‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 99 sur 153 · XVII. APERÇUS DE CRITIQUE · texte numérisé non relu

XVII. APERÇUS DE CRITIQUE

de ces actes de complaisance, et c’est à cela qu’il attribue les défauts de tant de tragédies qu’il appelle épisodiques, ce que nous rendrions assez bien par le nom de pièces à tiroir. « J’appelle épisodique, dit-il, la fable où les épisodes ne se « tiennent par aucun lien naturel ou nécessaire. Les mauvais « poètes en font de telles par leur faute, et les bons pour plaire « aux acteurs. Travaillant pour le succès du jour, ils étendent « l’action au delà do ce qu’elle comporte, et sont souvent « forcés d’en rompre la continuité '. » Ainsi le poète allait quelquefois jusqu’à méconnaître les principes de son art pour complaire au talent, parfois aux caprices d’un acteur en renom. Il y a plus : quand une pièce ne convenait pas suffisamment à leur manière de déclamer, les acteurs eux-mémes ne se gênaient pas pour corriger l’œuvre du poète, soit de son vivant, soit et surtout après sa mort. M. Richter 1 a recueilli un assez grand nombre de textes, où l'on voit des grammairiens et des scholiasles accuser les acteurs de remaniements arbitraires, en général assez maladroits, mais qui devaient rendre le jeu plus rapide et plus facile. La plupart, d’ailleurs, portent sur de minces détails de style, sur des variantes de ponctuation, etc. Quelques-uns ont plus d’importance. Ainsi le Rhésus d’Euripide nous est parvenu avec deux prologues, dont l’un, de onze vers, est attribué aux acteurs *.

En se multipliant, les corrections de ce genre devaient altérer singulièrement l’originalité primitive des œuvres dramatiques. Par là s’explique sans doute une mémorable décision prise par la république d’Athènes sur la proposition de l’orateur Lycurgue : le décret * ordonnait de dresser un texte

1 Aristote, Poét., chap. ix, § 2. — P. 333, à la suite de notre Histoire de la Critique chez les Grecs.

’ Richter, de Æschyli, Sophoclis, Euripidis interpretibus gracie (Berlin, 1839), p. SI et suiv.

a Voir l 'Histoire de la Critique chez les Grecs, chap. i, § 3, p. 8*.

* Voir Njssen, de Lycurgi oratoris vita et rebus gestis (Kiel, 1833), p. 84.

SUR LG THEATRE GREC

officiel des chefs-d’œuvre des trois grands tragiques, et cet exemplaire unique, déposé au temple de Minerve dans les archives de l’Etat, devait servir seul aux représentations sur le théâtre de Bacchus, ou du moins c'est sur ce texte que devaient être collationnés tous ceux dont les acteurs se servaient. C’est l’exemplaire qui, plus tard, emprunté sur gage aux Athéniens par un des Ptolémées, ne leur fut jamais rendu. Evidemment l’intention de Lycurgue, grand citoyen (ses écrits en font foi), ami éclairé des lettres et des arts, (nous n'en voulons d'autres preuves que la construction du théâtre de Bacchus et la rédaction de cette loi), son intention, dis-je, était de fixer, en les protégeant eontfe les remaniements indiscrets des acteurs, ces textes si justement respectables, et de prévenir ainsi des altérations que devait regretter le bon goût ou, tout au moins, une critique justement jalouse de connaître les vraies qualités et les vrais défauts des auteurs quelle apprécie.

Jusqu’ici, parlant d’une façon générale qui serait encore légitime, même aujourd’hui, en un tel sujet, nous avons toujours dit les acteurs. 11 faut prendre le mot à la lettre : à cette époque reculée il n‘y avait point encore d'actrices sur la scène, soit à Athènes, soit dans tout autre théâtre de la Grèce. La date où pour la première fois des actrices ■furent admises au théâtre ne peut môme guère être fixée avec exactitude. Dans les controverses des Pères de l’Eglise contre le théâtre, il y a sans doute mainte invective contre les dangers de cette prostitution publique qui môle sur la scène les hommes et les femmes ; mais, à cet égard, les Pères, sans distinguer entre les époques, ne parlent guère que de leur temps, et ne s’inquiètent jamais si les représentations théâtrales qu’ils ont sous les yeux ont toujours eu le même caractère. A Rome, c’est vers le temps de l’ère chrétienne que les femmes montent' pour la première fois sur le théâtre. Ainsi, dans l’origine, en Grèce ainsi qu’à Rome, les

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