‹ Mémoires de Linguet et de Latude, suivis de documents divers sur la Bastille et de fragments concernant la captivité du baron de TrenckChapitre 5 sur 34 · SUR LA VIE DE LINGUET · texte numérisé non relu

SUR LA VIE DE LINGUET

ses principes et de la mobililé de son caractère. Après avoir été tour à tour l'ami et le détracteur dos philosophes ; après avoir écrit pour les jésuites et contre les moines (1), parlé de religion, et composé des écrits licencieux (2) , insulté ou flatté les grands , il porta le délire de ses opinions démocratiques plus loin que n'était allée son admiration servile pour la tyrannie. Les troubles du Brabant manisfestèrent ce nouveau changement survenu dans ses sentiments et ses opinions ; il défendit les Brabançons contre Joseph H, avec plus de vivacité qu'il n'avait pris le parti de Joseph contre la Hollande. La révolution, qui bientôt éclata parmi nous, ne le trouva pas plus d'accord avec lui-même : on le vit partager, en 1789, les principes de l'Assemblée constituante, puis critiquer ses travaux, et venir jusque dans son sein braver ses doctrines et provoquer ses murmures.

Mais quand le mouvement trop impétueux de la révolution eut soulevé les flots des passions populaires, et rompu toutes les digues qui s'opposaient à leurs ravages, Linguet laissa rouler ce torrent. L'âge avait calmé sa fougue ; il commençait à tirer parti des leçons du malheur, puisqu'il voulait vivre dans la retraite et dans l'oubli. A Marne, auprès de VilIe-d'Avray, dans un endroit écarté mais agréable, il avait acquis un domaine dont la culture occupait ses loisirs (3). La paix de cet asile, la simplicité de la vie agricole, l'aspect des champs, des eaux, un air pur, un ciel serein, semblaient avoir fait succéder dans son cœur un peu de calme à tant d'agitation. Cette humeur irascible était devenue douce et conciliante ; cet esprit, jadis querelleur et satirique, réglait avec une paisible équité les intérêts des habitants de la commune dont Linguet avait accepté la mairie. Il s'étonnait de cette situation nouvelle, dont il eut goûté la douceur sans l'image douloureuse et menaçante des maux qui l'entouraient. Caché dans son obscurité, errant sous l'ombrage de ses bois, il y jouissait tristement d'un repos inquiet, quand la main de la Terreur vint l'y saisir et l'en arracher.

Cl) Essai sur le monachismc.

(2) La Cacomonade , poëme dédié au docteur Pangloss. Pour qui se rappellera la plus triste mésaventure du docteur, la dédicace du poëme en fera deviner le sujet.

(:]) Ce joli domaine appartint plus tard à M. le docteur Bourdois, qui Vavait l)eaucoup embelli.

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