G2 MÉ1M0]B£S
nait ces détails du domestique du Laman^ qui était son ami, et qui lui avait demandé le secret, attendu qu'il importait de ne pas ébruiter ce fait, pour qu'on pût se saisir plus facilement du second prisonnier, qu'on guettait également, et qui sans doute ne pourrait pas échapper à toutes les précautions qu'on avait prises pour l'arrêter.
Quels nouveaux sentiments j'éprouvai alors! et comment affecter, vis-à-vis de cet homme, à qui il m'importait si fort de ne rien laisser soupçonner, un visage serein et tranquille, lorsque mon cœur était si cruellement déchiré et mon esprit si troublé! Ému tour à tour de compassion pour le pauvre d'Alègre, de terreur pour moi, j'étais anéanti par la foule de réflexions qui m'absorbaient; et il fallait paraître calme. Je n'hésitai pas à prendre mon parti : dès que j'éiais attendu et guetté, il était impossible qu'on ne devinât pas ma marche, et qu'on ne suivît mes traces : j'avais été infailliblement reconnu par l'aubergiste du Coffi, et c'en était assez pour que je dusse craindre d'être arrêté à chaque minute. Notre impitoyable persécutrice ayant eu l'adresse de faire arrêter le malheureux d'Alègre en pays étranger, il n'était rien qu'elle ne pût entreprendre pour assouvir sa rage, et il était clair que je courais le même danger : il fallait donc changer de route, et tromper les calculs de ceux qui me cherchaient et qui devaient nécessairement croire que je fuyais vers Amsterdam. Il m'importait aussi de détourner les soupçons de mon Savoyard, si je n'avais pas été assez heureux pour les empêcher de naître : je lui demandai si la barque de Rotterdam passait par Bergop-Zoom; il me répondit que non ; je le savais mieux que lui ; je parus étonné, je dis que j'avais à toucher, dans cette dernière ville, le montant d'une lettre de change; je lui témoignai des regrets de ne pas achever ma route avec lui ; nous nous promîmes bien de nous rejoindre à Amsterdam. Arrivés à Anvers , oij la barque s'arrête , je le quittai ; et pour le consoler de ma perte, je lui donnai quelques provisions de pain, de jambon et d'eau-de-vie que j'avais avec moi. Ma générosité le charma ; et pour me témoigner sa reconnaissance, il vou-
lut, ea attendant qu'on se rembarquât , me mettre dans le chemin de Berg-op-Zoom.
Je l'eus à peine perdu de vue, que je changeai de route ; et je ne m'arrêtai pas que je ne fusse arrivé sur les terres de Hollande : j'étais intimement convaincu qu'à l'arrivée de la barque à Amsterdam, j'aurais trouvé quelque exempt de maréchaussée de Bruxelles qui serait venu m'attendre , et qui, par quelque moyen, serait parvenu à m'arrêter. Le malheur du pauvre d'Alègre était une preuve qu'il n'y avait rien de sacré pour la marquise de Pompadour.
En partant de Paris, j'avais sept louis ; il ne m'en restait qu'un lorsque j'arrivai à Ber-op-Zoom. Je me logeai dans u i grenier à huit sous par nuit, et mon premier soin tut d'écrire à mon père. J'étais fort surpris de n'avoir pas trouvé, à Bruxelles, de ses lettres, que j'attendais; j'ai su depuis qu'elles avaient été interceptées par l'exempt français qui était chargé de m'y attendre. Je lui lis le tableau de ma situation : son cœur m'était connu, et je ne doutais pas de son empressement à m'envoyer des secours ; je lui annonçais que j'allais partir pour Amsterdam, oij je le priais de me les adresser. Sur le peu qui me restait, il fallait payer le prix de ma place dans la barque, depuis Berg-op-Zoom jusqu'à Amsterdam ; cette dépense faite, il devait me rester 3 liv. dix sous : je ne pouvais recevoir des nouvelles de mon père qu'après un temps très-long. Il n'y avait que deux partis à prendre; il fallait mendier ou me nourrir d'herbes : le premier parti me révolta, je n'hésitai pas à prendre le second. En m'y déterminant, j'avais plus compté sur mon courage que sur mes facultés physiques : la nécessité me forçait de descendre à la condition des bêtes, mais la nature m'en avait refusé les organes : mon estomac repoussait ces tristes aliments, que je n'arrosais que de larmes amères. J'espérai que je tempérerais la crudité des herbes, et que je diminuerais les douleurs qu'elles me causaient, en les mêlant d'un gros pain de seigle, qu'on nomme dans le pays du Rockenbrod, et qui est noir et pesant comme de la tourbe; j'en achetai quatre livres, et telles furent toutes
mes provisions pour m'embarquer. Telle était ma situation quand je partis pour Amsterdam.
Ou conçoit que je cherchai peu à me lier avec les voyageurs qui se trouvaient dans la barque : il était trop humiliant de leur njontrer ma détresse, et je redoutais leur pitié. Aiuui dans l'anéantissement, et pour ainsi dire, dans l'abandon de tous nos sentiments, l'amour-propre nous reste, et seul il survit à tous les autres! Cependant je n'avais pu m'empêcher ce fixer quelquefois mes regards sur un de mes compagnons ; une ligure sévère, un air dur le faisaient remarquer et craindre. Il se nommait Jean ïeerhoost, natif d'Amsterdam, où il tenait, daus une cave, une espèce de taverne. Il m'examina avec attention, et parut observer surtout mon frugal repas; lorsqu'il crut m'avoir bien deviné, il m'aborda ; et avec ce ton qui commence par humilier et qui finit par inspirer la confiance, parce qu'il est celui de la vérité, il me dit en mauvais français : Vive Dieu! à voir la manière dont vous mangez, vous paraissez avoir plus d'appétit que d'argent. Je lui avouai avec embarras qu'il ne s'était pas mépris ; il n'ajouta rien, mais l'heure du repas étant arrivée, il me mena près d'une table sur laquelle il avait étendu ses provisions, et me dit : point de compliments, Monsieur le Français; mettez-vous là, buvez et mangez avec moi : dès ce moment, nous liâmes conversation, et bientôt je m'aperçus que sous sa grossière enveloppe cet homme réunissait les plus heureuses qualités ; il faisait le bien sans ostentation, par goût et presque par instinct ; il le faisait sans paraître le savoir ni s'en occuper. Il semblait quelquefois connaître cet art si délicat de ménager la sensibilité du malheureux qu'on soulage ; mais on voyait qu'il ne le tenait que de la nature ; il me demandait de légers services, pour me distraire de l'idée qu'il m'en rendait lui-même de très-importants. Je lui avais appris que j'étais Languedocien; il me dit qu'il connaissait un homme du même pays, qui sans doute serait enchanté de m'être utile. Arrivés à Amsterdam, il me fit conduire chez ce compatriote nommé Martin, qui se trouva être un Picard, et l'homme le plus insensible et le plus rebu-
tant que j'aie jamais connu. Son abord annonçait i'eflroi que Jui inspirait l'idée seule d'être forcé de faire une bonne action : je le rassurai bientôt en prenant congé de lui.
JeauTeerhoost, convaincu que j'allais recevoir de M. Martin les secours les plus abondants, m'attendait pour m'en féliciter; mon abattement et mes larmes lui apprirent ma détresse; je me livrais à ce moment à toutes les idées accablantes que ma situation nyinspirait. Réduit à fuir ma patrie , seul dans une terre étrangère, éloigné de plus de trois cents lieues de ma famille, sans secours, sans ressources, sans amis, sans protecteurs, qu'allais-je devenir.? iMon généreux Hollandais lut sans peine dans mon âme; il vint à moi, et me prenant les mains, il me dit : ne pleurez point, je ne vous abandonnerai pas. Je ne suis pas riche; mais j'ai un bon cœur : nous ferons pour le mieux, et vous serez content. Il fut à l'instant parler à sa femme, et tous deux me pratiquèrent une couchette dans le fond d'une grande armoire, au moyen d'un matelas qu'ils tirèrent de leur propre lit.
Hommes cruels, qui avez empoisonné ma vie, et qui, par une suite de la multitude d'horreurs et de bassesses que j'aurai à raconter dans la suite, m'avez en quelque sorte isolé de la nature entière, sans doute le tableau de cette bienfaisance si noble et si simple est pour vous un supplice : quand je vous force à entendre le récit de mes malheurs, votre âme bourrelée vous rappelle vos persécutions : du moins n'étouffez plus vos remords. Aujourd'hui que l'illusion est détruite pour vous, vous devez eu éprouver ; écoutez-les ; jugez-vous, et prévenez la condamnation qui, dans un moment, si vous ne fermez ma bouche prête à prononcer votre nom et vos crimes envers moi, va être écrite dans tous les cœurs : ah ! je le sens, j'oublierais encore que cette justice fut tardive et lente ; et mon âme, sensible à la pitié qu'inspire votre situation actuelle, vous laisserait fuir tranquillement votre patrie, et abandonnerait volontiers à l'exécration pul)lique qui vous poursuit le soin de vous punir et de me venger.
Cette conduite de mon respectable hôte était d'autant plus
266 MÉMOiaus
généreuse, que ]c devais lui cire nécessairement fort à charge : il n'avait d'autre logement qu'une cave partagée en deux par une cloison : dans la première partie, qu'il appelait une chambre, était son lit, une {7;rande table etuu comptoir : la seconde servait de cuisine; et il fallait que tout cela logeât Teerhoostetsa femme, une jeune fille de vingt ans, un bijoutier, un apothicaire qui était toujours ivre, et moi.
Teerhoost ne se contentait pas de me loger, de me nourrir ; il cherchait aussi à distraire mou cœur ; il me conduisait dans ies guinguettes, dans les lieux publics où il présumait que je pourrais trouver quelque plaisir. Chacun de ses efforts était un bienfait dont je sentais vivement le prix ; mais ils ne pouvaient dissiper ma douleur. Le souvenir de l'infortuné d'Alègre était le sentiment le plus douloureux qui m'agitât ; je ne pouvais douter que notre impitoyable persécutrice ne l'eût replongé dans les fers, et j'attendais avec impatience que mon père, en m'envoyant des secours, me fournît les moyens de l'en arracher : j'étais résolu du moins à tenter, du fond de ma retraite, tous ceux que mon indignation me suggérait, pour y parvenir.
Le hasard me fit rencontrer un particulier très-riche , originaire de Montagnac, lieu même de ma naissance ; il ne me connaisait pas personnellement, parce qu'il était établi depuis trèslongtemps à Amsterdam ; mais il se souvint parfaitement de mon père et de toute ma famille. Bien différent de M. Martin, il me combla de caresses et d'honnêtetés. Il exigea que je vinsse loger chez lui ; il me donna sa table, une chambre, du linge, dont je n'avais pas changé depuis plus de quarante jours; et me fit faire un habit très-propre. Cet honnête Français se nommait Louis Clergue ; aussi bon, aussi sensible que Teerhoost, il prit la même part à ma situation , et apporta des soins aussi touchants, mais plus efficaces, pour la soulager. Il recevait chez lui très-bonne compagnie ; dès qu'il connut le détail de mes infortunes, il assembla tous ses amis, moins pour leur en faire part et satisfaire leur curiosité, qui pour tranquilliser son esprit et recueillir leurs avis sur le parti
que j'avais à prendre. L'enlèvement de d'Alègre à Bruxelles Talarmait vivement, par rapport à moi : il apprenait à juger, d'après cela, du crédit et de la rage de la marquise de Pompadour, et il craignait qu'elle ne pût faire contre moi, en Hollande, ce qui lui avait été possible dans le Brabant contre mon compagnon.
Toutes ces personnes pensèrent que je ne courais aucun danger, que les états généraux et le peuple d'Amsterdam ne trahiraient pas aussi lâchement la confiance que je montrais, en venant chercher près d'eux asile et protection; toutes me conseillèrent d'y jouir en repos de la tranquillité que j'y trouvais.
Cela ne rassura pas encore l'honnête M. Clergue ; il craignait que la honte ne m'eût empêché de convenir des fautes que j'avais commises, parce qu'il ne pouvait concevoir qu'on persécutât aussi indignement un innocent. En partant de ce principe, il devait croire que je m'étais souillé de grands crimes. Un jour il me prit à part, et me dit : une passion vive ou un niomtnt d'erreur ont pu vous égarer, et vous porter à quelques excès ; avec un cœur innocent, on éprouve quelquefois des remords: je ne demande pas à lire dans le vôtre, mais consultez-vous : si vous avez quelque chose à vous reprocher, je puis vous procurer les moyens de passer dans des lieux où vous serez à l'abri de toute crainte. Demain j'emmènerai souper avec vous un capitaine de vaisseau qui part dans peu pour Surinam, et j'obtiendrai facilement qu'il vous prenne sur sou bord. Je l'assurai que je lui avais dit la plus exacte vérité, que je n'avais absolument rien à me reprocher, et que fort de mon innocence, je croyais pouvoir braver la rage de mes persécuteurs.
Je le croyais ; et pendant que je m'abusais ainsi , ils méditaient contre moi le plus indigne complot : l'ambassadeur de France s'abaissait à solliciter près des états de Hollande la permission de me faire arrêter; et ce sénat orgueilleux, intimide par des menaces, ou corrompu par un peu d'or (1;, eut
(I) J'ai su dans la suite, et j'en ai vu les preuves, (jue le gouvernement
la lâcheté de l'accorder. Toutes mes démarches étaient tellement épiées que, malgré les précautions que j'avais prises de changer de nom, et de ne me faire adresser directement aucune de mes lettres, elles furent toutes interceptées, et on ne m'en laissa parvenir qu'une seule , qui fournissait les moyens de s'assurer de moi : on concevait bien qu'il y aurait du danger à me faire arrêter dans la m.aison de M. Clergue ; il eût intéressé à ma défense un peuple si fier de sa liberté, et on eût été obligé de rendre compte des motifs pour lesquels on me ravissait la mienne. Pour éviter cet inconvénient, voici le moyen dont ou usa : On me laissa parvenir une lettre de mon père, dans laquelle était renfermé un effet sur le sieur Marc Fraissinel, banquier à Amsterdam, payable le premier juin de cette année 1756. Ce jour, on suivit tous mes pas , et lorsque je me présentai chez ce banquier à dix heures du matin, je fus arrêté, garrotté, et traîné ignominieusement au milieu d'une populace avide, à qui on persuada que j'étais un scélérat fameux. La foule que ce spectacle amassa devint bientôt si considérable, que nous ne pouvions plus marcher ; les recors qui me conduisaient, que l'on nomme dindres dans ce pays, étaient armés de gros bâtons, avec lesquels ils frappaient sur tous ceux qui nous entouraient, et bien entendu sur moi de préférence, pour me faire aller plus vite: c'estdans cet état qu'ils me conduisirent à rhôtel-de-ville. Là, nous trouvâmes une si grande quantité de curieux, que mes dindres ne purent me faire faire place qu'à coups redoublés; j'en reçus un si violent sur la nuque, que je tombai sans connaissance. .T'ignore combien de temps je restai dans cet état, ni de quelle manière on me fit sortir de l'hôtel de ville; mais lorsque je repris mes sens, je me trouvai seul, jeté sur un peu de paille, dans un cachot obscur. Quel affreux réveil ! qui eut jamais une âme assez active pour en concevoir toute l'horreur. Mon imagination, nourrie depuis longtemps d'idées sombres et dévorantes, semblait les ramasser toutes
français avait dépensé à cet effet deux cent dix-sept mille livres, Deux