‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 100 sur 153 · XVII. APERÇUS DE CRITIQUE · texte numérisé non relu

XVII. APERÇUS DE CRITIQUE

rôles do femmes étaient joués tous par des hommes. C'est là un fait incontestable, mais qui nous étonne fort. Eu effet, que certains caractères de femmes dans Eschyle aient été exprimés par des hommes, on l’admettra volontiers ; dans ces caractères féminins d’une force plus que virile, il n’y a rien qu’un homme ne puisse rendre avec vraisemblance ; d'un autre côté, il est naturel que les impudiques héroïnes d’Aristophane ne fussent pas représentées par des personnes de leur sexe. Mais l’usage antique nous étonne davantage, dans les pièces de Sophocle, pour une Antigone, une Chrysothémis, une Tecmesse. Que sera-ce si l’on songe à Euripide, à tous ces écrivains et à tous ces poètes de la Moyenne ou de la Nouvelle comédie, si habiles à peindre toutes les délicatesses du cœur? Conçoit-on facilement les rôles d’Alceste et d'Iphigénie joués par un homme? Comment alors tant de sentiments exquis, tant de délicatesses morales pouvaient-ils être exprimés avec justesse? Une voix trop mâle, une apparence plus imposante, une démarche plus résolue ne devaient-elles pas souvent détruire, en pareil cas, toute illusion? Quoi qu'il en soit, c'est là un fait que rien jusqu’à présent n’est venu démentir pour l'époque de Ménandre et de Diphile, et qui est bien démontré pour les époques antérieures.

Peut-être, d’ailleurs, croira-t-on que la présence exclusive des hommes donnait aux représentations un surcroît de dignité morale, qu'il y avait dans l’exclusion des femmes une pensée de prévoyance et de pudeur publique; du moins est il certain que la vie privée des acteurs y gagnait peu, si nous en jugeons par ce témoignage d’Aristote cité dans Aulu- Gelle : « Pourquoi, se demande le grand moraliste, pourquoi les artistes de Bacchus sont ils généralement de mauvaises gens? Est-ce parce qu’ils s'occupent fort peu de raisonnement et de philosophie, consacrant la plus grande partie de leur vie à l'art qui les fait vivre? Est-ce parce qu’il passent leur vie dans les plaisirs et quelquefois dans la pauvreté, et

StR LE THÉÂTRE GREC.

que ce sont là deux causes de vices 1 ? » Ainsi , au temps même d’Aristote, il est déjà notoire que la vie des acteurs offrait d’assez mauvais exemples, et qu’à cet égard la sévérité des auteurs chrétiens contre les gens de théâtre aurait, pu s’autoriser des jugements biens antérieurs d’un philosophe qui approuvait, d’ailleurs, les jeux scéniques et qui en a écrit la théorie.

Dans le texte que nous venons de traduire, Aristote désigne les auteurs par un mot nouveau : il ne les appelle plus iijracftT*, comme il les appelait dans la Poétique , et ailleurs *, mais TtxïîTïi Aiwjouxxoi, des artistes Je Bacchus ou dionysiaques. Démoslhène, vers le même temps, les appelle simplement des artistes 3. Toutefois, leur titre officiel alors, celui qui se trouve dans les pièces publiques, c’est celui d'artistes de Bacchus. On s'est même plu, sur la foi de ce mot, à supposer que leur origine remontait à d’anciennes fêtes établies par le dieu Bacchus. Diodore de Sicile, en particulier, soutient cette opinion. « De là vient4, dit-il après avoir décrit les attributs du dieu, qu’on regarde Bacchus comme l'inventeur des jeux scéniques, des théâtres, et le fondateur des écoles où l’on dounait des leçons de musique. » Ecartons ce qu'il y a de fabuleux dans cette conjecture, il demeure établi

' Noctes Atticœ, XX, 4, extrait des Problèmes, xxx, to.

* Voir Poétique, chap. tx, § 2, Ithét., III, 1 et 12, etc.

3 Demoslhèm', des Prévarications de l'ambassade, p. 210, étl. Voernel, dans U Bibliothèque grecque de F. Didot. Théophraste parait désigner par la mèiue expression les acteurs. (Voir XapxxrSpe;, chap. 23, “tpi . AXxÇtvtla;, passage où jus<|u’ici l'on a cru (a tort, je crois) reconnaître des artistes fabricants de vases précieux, au lieu des artistes de Bacebus.

4 Diodore de Sicile, iv, 5.

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