dans ma mémoire les noms des personnes dont mon interrogateur me parlait, je montrai une grande surprise de ne pas les connaître; au surplus, lui dis-je, de quel temps me parlez-vous? De dix-huit ans, me répondit-il. Ce mot me mit parfaitement à mon aise : je lui observai qu'alors je n'étais qu'un enfant, et que, sans doute , depuis longtemps ces personnes étaient mortes. Cet homme me fit encore d'autres questions; mais, craignant qu'il ne les portât trop loin, je saisis la première oc-

(I) IMa frayeur fut d'autant plus grande à ce moment, que je n'ignorais pas que l'usage de ces sbires, quand ils veulent s'assurer d'un homme suspect, esl toujours de lui faire de ces sortes de questions, pour avoir )<; temps et la facilité de lire son embarras sur sa ligure, pendant qu'il cIh"tche sa réponse : je crus donc remarquer ua piège, et ce piège m'indiquait que j'étais au moins suspect.

casion qui se présenta, de rompre cet entretien , qui commençait ù me peser de plus en plus ; j'appellai notre conducteur, que je vis passer; et, sous prétexte de terminer avec lui quelques affaires, je pris congé de cet homme, et lui tirai ma révérence.

Arrivé à Valenciennes, je pris le carrosse de Bruxelles. Entre cette première ville et Mons, il y a sur le grand chemin un poteau, où sont d'un côté les armes de France, et de l'autre celles d'Autriche ; c'est la limite des États. T'étais à pied quand nous y passAmes; je ne pus résister au mouvement qui me précipita sur cette terre , que je baisai avec transport. .Te pouvais enfin, ou je croyais du moins pouvoir respirer en paix. Mes compagnons de voyage , étonnés de cette action, m'en demandèrent la cause : je prétextai qu'à pareil instant, une des années précédentes, j'avais échappé à un grand malheur, et que je ne manquais jamais, au moment même, d'en exprimer à Dieu toute ma reconnaissance.

Le lendemain, au soir, j'arrivai à Bruxelles, .l'avais passé, en 1747, un quartier d'hiver dans cette ville, je la connaissais déjà. Je fus descendre au Cofli, place de l'hôtel-de- ville, où d'Alègre m'avait donné rendez-vous. Je le demandai à l'aubergiste , qui me dit ne pas savoir ce qu'il était devenu. Je lui fis quelques autres questions; je le pressai, il hésita : son air d'embarras m'apprit tout. Je conçus ce qui était arrivé à mon malheureux compagnon, et ce qui m'attendait sans doute : j'affectai un air tranquille; je fus cacher, hors de chez lui, ma douleur et mon effroi. J'avais annoncé qu'il me fallait une chambre, et que je rentrerais sur les dix heures pour souper; je prétextai quelques affaires, et à l'instant même je sortis de la ville.

D'Alègre m'eût attendu, sans doute, à cette auberge; il connaissait à peu près l'instant où je devais arriver, il n'eût pas manqué de laisser au moins, dans le cas où il eût été forcé de sortir, une note qui m'instruirait du motif et de la durée de son absence : son silence absolu , l'embarras de l'hôte lorsque je lui en demandai des nouvelles, ses réponses équivoques ne

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me firent que trop connaître qu'il avait été découvert, et que sans doute je le serais bientôt moi-même, .le n'hésitai donc pas à aller plus loin, et, sans perdre de temps, je fus arrêter une place dans la barque d'Anvers, qui parlait à neuf heures précises : j'entrai dans un cabaret voisin; j'y trouvai un jeune Savoyard, avec qui je devais faire la route : il était avec sa femme et quelques parents , qui lui tenaient compagnie en attendant le départ. Instruit que je m'embarquerais avec lui, ce Savoyard, ramoneur de son métier, vint lier conversation avec moi : j'avais, comme je l'ai annoncé , un habit de domestique ; le sien était assez propre, il s'imagina que nous pouvions bien marcher sur la même ligne, et nous fûmes bientôt très-familiers. 11 allait à Amsterdam ; j'étais résolu à y aller chercher une retraite sûre. 11 parlait fort bien hollandais; il m'offrit à me servir de guide et d'interprète. Nous nous mîmes à table ensemble ; notre liaison l'enchanta , mais j'étais loin du calme heureux dont il paraissait jouir. Nous partîmes. Chemin faisant, je lui demandai ce qu'il y avait de nouveau dans Bruxelles, oij je lui dis que je n'avais pas eu le temps de m'arrêter : quel fut mon étonnement, lorsque je lui entendis raconter, comme une chose intéressante, la triste aventure dont je devais être un des héros ! Quoique je dusse en quelque sorte être préparé à ce coup, il me fit frissonner d'horreur, et je sentis mon sang se glacer. Il m'apprit que de deux prisonniers échappés de la Bastille à Paris, l'un, arrivé à Bruxelles depuis peu de temps , était allé descendre au Coffi; que là, après s'être montré d'abord avec des habits de paysan , on l'avait vu tout à coup changer de costume, se promener et manger avec des militaires distingués et autres gens de marque; qu'un officier de justice, qu'on nomme le Laman^ ayant reçu ordre de l'arrêter, l'avait conduit chez lui, sous le prétexte de prendre son nom et ses qualités ; que là, il l'avait enfermé dans une chambre jusqu'au lendemain matin, où il l'avait remis au grand prévôt de Bruxelles, que celui-ci l'avait conduit, sous bonne et sûre garde, jusqu'aux portes de Lille, et l'avait remis là à un exempt français , qui les suivait depuis Bruxelles. Mon Savoyard m'ajouta qu'il te-

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