CENT DIX-SEPT MFLLE LIVRES
autour de mou cœur pour le déchirer. Je la retrouvais donc encore cette solitude effrayante, ce silence de la mort, qui tant de lois avait anéanti tout mon être ; mais je la retrouvais plus accablante et plus terrible. Jusque-là du moins l'espoir m'avait soutenu, souvent même consolé au milieu de mes fers ; cette fois, il ne m'en restait plus. Une m'en restait plus!... grand Dieu !...
Sur les neuf heures je reçus la visite de l'exempt français qui m'avait arrêté: il se nommait Saint- Marc. Ce malheureux venait insulter à ma situation ; il eut la cruelle bassesse de m'outrager par de plates ironies. « Je ne devais, disait-il, prononcer qu'avec respect le nom de la marquise de Pompadour ; elle ne m'attendait que pour me combler de grâces ; loin de me plaindre, j'aurais dû baiser la main généreuse qui me frappait , chacun de ses coups était une faveur et un bienfait. » Je ne regardai cet homme que comme un vil scélérat, trop méprisable pour que je daignasse lui répondre.
Cependant Louis Clergue et ceux de ses amis qui conmissaient mon innocence, instruits de mon sort, intriguaient près du peuple et commençaient à l'échauffer : je fus instruit que l'on entendait déjà des murmures, que tous les citoyens demandaient ma liberté ; qu'ils accusaient hautement le gouvernement d'avoir violé en ma personne le droit des gens et celui de l'hospitalité , et qu'ils osaient en demander vengeance. Cette nouvelle me causa les frayeurs les plus vives ; je réfléchis que j'étais à la merci de mes ennemis, que s'ils étaient forcés de rendre compte de leur conduite, il leur serait plus facile de disposer de mes jours, et de répandre le bruit, que personne alors n'aurait plus eu d'intérêt à contredire, que j'étais coupable de quelquegraudcrime, et que j'avais cherché, en me donnant la mort, à échapper au supplice ou à mon désespoir.
Mon esprit était entièrement livré à cette crainte, lorsque je reçus une seconde visite de l'exempt Saint-Marc, qui , après m'avoir méchamment félicité sur l'espérance que je devais avoir conçue d'une délivrance prochaine, médit, que pour se raccommoder avec moi, il m'apportait une once d'un exccl-
lent tabac. On concevra sans doute mes soupçons, ils ne paraissaient que trop légitimes; j'ignore s'ils étaient fondés. Quoi qu'il en soit, je reçus son présent, et dans un premier mouvement, plein de toutes ces idées, je le regardai comme un bienfait. Mais je l'avouerai, d'autres sentiments succédèrent à ce transport. Est-il donc possible que dans de pareils instants la vie ait encore des charmes ? et le bonheur d'exister est-il si vif, que rien ne puisse étouffer le besoin d'en jouir? Je jetai le tabac, et l'on conçoit que mon imagination, vivement frappée d'ailleurs, dût être bien plus tourmentée encore depuis cet événenient, il me semblait que je lisais partout les preuves de cet assassinat. Le lendemain je crus remarquer de la surprise sur le visage de mon geôlier, lorsqu'il entra dans mon cacliot.
Le jour suivant, j'essuyai une scène bien plus .cruelle. Sur les huit heures du soir j'entends un bruit considérable, et je vois tout à coup à travers les grilles de mon cachot huit à dix personnes, dont les unes portaient des fallots, et les autres des barres de fer pointues et d'énormes marteaux ; ma porte s'ouvre, et tous ces hommes, dont la figure seul eût inspiré l'effroi, m'entourent sans proférer une seule parole. Déjà je cherchaisà démêler, à la vue de leurs instruments, quel allait être le genre de mou supplice, et quelle serait la fonction de chacun de ces bourreaux : pendant un assez longtemps, ils parurent me considérer attentivement. Eh bien! leur criai-je, frappez, j'altends vos coups. Sans me répondre , ils se mirent à regarder les murailles de mon cachot; je crus qu'ils cherchaient un endroit commode pour planter un clou et y attacher une corde ; d'autres cherchaient avec leurs barres de fer s'il n'y avait pas de pierres détachées, tandis que les derniers frappaient sur les grilles avec leurs marteaux. Cette opération faite, ils sortirent tous sans avoir ouvert la bouche. J'appris depuis que c'était la visite descacjiots, qui se renou-. velle très-souvent dans ce pays. Je restai neuf jours dans le mien, sans entendre parler de rien; on était allé solliciter pendant ce temps, près du gouverneur général du Brabant, la per-:
mission de me faire passer sur le territoire de l'impératrice : on devait l'attendre, sans doute, de celui qui avait permis, contre toutes les lois, d'enlever sous ses yeux le malheureux d'Alègre. J'aurais bien désiré pouvoir taire le nom de ce gouverneur, mais surtout je voudrais l'ignorer moi-même : il m'est affreux d'avoir à prononcer celui du prince Charles de Lorraine. Il semble que quand il s'agissait de moi, on ue connaissait plus rien de sacré , et que les âmes les plus honnêtes et les plus généreuses se trahissaient et se mentaient à elles-mêmes, quand il était question de me nuire.
Cette fatale permission étant arrivée, on vint le 9 juin 1756, à dix heures du matin, m'apporterdans mon cachot une ceinture de cuir, que l'on me mit autour du corps ; de chaque côté étaient deux gros anneaux, auxquels étaient attachés des cadenas; on y enferma mes mains, pendantes et retenues par ce moyen à mes côtés. En sorte que par un raffinement de barbarie , je fus traité plus cruellement que les scélérats ; on ne met à ceux-ci quedes menottes, qui ne les empêchent point de mouvoir leurs bras, et de s'en servir : les miens étaient immobiles, et l'on ne conçoit pas, sans l'avoir éprouvé, la violence de ce tourment. On me fit mettre ensuite dans un traîneau, sur lequel se placèrent un exempt hollandais, et un dindre à chaque portière ; et dans cet état on me fit passer une seconde fois l'humiliante revue de tout le peuple d'Amsterdam, trompé par le bruit ()ue l'on avait fait répandre, que j'étais un de ces scélérats fameux, auxquels jamais aucun État ne peut accorder d'asile (1).
K) Dans le nombre des infamies que l'on sVsl permises contre moi, je neUois p.is piihlierc^-lleque l'on a osé commettre, de ne me rendre aucun çpmptç du montant de la lettre-de-change que j'allais toucher à Amsterdam, chez Frai.xsinet, ni de celle interceptée à Bruxelles : à la vérité, j'ai toujours louche exactement, à la Bastille , l'argent que mon père i;n'eiiv()yait : c'était M. de Cahanac , aide-major des gardes, qui le recevait de lui, et l'adressait au lieutenant de Police. Je ne puis donc accuser de ce vol que l'exernpl Saint-Marc, qui. pour tout détail sur cet objet, m'a assuré qu,'il ava.it payé ;\ Jean Teçrl^oost la dépense que j'a- \ais faite chez lui,.
Arrivé au port, je trouvai l'exempt français. On m'embarqua dans un vaste bateau, loué exprès pour moi, qui me conduisit à Rotterdam, oii nous en trouvâmes un autre pour aller jusqu'à Anvers. J'aurais pardonné à mes geôliers de se placer commodément sur ce bateau; mais puisqu'il était assez vaste pour contenir au moins deux cents personnes , ils pouvaient également me mettre dans un lieu oii je fusse à mon aise : ils eurent la lâche cruauté de me jeter dans un coin sale et puant, où l'on envoyait les dindres manger avec moi ; je me récriai en vain contre cette infamie, on ne daigna pas m'entendre, et je fus forcé de rester à la compagnie de cette vile canaille. Ce n'était pas tout encore : les liens qui attachaient mes bras ne me permettaient pas de porter mes mains à ma bouche; il fallait donc que l'on me donnât à manger. Quand je vis qu'il me fallait attendre ce service de ces hommes, dont la malpropreté révoltait, je refusai pendant plus de vingt-quatre heures de prendre la moindre nourriture : mais le lendemain on usa de violence pour m'en faire avaler ; mes dindres vinrent avec un morceau de bœuf, sous lequel il y avait beaucoup de sauce ; ils prirent la viande avec leurs mains, et me la mirent dans la bouche; ensuite ils prirent de la mie de pain qu'ils trempèrent dans cette sauce, et qu'ils me firent avaler de la même manière. Au milieu de cette cruelle opération, un de ces hommes se moucha avec ses doigts ; et, sans les essuyer, il trempa du pain, et vint pour le placer sur mes lèvres ; je détournai la tête, mais il était trop tard : j'avais vu ces apprêts, et mon cœur se souleva avec violence. J'éprouvai un vomissement long et terrible, qui me laissa sans forces et sans mouvement. Revenu à moi, je demandai comme une faveur qu'on me mît les fers aux pieds et aux mains, et qu'on me délivrât de ma fatale ceinture ; sans doute je l'aurais demandé en vain : mais un domestique de l'exempt français qui était présent , touché jusqu'aux larmes de mon affreuse situation, cria à la barbarie, et annonça en tirant son couteau, qu'il allait luimême couper ces indignes liens, si on ne venait m'en débarrasser. On fut rendre con)pte de ses instances et de mes
prières à l'exempt, qui dissipait son ennui avec une fille qu'il avait amenée de Paris, et qui lui servait aussi d'espion : on apporta, par ses ordres, de nouveaux fers qu'on substitua à ceux que je portais : on ôta ma ceinture, et on me mit en place une menotte au bras droit; elle était séparée par une chaîne, d'un pied de longueur environ , d'une autre menotte qu'on attacha au bras gauche d'un de mes dindres, à la merci duquel je me trouvais par ce moyen; en sorte que l'un des deux ne pouvait pas faire un mouvement sans que l'autre ne s'y prêtât ou n'en fût le témoin. Arrivés au port de Rotterdam, on me remit l'infernale ceinture, pour traverser la ville au milieu de tout le peuple assemblé, qui me conduisit jusqu'au port : cette fois, on me porta à fond de cale de la barque qui devait nous conduire à Anvers. Là, nous étions attendus par le grand prévôt du Brabant et trois archers; ces derniers montèrent avec nous dans des chaises de poste; on me lia les bras par derrière, et on nous conduisit ainsi jusqu'à Lille.
L'exempt qui m'accompagnait renvoya, dès que nous y fûmes arrivés, les satellites qui nous avaient suivis ; et jugeant à propos de se reposer de ses fatigues dans cette ville , il me conduisit à la prison royale, oii il rendit le geôlier garant de ma personne. Celui-ci, pour s'en assurer davantage, s'avisa de m'attacher avec un boulon , à la chaîne d'un déserteur qu'on reconduisait à sou régiment , et qui était prévenu qu'on devait l'y pendre le lendemain. Cet infortuné jeune homme avait à peine dix-neuf ans : on conçoit assez quelle nuit nous passâmes ; mon triste compagnon cherchait à me persuader qu'infailliblement aussi j'allais être pendu; et ses moindres projets étaient que nous nous fissions de nos chemises des cordes , pour nous étrangler de compagnie.
Telles étaient nos méditations , lorsque le lendemain on vint me prendre pour continuer ma route. L'exempt Saint-Marc se plaça dans la chaise de poste à côté de moi , après avoir pris la précaution de me faire mettre les fers aux pieds. Il était armé de pistolets , ainsi que son domestique (|ui courait à la portière, et qui avait ordre de tirer sur moi^ au moindre mou-
venient que je ferais ; ce qui m'eût peu effrayé sans doute , si j'avais pu me mouvoir.
C/est dans cet état que nous arrivâmes , le lendemain sur les dix heures du nratiu, à la Bastille. Saint-Marc y fut reçu comme une divinité bienfaisante ; tous les officiers du château accoururent au-devant de lui , pour rendre , par leur cortège nombreux, sa marche plus imposante et son entrée plus glorieuse; ils le félicitaient, ils l'embrassaient; on vantait ses peines, on le plaignait de ses fatigues ; chacun, par quelque attention délicate, semblait vouloir l'en dédommager. Pour moi, je fus dépouillé de mes vêtements ; et, comme la première fois, couvert de lambeaux à moitié pourris : on me mit les fers aux pieds et aux mains, et on me replongea dans un cachot avec quelques poignées de paille. Là, j'eus pour gardiens tous ceux à la surveillance desquels j'avais échappé , et qui avaient été punis par trois mois de cachot, dii crime de n'avoir pas empêché mon évasion.
Je ne lasserai pas l'imagination de mes lecteurs par une peinture nouvelle de cette affreuse situation ; leur âme la devinera facilement sans que j'aie besoin de réveiller encore et de fatiguer leur sensibilité.
Pendant quarante mois consécutifs , je restai dans les fers, en proie à toute l'horreur de mon sort et à la tyrannie de mes impitoyables persécuteurs.
Je rapporterai ailleurs le procès-verbal d'un chirurgien chargé de rendre compte de mon état; on frémira au récit de ce que j'ai souffert alors. Mais c'est assez parler pour cette fois de tortures et de bourreaux ; occupons-nous un moment des consolations, des adoucissements même que j'ai su goûter dans ce cachot.
Oui , des adoucissements ; je parvins à m'en procurer. On conçoit facilement que ce n'est pas des hommes que je les reçus; pouvais-je encore en attendre d'eux? Je les trouvai dans la compagnie des animaux qui nous paraissent les plus vils et les plus rebutants ; je les trouvai en me mêlant à leurs jeux et à leurs plaisirs ; le dirai-je, en parvenant à m'en faire *
aimer. Lecteurs honnêtes , dont Tàme généreuse et sensible conçoit et partage tous mes sentiments, vous excuserez facilement les détails dans lesquels je vais entrer. Ah ! sans doute, vous avez éprouvé comme moi, en vous indignant de tant de cruautés, le besoin de fuir les regards des hommes, et de vous consoler avec les bétes.
Longtemps j'avais compté, dans le nombre de mes maux physiques, le tourment d'être inquiété sans cesse par une foule de rats qui venaient chercher un asile et de la pâture sur ma paille. Quelquefois lorsque je dormais, ils couraient sur mon visage, et plusieurs fois ils me causèrent, en me mordant, les douleurs les plus aiguës. Hors d'état de me délivrer de leur présence, et forcé de vivre avec eux, je conçus le projet de m'en faire des amis. Bientôt ils daignèrent m'admettre parmi eux, et je leur ai dû la seule distraction heureuse que j'aie éprouvé pendant les trente-cinq années de mon infortune. Je vais apprendre comment s'établit et se forma cette intéressante société.
Les cachots de la Bastille sont octogones ; à celui où j'étais alors, il y avait une meurtrière à deux pieds et demi au-dessus du plancher : l'entrée avait environ deux pieds de longueur, sur dix-huit pouces de largeur : elle allait toujours en diminuant, de sorte qu'à la partie extérieure du cachot, elle n'avait guère plus de trois pouces. C'est par là qu'entrait le peu d'air et de jour dont on me permettait de jouir ; la pierre qui en faisait la base me servait aussi de siège et de table , quand , fatigué de rester sur une paille pourrie et infecte, je me traînais à cette meurtrière pour respirer un air nouveau : alors pour alléger le poids de mes fers, je posais mes coudes et mes bras sur cette pierre horizontale. Étant dans cette attitude un jour, je vis paraître, à l'autre extrémité de la meurtrière, un gros rat ; je l'appelai , il me regarda sans montrer aucune crainte; je lui jetai doucement un peu de pain, et j'eus soin de ne pas l'effrayer par un mouvement trop vif; il vint, prit le morceau de pain , fut le manger un peu plus loin, et parut m'en demander un second; je le lui jetai, mais plus près; un
troisième encore davantage, et ainsi de plusieurs autres. Ce manège dura tant que j'eus du pain à lui donner : car après avoir satisfait son appétit , ii mit dans un trou tous les petits morceaux qu'il ne mangea pas.
Le lendemain il revint, je fus aussi généreux; je joignis même un peu de viande qu'il parut trouver meilleure que le pain ; cette fois il mangea en ma présence, ce qu'il n'avait pas fait la veille; le troisième jour, il s'était familiarisé ass«z avec moi pour venir prendre entre mes doigts ce que je lui présentais.
.T'ignore oij était auparavant sa demeure, mais il parut vouloir en changer pour se rapprocher de moi ; il aperçut de chacun des deux côtés de la meurtrière , un trou assez profond; il fut les examiner tous deux, et fixa son domicile dans celui à droite, qui lui parut le plus commode. Le cinquième jour, pour la première fois, il vint y coucher. Le lendemain, il me rendit sa visite de très-hon matin ; je lui donnai à déjeuner : quand il eut bien mangé, il me quitta, et je ne le revis pas jusqu'au jour suivant, qu'il vint comme de coutume; je m'aperçus, lorsqu'il sortit de son trou, qu'il n'y était pas seul; je vis une femelle qui ne montrait que sa tête, et qui semblait épier ce que nous faisions ensemble ; j'eus beau l'appeler, lui jeter du pain^ de la viande, elle paraissait beaucoup plus timide,' et ne vint pas d'abord les chercher : cependant peu à peu elle se hasarda à sortir de son trou, et à prendre ce que je plaçais au milieu du chemin; quelquefois elle se disputait avec le maie, et lorsqu'elle avait été plus adroite ou plus forte, elle fuyait dans sa retraite , et emportait ce qu'elle avait attrapé ; le premier, dans ce cas , venait se consoler près de moi ; et pour la punir, il mangeait ce que je lui avais donné assez loin du trou pour qu'elle n'osât venir le lui disputer, mais en affectant toutefois de le lui montrer pour la braver; il s'asseyait alors sur son derrière , et tenait, comme les singes , avec les deux pattes de devant, le pain ou la viande qu'il grignottait avec un air de fierté. Un jour cependant, l'amour- propre de la femelle sans doute l'emportant sur sa retenue, elle s'é-
lance et parvient à saisir, avec ses dents , le morceau que le mâle tenait toujours entre les siennes; aucun des deux ne lâcha prise, et tous deux descendirent de cette manière dans leur trou, où la femelle, qui en était plus près, entraîna le mâle après elle.
Quel contraste faisait , avec mes peines et mes souvenirs, ce spectacle touchant! On conçoit peu , au milieu du monde et de son agitation, qu'on puisse s'y arrêter et s'enivrer même d'un semblable plaisir : je me trompe , ceux qui savent quelquefois rentrer en eux-mêmes, et qui y trouvent une âme sensible, la concevront comme moi, cette jouissance, et en apprécieront aussi les charmes. Mais laissons toutes les réflexions qui pourraient nous distraire, et hâtons-nous de rejoindre mes aimables et innocents compagnons.
Dès qu'on m'eut apporté à dîner, je les appelai ; le mâle accourut, et la femelle, comme à l'ordinaire, ne s'approcha que lentement et avec timidité; enfin cependant elle se décida à venir jusqu'à moi , et s'habitua bientôt alors à manger dans ma main. Quelque temps après, il s'en présenta un troisième : celui-ci fit moins de cérémonies ; dès sa seconde visite, il fut de la famille, et parut s'en trouver si bien, qu'il voulut que ses camarades partageassent mon amitié et mes faveurs : le lendemain il vint accompagné de deux autres; ceux-ci, dans le courant de la semaine, en amenèrent cinq : en sorte que, dans moins de quinze jours, notre société fut composée de dix gros rats et de moi.
Je leur donnai à chacun un nom ; ils ne tardèrent pas à les retenir et à se reconnaître, lorsque je les appelais, ils venaient manger avec moi, dans le plat ou sur mou assiette ; mais je me trouvai assez mal de cette licence, et je fus forcé de leur mettre un couvert à part, pour éviter leurs malpropretés.
Je les avais tellement apprivoisés, qu'ils se laissaient gratter sous le cou et paraissaient y trouver du plaisir : mais jamais ils ne voulaient se laisser toucher sur le dos. Quelquefois je m'amusais à les faire jouer et à jouer avec eux : tantôt je leur jetais un morceau très-chaud; les plus pressés couraient dessus, se brûlaient,
criaient, le lâchaient, tandis que les moins gourmands, qui avaient attendu, le prenaient lorsqu'il était refroidi, et se sauvaient dans un coin où ils se le partageaient; tantôt je tenais suspendue de la viande ou du pain, pour les faire sauter après. Il y avait une femelle que j'avais appelée Rapino-hirondelle^ à cause de sa grande agilité, je me plaisais extrêmement à l'habituer à ce genre d'exercice : elle était si sûre de sa supériorité sur les autres, qu'elle ne daignait pas se jeter sur ce que je leur présentais : elle se mettait dans la même posture qu'un chien qui tient une pièce de gibier en arrêt; elle laissait sauter celui qui courait après le morceau, et au moment où il l'avait atteint, elle s'élançait et le lui prenait en l'air dans son museau. Malheur à lui si elle ne réussissait pas , car alors elle ne manquait jamais de le saisir au cou et de le percer avec ses dents aussi aiguës que des aiguilles ; la douleur le faisait crier, il lâchait sa proie , sur laquelle Rapino- hirondelle se jetait, pendant qu'il allait se guérir ailleurs des blessures qu'elle lui avait faites.
C'est avec ces jeux si simples et si innocents que j'eus le bonheur de distraire pendant près de deux ans mes cruels ennuis. Plusieurs fois je crus me surprendre dans un moment de jouissance : un Dieu bienfaisant sans doute avait créé pour mon imagination cet enchantement nouveau ; déjà même elle n'avait plus besoin d'efforts pour s'y livrer ; le monde, dans ces instants heureux, n'existait plus pour moi. Si je me retraçais alors le souvenir des hommes et de leurs cruautés, je ne le voyais plus qu'en songe. Mon horizon intellectuel se bornait aux murs de mon cachot : mes sens, mon âme et mon esprit s'y concentraient ; je m'y trouvais au sein de ma famille; elle m'intéressait, elle m'aimait : pourquoi me reporter dans un autre hémisphère où je ne trouvais que des assassins et des bourreaux.
Mais hélas ! cette douce et bienfaisante philosophie ne soutenait pas toujours mon courage , et je payais cher alors cet abandon précieux, cet oubli de mes peines. Cependant un hasard heureux vint procurer à mon esprit de nouveaux moyens
de s'abuser, et de me fournir ceux de varier les exercices de mes élèves , en multipliant mes plaisirs.
Un jour que l'on était venu changer ma paille, je remarquai dans celle que Ton venait de m'apporterun morceau de sureau qui aidait à la lier. Cette découverte me causa une émotion que je ne puis exprimer; Tidée d'en faire un flageolet se présenta sur-le-champ à mon esprit et le transporta. Jusque-là je n'avais ouï dans mon cachot d'autre bruit que celui des verroux et des chaînes; je pourrais donc désormais en dissiper l'horreur par une mélodie douce et touchante : je pourrais cadencer au moins mes soupirs, et peut-être, en abrégeant par ce moyen les heures trop lentes de l'infortune, enchanter quelquefois mes maux et suspendre ma douleur. Quelle source abondante de jouissances ! mais comment le faire ce flageolet? mes mains étaient resserrées dans deux gros anneaux de fer, fixés par une barre du même métal : si je pouvais les mouvoir, on conçoit au moins que ce n'était pas sans beaucoup de peine ; d'ailleurs je n'avais aucun instrument : mes geôliers ne m'auraient pas donné, pour des trésors, un simple morceau de bois. Je m'avisai de détacher la boucle qui serrait la ceinture de ma culotte; je me servis des fers de mes pieds pour la préparer, la plier et eu faire une sorte de petit ciseau ; mais il était si faible, que ce ne fut qu'après beaucoup de peines que je parvins à couper le sureau, en faire sortir toute la moelle, et le façonner. Enfin, après plusieurs mois de travail et d'essais, j'eus le bonheur de réussir : je dis le bonheur, et on conçoit que c'en était un bien véritable ; j'en jouis tous les jours encore avec plus d'intérêt; depuis trente-quatre ans je possède ce petit instrument; depuis trente quatre ans il ne m'a pas quitté une minute. 11 a charmé longtemps mes ennuis, il rend plus vifs aujourd'hui mes plaisirs. J'aurai soin qu'après avoir servi à embellir les derniers jours de mon existence, il soit déposé à ma mort entre les mains d'un apôtre de la liberté, pour que, placé à la suite dans un de ses temples, il puisse avec tant d'autres monuments du despotisme, en retracer les attentats.
Le temps qu'il mo fallut cousacrer à ces importants travaux m'avait un peu distrait de mes soins domestiques, et j'avais Dégligé ma petite famille : pendant cet intervalle, elle s'était augmentée beaucoup ; et dans moins d'un an, elle était composée de vingt-six. J'étais sûr qu'il n'y en avait pas d'étrangers; ceux qui cherchaient à s'y introduire étaient mal reçus. Il fallait nécessairement alors qu'ils se battissent avec les premiers qu'ils rencontraient. Ces combats étaient pour moi un spectacle amusant. Dès que les deux champions étaient en présence, ils paraissaient juger de leur force au premier coup d'œil , avant même de s'essayer : alors le plus fort claquait des dents, et le plus faible se mettait à crier, et reculait en arrière, sans tourner le dos, dans la crainte que son adversaire ne sautât dessus et ne le mordît. D'un autre côté, le plus fort n'attaque pas de front, parce qu'alors il s'exposerait à se faire crever les yeux : le moyen qu'il emploie est ingénieux et plaisant : il met sa tête entre ses deux pattes de devant et fait la culbute deux ou trois fois, jusqu'à ce que le milieu de son dos vienne frapper sur le museau de sou ennemi ; celui-ci alors cherche à fuir, l'autre choisit ce moment pour le saisir; il se cramponne dessus, et quelquefois ils se battent avec acharnement; si quelques autres rats se trouvent présents, ils demeurent spectateurs du combat; jamais ils ne se mettent deux contre un.
Une remarque importante que j'ai faite, c'est que ces animaux paraissent très- froids, et peu portés à l'amour • je les ai examinés avec la plus grande attention, j'ai passé beaucoup de nuits à les épier ; jamais je n'ai pu les voir s'accoupler : je n'ai fait dans ce genre qu'une seule observation qui pourra paraître curieuse. Lorsque dans un combat amoureux, un rat paraît être vainqueur, il borne son triomphe à rester ferme sur les jambes, et à attendre de cette manière la femelle; celle-ci jette deux ou trois cris, puis se traînant sur son ventre, elle vient se placer entré les quatre pattes du mâle, qui alors lui pisse sur le dos.
Je soumets à des observateurs plus éclairés ces diverses re-
marques, et je les abandonne volontiers à leurs censures.
J'aurais désiré pouvoir apprivoiser de même quelques araignées; mais je ne fus pas aussi adroit que l'infortuné Pélisson. Pour les prendre, je m'étais avisé d'un moyen singulier : j'attachais une mouche avec un de mes cheveux; je la tenais ainsi suspendue sur un trou où je savais qu'était unearaignée; celleci sortait et la saisissait ; je pouvais alors la porter où je voulais, parce que l'araignée ne pouvant monter le long du cheveu, ni se détacher de la mouche, restait en ma puissance.
J'attachais alors le cheveu à une grille, et je mettais un gobelet plein d'eau au-dessous : l'araignée y lâchait un lil, au moyen duquel elle pouvait descendre ; dès qu'elle touchait l'eau, elle remontait à la mouche , et de cette manière, je pouvais la conserver longtemps; mais j'eus beau essayer, je ne parvins à en rendre aucune familière.
J'ai prolongé tant que j'ai pu ces consolants récits, comme je prolongeais pendant ma captivité les heureuses distractions dont ils me retracent le souvenir ; ils me faisaient perdre de vue les hommes, mais non les oublier tout «i fait : je les retrouvais quelquefois, et avec eux, mes tourments et leurs cruautés. Alors il me fallait de nouvelles distractions; il s'en présenta une bien puissante, dont je saisis l'idée avec force.
Mon âme active et impétueuse a toujours éprouvé le besoin de concevoir et d'agir: libre et maître de mes facultés, j'aurais dirigé cette ardeur vers des objets utiles ; dans les fers, elle ne me servait qu'à trouver les moyens de les briser. Pour cette fois, je crus trouver un projet qui remplirait l'un et l'autre but ; j'osais me flatter du moins qu'en rendant un service à ma patrie, ma liberté en serait la récompense. Voici quel en était l'objet.
J'avais été frappé depuis longtemps de voir que parmi les troupes, an n'armait les officiers et les sergents que de hallebardes, qui rendaient inutiles, pendant la plus grande partie d'un combat, et quelquefois pendant toute sa durée, le courage de ceux qui les portaient : les inconvénients de cet usage abusif
étaient très-nombreux. Dans une liataille, on ne se sert pas toujours de l'arme blanche, ou on ne s'en sert que très-tard; jusque-là, que pouvaient faire tous les bas officiers avecleurs piques et leurs hallebardes? Cependant ils composent plus d'un vingtième de l'armée, et généralement au moins ils en sont l'élite ; sans doute un sergent, dont ce grade annonce la bravoure et les services, manie mieux un fusil et avec plus d'avantages pour nous et de pertes pour l'ennemi, qu'une simple recrue, ou un soldat peu exercé, que l'aspect effrayant du carnage trouble et intimide, et qui ne tire que d'une main mal assurée un coup de fusil inutile. Comment était-il pos« sible qu'on ne pensât pas à corriger un pareil abus, et combien devait nous procurer d'avantages dans la première bataille que la France livrerait, ce nouvel établissement que je me proposais d'indiquer, avec des détails qui en montreraient toutes les facilités. Combien nous devions être fiers de donner tout à la fois dans ce genre au héros de la Prusse la leçon et l'exemple.
J'étais tourmenté du désir de communiquer à mon roi et au ministre de la guerre ces idées, qu'il importait beaucoup de ne pas divulguer, avant qu'on n'eût réalisé et mis en exécution mon projet, Mais sur quoi les tracer, comment parvenir à les faire passer de mon cœur dans l'esprit des autres? Pendant ma preniière détention, M. Berryer avait pris sur lui de recommander qu'on me donnât de l'encre et du papier ; mais pour celte fois , j'étais privé de cette 'douceur; il y avait des défenses expresses de m'en laisser jouir. Cette fois encore, il fallut donc chercher dans ma tête , et j'ose dire dans mon courage et mon industrie, les moyens de présenter ce nouveau plan, et d'en écrire le projet, sans plume ni papier. Voici celui que j'employai.
Pour remplacer le papier qui me manquait, je pris pendant longtemps la mie du pain qu'on me donnait ; je la broyais dans mes mains; je la pétrissais avec de la salive, puis en l'aplatissant, j'en fis des tablettes de six pouces carrés , ou environ , et de deux ligues d'épaisseur. ( On peut en faire l'essai, et l'on
verra que ces tablettes remplaceraient, an besoin, le papier. ) A défaut de plumes, je pris l'arête triangulaire que Ton trouve sous le ventre des carpes; elles sont larges et fortes; en les fendant, on peut les employer facilement au lieu de plumes. Il ne me manquait plus que de Tencre, mon sang pouvait y suppléer, et je m'en servis. Je lirai des fils d'un pan de ma chemise ; je liai fortement la première phalange de mon pouce , pour en faire enfler l'extrémité, que je perçai avec Tardillon d'une de mes boucles; mais chaque piqûre ne me fournissait que peu de gouttes de sang; il fallait les renouveler souvent. Déjà tous mes doigts en étaient pleins ; ce qui avait causé une irritation forte , et une enflure dont je craignais les suites. D'un autre côté , à chaque lettre que j'écrivais , mon sang se figeait , et j'étais obligé de tremper ma plume de nouveau ; pour remédier à ces deux inconvénients, je fis couler quelques gouttes de mon sang dans un peu d'eau , au fond de mou gobelet ; je délayai le tout ensemble, ce qui me fit une encre très-coulante, et par ce moyen je parvins à écrire très-lisiblement, et à rédiger un mémoire dans lequel je détaillais toutes les idées que je viens de présenter plus haut.
Mais cela ne suffisait pas. Mon mémoire avait besoin d'être mis au net et écrit sur du papier, pour être présenté au ministre : je ne pouvais attendre ce service d'aucun de mes geôliers, ni des officiers de la Bastille ; ou ils auraient brisé mes tablettes, ou ils se fussent approprié mon travail, et fait honneur de ce projet. Personne cependant n'approchait de moi ; un porte-clefs avait seul le droit de pénétrer dans mon tombeau. Il me fallut encore user d'un stratagème. Je demandai le major ; et malf^é le peu d'empressement de ces messieurs à se rendre aux désirs des prisonniers, je parlai avec assez de fermeté pour l'engager à ne pas se faire longtemps attendre. Dès (ju'il fut entré dans mon cachot, je lui demandai si l'intention de la marquise de Pompadour était d'envoyer tout à la fois mon àme et mon corps au diable. « Vous voyez, lui dis-je, que je ne puis plus espérer de soutenir longtemps les tourments affreux que jendure ; je demande que l'on m'accorde au
moins la grâce qu'on ne refusa jamais aux plus grands scélérats. » Il me promit qu'où ne me la refuserait pas, et que dans l'instant il allait m'envoycr le confesseur de la Bastille. Car il est bon que l'on sache que c'était une charge dans le lieu, et que le prêtre qui en remplissait les fonctions était ofiicier de l'état major, et par conséquent un de ses suppôts et surtout de ses espions. Ainsi, dans cet antre affreux, où l'on osait tout, on ne craignait pas même de profaner nos mystères les plus sacrés, et l'on trouvait des ministres du Dieu de paix assez lâches pour prostituer leur caractère auguste , assez barbares pour se rendre complices de tant d'horreurs.
L'homme chargé alors de cet emploi était le père Griffot, jésuite , connu d'ailleurs dans les lettres par quelques productions estimables. 11 vint , et sans s'occuper de l'objet pour lequel j'avais paru le demander, sans me prononcer même le mot de confession, il me fit mille questions sur toute ma vie passée, mes évasions, et les moyens que j'avais employés pour y réussir. Je cherchai à l'intéresser beaucoup, et, lorsque je crus y être parvenu, je lui parlai de mon projet; je le priai instamment de le lire, et de me procurer les facilités de le faire connaître s'il l'approuvait. Il y consentit ; je lui remis alors les six tablettes sur lesquelles il était écrit ; lorsqu'il les vit teintes de mon sang , il parut transporté d'une sorte d'admiration mêlée d'horreur. Que n'avez-vous pour maîtres, me dit-il , un cardinal de Richelieu ou le roi de Prusse , ils échaufferaient, ils récompenseraient votre génie, loin de l'étouffer dans un cachot. Je lui répondis que nos ministres n'avaient de ces deux grands hommes que leur despotisme furieux, joint à la lâcheté que donnent la faiblesse et la nullité absolue de l'esprit ; mais qu'au surplus il s'agissait entre nous de mon projet : je le lus; il l'approuva, et me promit qu'il allait à l'instant même le communiquer au lieutenant de police, et solliciter l'ordre de me faire donner de l'encre et du papier pour le transcrire et le mettre en état d'être présenté. Il réussit dans sa demande; on m'apporta tout ce qui était nécessaire , et le 14 avril 1758, mon mémoire fut présenté au roi. Sans doute
ii le lut, sans doute on fut frappé de toutes mes observations, puisqu'à l'instant même on en fit usage. C'est à cette époque, c'est d'après mon projet , qu'on arma dans nos régiments tous les sergents et les bas officiers de fusils, et qu'on rendit plus active et plus utile, parce moyen, la valeur de plus de vingt mille bons soldats, qui , jusqu'à ce moment, était presque enchaînée.
Si le favori d'un grand ou de quelque courtisane eût été l'auteur de ce projet, on l'eût récompensé par des honneurs et de fortes pensions ; et plût à Dieu qu'elles n'eussent été accordées jamais qu'à ceux qui les auraient méritées ainsi. Pour moi, je ne demandais que l'avantage d'être utile encore, et de pouvoir, en obtenant ma liberté, rendre à ma patrie do nouveaux et de plus signalés services. J'ignorais que solliciter ma délivrance par de tels moyens était , sous le règne de la marquise de Pompadour, appesantir mes fers et resserrer moimême les liens qui m'enchaînaient. Plus je montrais d'activité et peut-être de talents, plus je lui paraissais dangereux ; elle disait sans doute comme Louis XI , dont elle devait si bien connaître Tàme et deviner les sentiments : Défaites-moi decet ennemi^ pour éviter qu'il ne me morde. Avec de tels principes, elle devait être peu portée à employer mon zèle; mais pouvais-je les lui supposer, pouvais-je croire surtout qu'elle tenait seule le fil qui mouvait tous les ressorts? Hélas ! cela n'était que trop vrai ; elle ne conservait de ministres que ceux qui étaient assez lâches pour la craindre , ou assez vils pour la servir.
Après avoir espéré vainement pendant trois mois le prix que j'attendais de ce service , qu il m'avait fallu solliciter comme une grâce, et que j'avais tant de droits d'exiger comme une justice, je crus devoir réveiller l'attention du roi et des ministres, et intéresser leur sensibilité en leur soumettant encore un nouveau plan. Le premier pouvait rendre les batailles plus sanglantes pour nos ennemis ; le second avait pour objet d'adoucir, parmi nous, quelques-uns des maux qu'elles enfantent.
11 me paraissait affreux que la veuve d'un officier ou d'un
soldat ne versât sur la cendre de son époux mort pour la patrie, que des larmes stériles, et que l'État, après avoir causé sa douleur et bien souvent sa misère , ne cherchât pas à les calmer, l.e roi de Prusse venait d'assurer à toutes ces veuves une pension ; et ce trait, qui attestait la justice et la sensibilité de son cœur, avait fait peut-être pour sa gloire plus que des batailles savantes ou des triomphes éclatants. Partout je l'avais ouï vanter avec enthousiasme : j'eusse été jaloux de voir mon roi se couvrir de la même gloire ; mais, pour cela , il fallait des fonds. (L'État obéré pouvait bien suffire aux prodigalités d'une maîtresse et à l'avidité des courtisans , mais non à des actes de justice et d'humanité. ) J'indiquais un moyen qui , sans être à charge au peuple, mettait chaque citoyen dans le cas d'acquitter cette dette qui leur était personnelle à tous : il consistait à augmenter de trois deniers le port de toutes les lettres. Par le moindre calcul , je prouvais que ce léger impôt, qui pesait sur tous, sans surcharger personne , était plus que suffisant : j'indiquais les détails dt cette distribution, et les facilités de l'assurer.
J'intéressais l'âme du monarque à l'exécution de ce projet si beau, si naturel et si simple ; je lui rappelais que ce n'est qu'en faisant des heureux qu'on mérite de l'être. Son cœur était fait pour connaître cette vérité, et il eût été digne de l'entendre, si son esprit , moins facile , n'avait cédé à toutes les impressions étrangères qu'on lui présentait.
Cette fois, je fus loin d'atteindre le véritable but que je m'étais proposé; au lieu de servir et d'honorer l'État, j'eus la douleur de voir qu'on abusait des moyens que j'avais indiqués, pour lui imposer de nouvelles charges. A peine mon mémoire eût-il été présenté à la cour, que l'on augmenta effectivement le port des lettres , sous le prétexte de faire des fonds pour pensionner les veuves des soldats et des officiers morts les armes à la main ; mais ce prétexte ne fut qu'an odieux mensonge pour abuser le peuple : les ministres disposèrent du produit de l'impôt , et les veuves n'eurent pas de récompense.
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Kt moi, il ne devait donc plus me rester d'espérance? Aucuns des cris que je poussais du fond de mon cachot ne pouvaient plus être entendus , soit qu'ils rappelassent mon innocence et mes tourments, soit qu'ils attestassent mes services, ou au moins le désir et la faculté que j'avais d'en rendre à ma patrie. Déjà, depuis neuf années , j'étais renfermé, persécuté, chargé de fers honteux, et l'on ne m'avait pas encore appris quel était mon crime : on ne m'indiquait aucun accusateur, aucun témoin; on ne me montrait aucun juge; j'invoquais les lois, elles étaient muettes , et tous leurs ministres sourds à mes cris. Citoyens, c'est donc ainsi qu'on se jouait de votre existence ; une vile prostituée, ses valets même ou vos ministres, qui n'étaient dignes si souvent que d'en remplir les fonctions , pouvaient ouvrir ou refermer à leur gré sur vous ces portes horribles; ils ne connaissaient plus de guides que leurs passions ; de juge qu'une conscience épuisée et devenue incapable de remords , comme elle l'était de l'énergie du crime.
Ces despotes imbéciles ont donc pu croire que courbés sous leur joug par l'habitude , vous baiseriez toujours avec respect les chaînes odieuses dont ils vous chargeaient. Les insensés ! ils n'ont pas conçu qu'en les rendant trop pesantes, ils vous avertissaient de vous relever, et vous apprenaient à vous connaître; ils n'ont pas vu qu'ils grossissaient eux-mêmes sur leurs têtes le nuage d'où partirait la foudre qui devait les écraser.
Ainsi je ne pouvais plus me flatter de voir un terme à mes tourments; c'était sur cette paille, si longtemps arrosée de mes pleurs, que j'allais trouver mon tombeau ; clémence, justice, pitié, j'implorais tout en vain. De quel nom qualifier cet épouvantable despotisme? S'il est vrai, comme l'a dit un écrivain célèbre {l'Ami des Hommes, tom. VI, p. 72), que les jugements sans loi et sans appel sont une attribution qui dégénérerait en tyrannie dans la main même de Céquité^ si elle ne reculait d'horreur de C accepter ; comment appellerat-on ces assassinats, que l'on ne daignait pas même rendre juridiques, et qui se commettaient impunément à la voix des
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hommes les plus méprisables ou de femmes dont le nom seul outrageait les mœurs et révoltait la pudeur ? Voila donc les attentats honteux dont tant de Français ont été la victime, et qui ont si longtemps déshonoré tous leurs concitoyens, assez lâches pour les permettre, assez imprudents pour ue pas les craindre.
J'en étais réduit à cet état affreux oii l'infortuné que rien ne soutient plus, méconnaissant les lois qui le trahissent, sa conscience qu'il ne peut plus entendre, place le crime au rang de ses devoirs : oui, je l'avouerai, ma main, égarée par le désespoir, osa essayer de hâter le moment qui devait mettre un terme à mes maux. Je ne prétends pas justifier cette faute ; mais qui pourrait ne pas me plaindre au moins en m'accusant? Pour apprécier mes tourments, je ne demande plus qu'on m'en croie; voici un témoin irréprochable qui va en donner l'idée. Parmi les papiers relatifs à ma détention, qui m'ont été remis à la Bastille le 16 juillet dernier, était le procès-verbal que je vais rapporter, d'un chirurgien chargé par M. de Sartine de me visiter et de lui rendre compte de mon état r écoutons-le lui-même. Cet homme, s'il est honnête, mérite toute croyance ; et s'il ne l'est pas, il serait difficile de l'accuser d'a- Toir prétendu imputer au despotisme des cruautés qu'il n'eût pas commises. Dans tous les cas, il ne peut être suspect.
« Monsieur,
« Par vos ordres , j'ai été voir plusieurs fois un prisonnier à la Bastille : après avoir examiné ses yeux et bien réfléchi sur ce que ce prisonnier m'a dit, je ne trouve point extraordinaire qu'il ait perdu une grande partie de la vue. Voilà nombre d'années que ce prisonnier est privé de l'air et des influences du soleil. 11 a été pendant quarante mois les fers aux pieds et aux mains dans un cachot. Dans de pareilles situations la nature souffre. Il est impossible de pouvoir éviter de pleurer dans de si grands maux : si une trop grande salivation altère la poitrine, et même tout le corps , il n'est point dou-
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teiix qu'une trop graudo abondance de larmes, et versées pendant SI longtemps , n'ait contribué à épuiser ia vue de ce prisonnier.
« L'hiver de 1756 et 1757 fut extrêmement rude, la Seine fut gelée comme l'hiver dernier; précisément dans ce temps-là ce prisonnier était au cachot, les fers aux pieds et aux mains, couché sur de la paille, sans couverture ; dans son cachot il y avait deux meurtrières de cinq pouces de large et d'environ cinq pieds de hauteur, sans vitres ni panneaux pour les fermer. Jour et nuit le froid et le vent lui donnaient sur le visage, il n'y arien de si nuisible à la vue qu'un vent glacé, et surtout quand on dort. La roupie lui fit fendre la lèvre supérieure jusqu'audessous du nez, alors ses dents se trouvèrent découvertes, le froid les lui fit fendre toutes; la racine des poils de sa moustache fut brûlée ; il devint tout chauve ; j'ai examiné ces quatre parties avec beaucoup d'attention, elles sont encore aujourd'hui très-visibles.
« Or le froid lui ayant fendu les dents, la lèvre supérieure jusqu'au-dessous du nez, brûlé la racine des poils de sa moustache et rendu chauve, il n'est point douteux que ses yeux, qui sont infiniment plus délicats et plus susceptibles d'impression que les quatre parties dont j'ai fait ci-dessus mention, n'aient souffert de plus grands maux , et subi les mêmes déclinaisons.
« A la fenêtre de ce prisonnier il y a quatre grilles de fer; les barreaux sont fort épais, croisés de manière que, quand on veut regarder un seul objet on en voit trente de même : à ia longue cela divise tous les rayons visuels, cela fait beaucoup de mal à la vue. Les murs de la Bastille ont neuf à dix pieds d'épaisseur, par conséquent les chambres doivent être fort humides, l'humidité relâche toutes les parties du corps et amortit tous les esprits vitaux et animaux.
'< Ce prisonnier, ne pouvant supporter ses maux, résolut de se faire mourir; pour cet effet, il resta cent trente-trois heures sans manger ni boire ; on lui ouvrit la bouche avec des clefs, et on lui fit avaler de la nourriture de force ; se voyant rappelé à la
MLM. SCR LA BASTiM-E. T^
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vie malgré lui, il prit un morcenu de verre et se coupa les quatre voiues ; pendant la nuit il perdit tout son sang : il n'en resta peut-être pas six onces dans tout son corps. Il resta plusieurs jours sans connaissance ; cette grande perte de sang a épuisé toutes ses forces, énervé tous les esprits ; quoique ce prisonnier ait repris un certain embonpoint, on ne doit point juger parla de sa santé; parce que, son sang ayant été épuisé, il n'a pas assez de chaleur, assez de force pour chasser les humeurs par la transpiration. Ses humeurs se coagulent, se congèlent, forment une certaine graisse qui engendre toutes sortes de maladies, car nous voyons des gens extrêmement gras qui sont accablés de rhumatismes, qui ont des obstructions, des ulcères, la goutte; et cela ne vient que d'un épuisement, que d'un défaut de transpiration. Le prisonnier se plaint aussi des rhumatismes, qu'il a également contractés dans le cachot, et autres infirmités ; mais je ne fais point mention de ces maladies, parce qu'elles ne sont point de mon ressort (1).
« Or la plus grande cause de la perte de sa vue vient de l'épuisement de sou sang ; cela est constaté par un nombre inlini de personnes qui se plaignent d'avoir la vue basse, ou très-faible ; et ils disent que ce malheur leur vient de ce qu'ils ont été trop saignés dans les maladies qu'ils ont eues.
« Ce prisonnier se plaint que sa vue est fort trouble, et qu'elle diminue toujours; cet homme n'est plus jeune, il a passé plus de la moitié de l'Age ; quarante-deux ans : il a passé par de rudes étamines. Voilà quinze années qu'il souffre sans relâche : sept ans, qu'il est privé du feu, de la lumière, de l'air et du soleil ; eu outre, comme j'ai dit ci-dessus, il a été cinquante-huit mois au cachot, et quarante mois les fers aux pieds et aux mains, couché sur de la paille sans couverture.
« Ce sont des situations assurément oii la nature s'épuise à force de, pleurer ou de souffrir; quand ce prisonnier baisse sa tête sur le devant, ou qu'il est à lire ou à écrire, il sent des secousses à la partie supérieure du cerveau, comme si on lui don-
(i) Le hieur Dejeaii, auteur de celte lettre, n'éîait que chirurgien oculiste.
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nait de grands coups de poing, et en même temps il perd la vue pendant une ou deux minutes ; cela est occasionné par une trop grande abondance d'humeurs : les parties ayant perdu leur ressort, s'affaissent du côté de l'orbite, arrêtent le retour du sang de la veine optique; cette veine se gonfle, comprime le nerf optique ; c'est ce qui lui fait perdre la vue jusqu'à ce que ses humeurs aient repris leurs cours. Ce dernier accident est fort dangereux, il y a tout à craindre que ces convulsions ne lui causent un engorgement dans le nerf optique, ou la rupture des vaisseaux, qui peuvent causer une apoplexie ou une paralysie aux nerfs optiques.
Par les collyres, les baumes, les bouillons composés, les fumigations aromatiques , j'ai arrêté totalement le cours involontaire des larmes, j'ai apaisé tout à fait l'inflammation de ses yeux , je suis même parvenu à donner leur premier ressort aux muscles orbiculaires de l'iris, qui étaient extrêmement dilatés; c'est ce qui lui aurait redonné la vue, comme il l'avait auparavant, si cette diminution n'avait été causée que par ces deux accidents; mais comme la perte de sa vue vient de- l'épuisement des larmes et du sang, il n'est point possible de pouvoir lui redonner la vue. Monsieur, j'ai cru qu'il était nécessaire de vous donnef cette relation , parce qu'il est inutilt; de faire dépenser de l'argent au roi pour des remèdes et pour mes visites ; parce qu'il n'y a uniquement que la cessation des maux, le plein air et un grand exercice, qui puissent conserver le peu de vue qui reste à ce prisonnier. L'air fortifiera toutes les parties de son corps, et le grand exercice dissipera la trop grande quantité d'humeurs de sa tête, qui lui causent ses fréquentes convulsions, et qui lui causeront la perte de sa vue, si sa souffrance continue. »
Signé Dejeaiv.
Le sang se glace au réoil de pareils forfaits; mais quel sentiment nouveau éprouvera-t-on, quand on saura que les conseils salutaires de c,e chirurgien, la peinture horrible qu'il fai-
sait de ma situatiou ne firent aucune impression sur l'esprit (le mes persécuteurs, et que je restai dans mon cachot. Je n'en fus tiré que longtemps après, lorsque dans un débordement de la Seine, il fut plein d'eau. Et que Ton ne fasse pas à mes bourreaux l'honneur de croire que la pitié pût leur inspirer alors ce mouvement ; on ne reçut les ordres de me transférer dans une des tours, que parce que le porte-clefs qui me servait, obligé toutes les fois qu'il venait, de marcher dans l'eau, s'en plaignit amèrement.
Enfla je respirai un air moins épais, et je pus contempler plus distinctement les cieux : on me mit dans la première chambre de la tour, nommée la Comté; elle était sans cheminée ; ce qui, comme Ton voit, la rapprochait beaucoup encore d'un cachot. On craignait sans doute d'habituer trop tôt mon âme à quelques adoucissements. Une autre raison pour laquelle je fus placé dans cette chambre , c'est qu'elle était du déparlement d'un nommé Daragon, le plus impitoyable de tous les hommes ; ayant été puni déjà à cause de moi et pour n'avoir pas empêché mon évasion ; il ne devait pas manquer sans doute, sous le prétexte de me surveiller avec plus d'exactitude, de me persécuter avec plus de cruauté. Qu'on ne m'accuse pas de prêter à mes ennemis des motifs aussi atroces ; ceux qui auront suivi tous leurs mouvements ne me feront pas ce reproche ; ils trouveront facilement la preuve de ce que j'avance, dans la connaissance qu'ils ont acquise des sentiments qui animaient mes persécuteurs ; elle les conduit et les ramène infailliblement du principe aux conséquences : tel un mécanicien habile juge facilement de la force des poids et de l'étendue des leviers, en voyant se mouvoir la masse qu'ils ont fait agir.
Mais, que dis-je? j'ai parlé de preuves: ah! si l'on en veut une, je vais la fournir, et elle fera trembler.
J'ai dit que ma nouvelle demeure ressemblait, à bien des égards, au cachot que je venais de quitter; elle était moins humide, et l'air que j'y respirais était moins épais; ou plutôt, dans ma chambre , il n'était que malsain, au lieu que, dans le cachot, c'était un poison dont, à chaque aspiration, j'éprou-
vais l'influence cruelle par des déchirements dans les entrailles. Voilà la différence ; elle était grande sans doute, mais aussi je ne trouvais plus ce qui m'avait distrait et consolé de ces tourments; je n'avais pu emmener avec moi toute ma petite famille; je la regrettais vivement, lorsqu'un hasard heureux m'offrit les moyens de la remplacer.
11 venait assez souvent des pigeons se poser sur ma fenêtre : je conçus le projet d'en apprivoiser quelques-uns; sans doute, si j'y parvenais, ils me consoleraient facilement de la privation de mes rats : combien leurs caresses devaient être plus douces, leur amitié plus touchante ! L'esprit entièrement occupé de cet objet, je cherchai à réaliser ces idées. Je fis, avec quelques fils que je tirai de mes chemises et de mes draps, un petit filet que je tendis au dehors de ma fenêtre, et avec lequel je pris un superbe mâle : j'eus bientôt alors la femelle, qui paraissait demander elle-même à venir partager ses fers. .Te mis tous mes soins aies consoler de leur captivité; je les aidais à faire leur nid, à réchauffer, à nourrir leurs petits : mes soins et ma tendresse égalaient la leur. Ils parurent y être sensibles, et cherchèrent à m'en payer par des témoignages de leur affection. Lorsque cette touchante réciprocité de sentiments fut établie entre nous, je ne m'occupai plus que d'eux. Gomme j'épiais leurs actions! Comme je jouissais de leurs amours ! .Te m'égarais auprès d'eux , et mon imagination rêvait quelquefois leur plaisirs.
Tous les officiers de la Bastille, étonnés de mon adresse, vinrent examiner ce spectacle : je me plaisais à les étonner en leur parlant des jouissances que j'éprouvais ; peu faits pour les sentir, ils ne pouvaient pas les concevoir. Daragon en fut jaloux, et résolut de les troubler : ce malheureux frémissait de rage quand il voyait qu'une palpitation de mon cœur n'était pas un supplice. Il était soutenu par quelques-uns des chefs, dont il était le complaisant et la créature, et qui autorisaient toutes ses infamies : on approuvait tout ce qu'il osait se permettre ; il résolut donc ou de me priver de mes pigeons, ou d» me faire payer cher la permission de les conserver. Je le gra-^
tifiais tous les dimanches d'une des sept bouteilles de vin qu'on me donnait pour ma semaine; il eut l'impudence de m'en demander quatre : je lui représentai qu'il m'était impossible, dans l'état d'affaiblissement oij j'étais, de me priver de ce secours qui m'était si nécessaire pour soutenir et ranimer mes forces : il me dit que sans cela ii ne m'achèterait plus do graines pour mes pigeons, quoique je la payasse quatre fois plus qu'elle ne valait : outré de foutes ces insolences , je lui répondis avec un peu de fermeté; il sortit en écumautde rage, et rentra quelque temps après , en m'annonçant qu'il venait obéir au gouverneur, qui avait donné l'ordre de tuer mes pigeons : mon désespoir à ce mot fut horrible, il troubla totalement ma raison ; j'aurais donné ma vie pour assouvir sur ce monstre ma trop légitime vengeance ; je le vis faire un mouvement pour se jeter sur ces innocentes victimes de mon infortune; je m'élançai pour le prévenir; je les pris, et dans mon transport, je les écrasai moi-même.
Ce moment fut peut-être le plus affreux de ma vie ; je ne m'en suis jamais rappelé lesouvenir qu'avec déchirement. Je fus alors pendant plusieurs jours sans vouloir prendre de nourriture ; la douleur, l'indignation se disputaient mon âme : mes soupirs étaient des hurlements, et j'avais les hommes en horreur.
]\ous eûmes peu de temps après un nouveau gouverneur, et ce changement en apporta un dans notie sort : le comte deJumilhac, fait pour honorer une semblable place, était généreux et compatissant; il s'occupait de ses prisonniers, et ne s'en occupait jamais que pour adoucu' et calmer leurs douleurs. Il parut sensible aux miennes ; il me promit ses soins, et selon son usage, il tint plus qu'il n'avait promis.
Il me procura une audience du lieutenant de police; c'était M. de Sartine alors : il entre sur la scène, et désormais il va jouer un grand rôle dans l'histoire de ma vie.
Il écouta avec attention le récit que je lui fis : mon projet militaire surtout le frappa beaucoup; il m'assura que dès que j'aurais obtenu ma liberté, il me ferait accorder la juste récompense que c« service méritait ; il m'en donna sa parole
en présence du gouverneur ; du sieur Ferrant, lieutenant de roi, et de M. Chevalier, major : ce dernier vit encore. Il permit en outre qu'on m'accordât deux heures par jour de promenade sur le haut des tours ou la plaie-forme de la Bastille.
Mes sentiments pour ce magistrat ont du éprouver la gradation qu'il a mise dans sa conduite envers moi. A ce moment il me procura la jouissance dont je viens de parler. 11 parut me voir avec quelque intérêt; je lui montrai de la reconnaisance, je cherchai à lui en dounner des preuves, en lui témoignant assez de conûance pour soumettre à ses observations deux plans nouveaux que j'avais conçus.
Le premier était relatif aux finances. Alors, comme aujourd'hui, elles étaient épuisées, bouleversées, et nous manquions absolument de numéraire. Combien j'ai dû être fier dans ces derniers moments de voir que les bases sur lesquelles je m'appuyais, étaient les mêmes exactement que celles qui ont servi de fondement au nouveau plan de finances qui vient d'être décrété par l'Assemble nationale. Elle a légitimé, elle a sanctionné l'établissement momentané d'un papier. .Te proposais celui d'une monnaie qui devait remplir le même but, êlie destinée aux mêmes usages, et retirée par les mêmes moyens. Les inconvénients qu'on devait m opposer étaient les mêmes que ceux qu'on a présentés pour faire rejeter l'établissement nouveau; j'employais pour y répoudre les mêmes solutions dont l'assemblée s'est servie pour étayer son système. Voilà ce que prouve mon plan écrit à cette époque, lu depuis par une multitude de personnes distinguées qui pourront attester ce fait.
Le second projet, qui m'a été enlevé de force le 17 juillet 1777 par le commissaire Chesnon, avait pour objet l'établissement de greniers d'abondance, pour prévenir dans l'État les maux affreux que l'idée seule de la famine entraîne : rien n'est plus simple que le moyen que j'indiquais pour la coqstruction et l'approvisionnement de ces magasins. C'était un léger impôt mis sur les mariages, qui n'était point forcé, mais qu'à coup sûr tous les gens riches, ou ceux qui veulent le paraître, auraient payé avec empressement , parce que j'avais eu Ta-
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dresse de rétablir sur la vauité. On concevrait dillicilenient quels étonnants résultats nie donnaient les calculs faciles et naturels que je faisais ! combien de vérités utiles, négligées ou méconnues sortiraient ainsi avec éclat dos plus simples rapprochements! J'indiquais des moyens sûrs de mettre chaque province de France, chaque ville, chaque bourg, chaque village à l'abri du besoin, en cas de disette de blé. Que ne devrions-nous pas à de telles institutions, aujourd'hui surtout que la rage de nos ennemis a osé tenter l'exécrable moyen de nous affamer, et de rendre inutiles les bienfaits de la nature, pour forcer le peuple, dans les accès du désespoir, à briser les instruments de sa félicité future ?
S'il fallait prouver les avantages inexprimables que procureraient ces magasins d'abondance, nous apprendrions à les connaître dans un petit État devenu depuis une de nos provinces : la Lorraine dut autrefois un établissement de ce genre à la bienfaisante prévoyance d'un souverain à qui on permit quelque temps de la rendre heureuse : sous une bonne administration, avec peu de fonds, il était parvenu, au moyen des fruits que cet établissement avait produits dans un court espace, à l'étendre considérablement et à mettre la province en état de subvenir toujours à plusieurs années de disette. Après la mort de Stanislas, on a détruit ces magasins, et la Lorraine a connu, comme toutes les autres provinces, les horreurs de la famine. Ce crime public, dont elle a gémi plus d'une fois, a été commis par l'intendant qui l'opprimait alors (1), et par son tribunal supérieur, complice de cet attentat, puisqu'il a eu la lâcheté de le permettre.
(I) M. De la (Jalaiiière, aujourd'hui intendant d'Alsace. Le rédacteur (le CCS mémoires, qui rapporte ce fait; en demeure garant; il a appris a le connaître dans la capitale de la Lorraine, sa patrie, où il a vécu jusqu'à ce moment : étant plus jeune, il avait osé laisser entrevoir cette vérité, dans reloue du Sully de celte province ; on le forri de la taire : aujourd'hui qu'il est permis de ne parler, de ne penser que d'après .son àme, il satisfait, en la publiant, au besoin qu'il a toujours éprouvé d'obéir à la sienne, et d'exhaler les transports que toute idée d'oppres^ jiob lui in?:pire.
Quelque temps après que j'eus fait remettre a M. de Sartinc les deux mémoires qui contenaient les projets dont je viens de parier, le sieur Falconnet, aide-major de la Bastille, me fit riionneur de venir causer avec moi dans ma prison, et me dit en propres termes : « Si M. de Sartine vous donnait quinze cents francs de pension ^ bieii payés, mais bien payés, ne vous désisteriez-vous pas de votre projet des magasins d'abondance? »
La tête pleine de mes idées, échauffé encore par cette question, je lui répondis sur-le-champ et sans réflexions que, pour cinquante mille écus comptants, je ne renoncerais pas à l'honneur de l'avoir proposé. » Cependant, reprit l'aide-major, dans l'état où vous êtes^ si j'étais à votre place, je me croirais trop heureux d'en recevoir une pareille récompense. » — Je le conçois, lui repondis-je à l'instant, en faisant le petit Alexandre ; et moi aussi, si j'étais Falconnet, je l'accepterais avec empressement. »
Dès qu'il fut sorti, je réfléchis à la maladresse avec laquelle je venais de lui répondre : cette étourderie pouvait me causer des chagrins ; pour les prévenir, ou dissiper mes craintes, je demandai encore le père Griffet, dont j'avais eu lieu d'être satisfait une première fois : je lui fis part de cette conversation; il conçut les mêmes idées que moi. « Depuis le temps que vous êtes à la Bastille, me dit-il, vous devriez la connaître : je ne doute pas que l'officier qui est venu vous parler n'ait été envoyé par IM. de Sartine; quels qu'aient été les motifs, votre refus, et la manière surtout dont vous l'avez énoncé, l'aura indisposé, et je crains que vous n'ayez à vous en repentir. »
.le n'ai plus du tout ouï parler depuis de cet objet; mais aussi je n'entendis plus parler des promesses que m'avait faites l\l. de Sartine. Accablé de son silence, je lui adressai des lettres, des placets auxquels il ne répondit pas. Enfin un jour je lui mis sous enveloppe les vingt-quatre lettres de l'alphabet , en l'invitant de m'indiquer les moyens d'en composer des mots qui pussent l'attendrir, lui rappeler ses promesses. On conçoit qu'il ne répendit pas plus à cette épîlre qu'à
toutes les autres ; quoi qu'il en soit , on ne changea rien à mon sort, et on ne me retira aucune des permissions qu'il m'avait accordées. J'avais celle de la promenade sur les tours, c'était une faveur dont on ne faisait jouir que les personnes qualifiées : les hommes ordinaires, lea membres du Tiers- État ne pouvaient se promener que dans les cours, où il n'y avait pas de vue; au lieu que sur la plate -forme on apercevait tout le riche Lassin au milieu duquel Paris est situé.
Assez d'autres ont fait connaître les détails du régime Intérieur de la Bastille : je ne les retracerai pas ici, puique je n'aurais rien de nouveau à apprendre ; mais on me permettra au moins de dire un mot de la nourriture qu'on y donne : cet objet peut bien composer un chapitre dans l'histoire de mes infortunes.
La nécessité de prendre des aliments devenait, à la Bastille, et en général dans toutes les prisons d'État, un des supplices de ceux qui y étaient détenus. Ce n'était pas qu'on n'eût de quoi suffire amplement à ces besoins ; mais tout était toujours accommodé sans soins, sans propreté, ou plutôt avec une affectation qui annonçait au moins une indifférence bien barbare. Ce qui était plus rebutant encore, ce qui seul eût inspiré le dégoût , c'était la monotonie constante avec laquelle on servait sans cesse les mêmes mets, et toujours avec une exactitude si géométrique, qu'un prisonnier eût pu annoncer pendant un siècle entier ce qu'il devait avoir le lundi, le mardi, et tous les autres jours de chaque semaine. C'était de la viande de boucherie dure, mal cuite ou desséchée ; des légumes dans lesquels on ne se serait pas douté qu'on avait mis du beurre, si on ne l'eût senti à sa force, qui finissait toujours par affecter douloureusement l'estomac : du poisson quelquefois pourri , toujours sans saveur et sans goût; des pieds de cochon, qu'on ne se donnait presque jamais la peine de racler; ou quelquefois enfin de la mauvaise pâtisserie à moitié cuite ; une soupe et du vin détestables : voilà de quoi était composé l'ordinaire de ces lieux, oii le roi payait cependant 6 et jusqu'à 10 livres de pension par jour pour chaque prisonnier. Soit que les gouver-
neurs méconnussent cet odieux régime par leur négligence à le surveiller, soit plutôt qu'ils l'autorisassent par une cupidité infâme, il fallait être bien cruel pour se faire un jeu des tourments des prisonniers, les multiplier, les accroître, et empoisonner ainsi la seule jouissance qu'au moins ils eussent pu goiiler.
Je ne m'appesantirai pas sur ces détails ; ils ont beaucoup contribué sans doute à me rendre ma captivité insupportable ; mais il ne m'était pas toujours possible de m'en occuper, tant les années de ma douleur étaient continuellement semées d'événements incroyables qui semblaient se succéder, ou plutôt s'accumuler pour déchirer mon cœur.
Un jour dans une de mes promenades, je causais avec la sentinelle qui me gardait ; elle ne me connaissait pas ; elle avait servi sous mon père , et m'apprit qu'il était mort. Ce coup affreux auquel je n'étais pas préparé m'anéantit , et je tombai sans connaissance.
Je savais que mon malheureux père avait tenté tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour fléchir mes oppresseurs : je me flattais toujours que tôt ou tard on se laisserait toucher par ses prières et ses gémissements ; et cette ressource, la seule peut-être qui me restât, m'était encore enlevée : tous les jours un événement nouveau venait resserrer ma chaîne et l'appesantir; il semblait que la nature entière fût conjurée contre moi, et qu'elle rassemblât toute sa puissance pour m'accabler et me désespérer.
. J'ai dit que la mort de mon malheureux père m'enlevait les dernières ressources qui me restassent. Ah ! oublierais-je celles que je trouvais dans l'inépuisable tendresse de ma mère. Je baigne à ce moment de mes larmes une foule de ses lettres que j'ai sous les yeux : il fallait être mère pour sentir et s'exprimer ainsi. Son cœur était déchiré , et elle cherchait à me consoler .encore ; elle fatiguait tous les ministres de ses cris et de ses gémissements. « Faut-il que je descende au tombeau, écrivait-elle à M. Berryer (t), sans revoir mon fils, mon
tl) LeUrc du 17 juin 175S.
cher Gis, que j'aime si tendrement : ah! que le contre-coup de ses peines m'est terrible ! son triste sort abrège et précipite mes jours. »
Écoutons-ia ; lorsqu'elle s'adressait à ma persécutrice : « Madame, lui écrivait-elle (1), mon fils gémit dans la Bastille depuis longtemps pour avoir eu le malheur de vous offenser, et je gémis plus que lui; son triste sort me tourmente nuit et jour ; je ressens toute ramertun>e de ses peines , sans avoir partagé sa faute; que dis-je? hélas! j'ignore en quoi il vous a déplu : il était jeune pour lors , et sûrement il fut entraîné par d'autres. Ah ! qu'il doit penser différemment aujourd'hui î les réflexions d'un captif ne ressemblent point aux vaines pensées d'un jeune homme libre. S'il ne mérite pas votre pardon, Madame, ne pourrai-je pas le mériter moi même pour lui? Soyez touchée de mon sort; ayez compassion d'une mère affligée; laissez-vous fléchir par mes larmes. La mort me fermera bientôt les yeux, n'attendez pas que je sois au tombeau pour faire grâce à mon fils : je n'ai que cet enfant, l'unique espérance de ma vieillesse : rendez-le moi. Madame, vous êtes si bonne!.... » 0 ma mère, vous lui parlez de sa bonté, vous vous abaissez jusqu'à cet effort! Grand Dieu! la tendresse d'une mère peut donc se porter à un tel excès de courage?... « Ne me refusez pas mon fils , Madame , la seule consolation de ma vieillesse : rendez-le, de grâce, à mon affliction , rendez-le à mes soupirs, rendez-le à mes pleurs, rendez-le à mes sanglots ». Et ce monstre était inflexible.
Beaucoup d'autres personnes sollicitèrent ma délivrance ; mes parents, mes amis parvinrent plus d'une fois à intéresser en ma faveur quelques-unes de ses créatures ou de celles de M. de Sartine; toujours on les accablait par ces mots foudroyants : « Gardez-vous de solliciter la grâce de ce malheureux ; vous frémiriez si vous connaissiez ses crimes. » Ainsi ce n'était pas assez pour ces infâmes persécuteurs de torturer mon corps, ils osaient me flétrir et me déshonorer! Ils ont porté l'atrocité
(I) Lettre du I7 juin 1758.
jusqu'à éloigner de moi ma famille : ils m'ont isolé sur la surface de la terre, ils m'ont rendu pour tous un objet d'opprobre et d'horreur, et j'étais innocent!
Mou âme , abîmée longtemps dans cette foule de réflexions cruelles, se réveilla un jour à la bieur d'un rayon d'espoir qui vint l'éclairer et la consoler. J'ai fait connaître jusqu'à quel point je saisissais les moindres idées qui pouvaient me fournir les moyens de briser mes fers. Je m'aperçus , en calculant les distances, qu'il me serait possible de jeter, du haut des tours où je me promenais, un paquet dans la rue Saint- Antoine; mais il y avait loin de ce premier pas à une parfaite réussite ; il fallait renfermer quelque chose dans ce paquet et cette fois encore je n'avais ni plume, ni encre, ni papier : il fallait diriger le hasard, qui seul ne pouvait pas conduire dans la rue Saint- Antoine, vis-à-vis de moi, précisément à l'instant même où je jetterais ce paquet, une personne assez honnête pour s'intéresser au sort d'un malheureux qu'elle ne connaissait pas ; assez compatissante pour me servir, et me donner des soins généreux ; assez courageuse pour oser braver mes ennemis ; il fallait enlin tromper encore une fois la vigilance de mes gardiens, qui ne me perdaient pas de vue un moment , et qui avaient appris à se défier de moi. On a pu voir que les obstacles ne m'arrêtaient pas ; je ne vis rien dans ceux-ci qui dût me décourager.
Je m'occupai d'abord du soin de me débarrasser de ceux qui m'accompagnaient dans mes promenades : c'était ordinairement le sieur Falconnet, dont j'ai déjà parlé, avec un sergent des gardes de la Bastille. Falconnet méritait peu déménagements; il était encore au-dessous de sa place, qui était par ellemême au-dessous de la classe la plus vile ; un de ses moindres défauts était d'être grand parleur. Lorsqu'il accompagnait un prisonnier, il ne le quittait pas qu'il ne lui eût dit et répété tous les hauts faits qui illustraient sa gloire. Il devait être difficile de me défaire de cet homme, et de le guérir de la manie (le me faire tous les jours son panégyrique ; je pris le parti de le contredire sur tout, de nier tous les faits qu'il m'avançait, et
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(le le piquer à chaque mot \mr quelque sarcasme. Ce moyen me réussit; il ne me quittait jamais qu'il ne fût en courroux, et il finit par se condamner au silence quand nous étions ensemble. Cela ne suffisait pas ; il fallait aussi Thabituer à ne pas suivre tous mes mouvements : ce qui était plus difficile. C'était son devoir alors qu'il remplissait; et puisque je lui ôtais la fantaisie de me parler, il ne lui restait rien de mieux à faire qu'à le remplir : cependant je trouvai encore un moyen qui me réussit. Ce fut de marcher avec la plus grande vitesse et de courir presque toujours pendant mes promenades. La preuiière fois, Falconnet voulut m'empêcher de faire cet exercice. « Ne marchez pas si doucement : je ne viens pas à la promenade pour vous; mais vous, vous y êtes pour moi; et mes incommodités exigent que je fasse des sueurs, je cherche à les provoquer. » Il fut contraint de me laisser faire , peu à peu il s'habitua à ma manière, et me laissa courir et sauter à ma fantaisie : pour lui, il marchait à son aise; et comme il ne pouvait plus causer avec moi , il se dédommageait avec mon autre gardien, en sorte (jue bientôt ils firent assez peu d'attention pour n'être plus surpris de me voir à l'extrémité opposée de la plate forme : j'y restais quelquefois arrêté un quart d'heure ; tandis que, dans la chaleur de leur conversation, ils me perdaient de vue, et ne pensaient pas même à me regarder.
Lorsque celte première batterie fut ainsi dressée, je m'occupai à trouver quelqu'un qui pût et qui voulût m'entendre, et dont l'extérieur seul, puisque je ne ne pouvais pas le connaître autrement , m'inspirât assez de confiance pour que je consentisse à lui livrer le secret de ma vie. Du haut de cette plate-forme, je distinguais parfaitement les divers appartements des maisons qui entouraient la Bastille ; je m'étudiai à connaître toutes les personnes qui les occupaient : je cherchai surtout, pour l'exécution de mon projet, des femmes , et je désirais les trouver jeunes : leur ame aimante et douce est plus susceptible de pitié : Finfortune les émeut, les intéresse plus vivemt'nt; leur sensibilité s'altère moins vite, et les rend capa-
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bles de plus d'efforts. La nature nous inspire ces vérités; je les sentais alors, mais je ne les connaissais pas encore. Combien j'ai appris depuis a m'en pénétrer ! Combien vous avez su m'en convaincre, ô vous! femme vraiment héroïque (1), qui avez brisé mes chaînes ; vous qui , sans me connaître , et sur îe simple récit de mes malheurs, sans amis, sans protections, sans fortune, sans autre guide que votre cœur, avez accablé mes ennemis de votre vertu , bravé leur rage et jusqu'à votre faiblesse ; vous dont mon âme éprouve yn besoin si pressant de s'occuper sans cesse , et d'occuper tous les autres; ahl combien ma plume trop lente retarde, au gré de mon impatience, l'instant où je pourrai apprendre, par votre exemple, jusqu'à quel point l'Être bienfaisant qu'une sensibilité si vive , mais si rare, anime, peut nous retracer sur la terre l'image auguste de la divinité.
Un hasard heureux me servit au-delà même de mes espérances. Je remarquai deux jeunes personnes seules dans une chambre où elles travaillaient : leur physionomie me parut douce et jolie; je ne me trompais pas. L'une d'elles ayant jeté les yeux de mon côté, je lui lis avec ma main un salut que je cherchai à rendre honnête et respectueux : elle avertit d'abord sa sœur, qui me fixa sur le champ. Je les saluai alors toutes deux de la même manière, et elles me répondirent toutes deux avec un air d'intérêt et de bouté. Dès ce moment nous établîmes entre nous une sorte de correspondance. Tous les jours je leur rendais ma visite , elles furent aussi exactes à nos rendez-vous : elles entendaient parfaitement mes signes, et m'annonçaient par les leurs, de la manière la plus expressive, qu'elles s'offraient volontiers à me rendre service : je leur lis comprendre, eu leur inoutrant un paquet qu'elles m'invitèrent à leur jeter, qu'il n'était pas temps encore, mais que sous peu j'en aurais un autre a leur envoyer.
(1) Mad. Legros dont la conduite à mon égard égale et surpasse peutêtre tout ce que nous trouvons de plus digne de notre admiration dans les annales de la vertu; ces détails seront placés à leur rang dans la suite de ces mémoires.