SUR LA VTE DE LINGUF.T
leur {lélihération, justifiée même par les derniers excès de Linguet, appuyée de l'autorité des magistrats, parut encore inspirée par la jalousie, et dictée par le ressentiment.
Quant à Linguet, son audace s'accrut alors avec les persécutions qu'il éprouvait. Il fit un journal littéraire; l'Académie française, blessée du ton railleur de ses critiques, en demanda la suppression. Bientôt, des frontières de la Suisse il lança, contre les ministres en faveur, un pamphlet satirique, où les vouant au mépris, les immolant à sa haine, il traça leurs portraits avec une licence de pinceau qui fit dire à Voltaire lui-même, que Linguet surpassait l'Arétin (i). De la Suisse, il vint en Angleterre, où parurent pour la première fois ses Annales; le succès en fut prodigieux. Littérature, beaux-arts, politique, administration, tout fut de son ressort : sa censure libre et vindicative n'épargna, comme on peut croire, ni les gens de robe, ni les gens de lettres, ni les gens puissants.
Nul ne se tint plus offensé de ses observations critiques que M. le duc de Duras, académicien, premier gentilhomme de la chambre, et maréchal de France. Dans une cause cJù l'honneur était intéressé, il avait gagné un procès au parlement de Rennes : Linguet casse l'arrêt dans ses Annales. Le maréchal se plaint; Linguet aggrave l'offense dans une lettre, restée secrète, il est vrai, mais dont le seul début annonce, il faut en convenir, plus d'arrogance que de véritable fierté. La cause du maréchal outragé devint celle de tous les grands seigneurs. Linguet arrive à Paris, au milieu de l'exaspération des esprits. L'Académie lui avait ravi son journal, et le parlement son état, la cour lui ravit sa liberté. Au sommet de cette progression de rigueurs toujours croissantes, il est triste de rencontrer le gouvernement et la Bastille.
Entré dans cette prison royale le 27 septembre 1780, Linguet n'en sortit que vingt mois après Quand on songe à ces vengeances du pouvoir, à cette captivité sans formes légales, à ces peines sans condamnation, comment ne pas remercier le sort de vivre sous des lois qui doivent à la fois protéger l'honneur des citoyens contre
(I) Les ministres les plus vivement attaqués dans cet écrit étaient M. de Vergennes et M. de Maurepas. Linguet croyait avoir, en revenant en France, des motifs suffisants de se lier à leur générosité : c'était leur en supposer beaucoup.
l'outrage, et défendre leur liberlô contre l'arbitraire ! Espérait-on que la Bastille, l'épaisseur de ses murailles, la hauteur de ses donjons, les ténèbres de ses cachots, tant d'heures lentes cl douloureuses passées dans le silence et la solitude, rendraient le calme à cet esprit violent, ou soumettraient celte humeur hautaine? Eh ! quel cœur blessé de tant d'injustices, amassant en secret la vengeance , n'eût impaliemment attendu l'instant d'en exhaler les transports !
A peine sorti de la Bastille, Linguet se crut encore trop à l'étroit sur le territoire de la France, et courut en Angleterre respirer plus librement. Il reprit ses Annales, et les Mémoires qu'il y inséra sur sa détention leur rendirent à l'instant la vogue qu'elles avaient obtenue avant son séjour à la Bastille. Ce sont ces Mémoires qu'on va lire. L'Europe, qui déjà semblait agitée d'un désir inquiet, curieux, entreprenant, voulut connaître les secrets de cette prison d'État que, par allusion au nombre de ses donjons et au gouvernement despotique dont elle rappelait le souvenir, Linguet nommait le château des huit tours. Livré à la violence d'un ressentiment devenu légitime, il porta bien lom dans cet écrit l'amertume de ses plaintes , de ses reproches et de ses accusations. Mais son œil avait pénétré véritablement quelques-uns des sombres mystères du pouvoir absolu, et son oreille avait recueilli de sourds gémissements , échappés à l'infortune. Tout n'est point exagération dans son ouvnge; il a dénonce des laits, confirmés depuis par la mémorable révélation du i4 juillet ; et sa voix a défendu avec énergie des principes sur lesquels est fondée la justice, des droits que réclame en tous temps l'humanité.
D'un sujet qui touche d'aussi près à la liberté politique et civile, Linguet passa presque aussitôt à l'examen d'une des plus intéressantes questions du droit des gens. Entre la Hollande et la Belgique, s'élevaient des débats sérieux au sujet de la navigation d'un fleuve qui baigne l'une et l'autre contrée. Les Hollandais s'attribuaient un droit exclusif sur les eaux de son cours : Linguet les accusa, ce sont ses expressions, de vouloir mettre l'Estant à la Bastille. Joseph II, qui comptait alors les Pays-Bas au nombre de ses provinces, l'appela dans sa cour, et le combla de ses bienfaits. Pourquoi Linguet se montra-t-il si peu reconnaissant? C'est ici le trait le plus marquant et le moins honorable de l'inconstance de