‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 104 sur 153 · RÉFLEXIONS SUR LA TRAGÉDIE GRECQUE · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS SUR LA TRAGÉDIE GRECQUE

Les poètes tragiques de la Grèce semblent n’animer leurs personnages que selon la mesure d’action que la loi ou les coutumes leur accordaient dans la vie publique ou privée. Voyez, par exemple, le théâtre d’Eschyle et celui de Sophocle. Les rois et les héros y sont toujours sur le premier plan. Quand le peuple paraît, ce que le poète nous met sous les yeux, ce n’est pas le spectacle d’une bruyante assemblée; ce n’est pas l’agora avec ses passions tumultueuses, avec les discours des orateurs et l’agitation de la foule. Le chœur est composé d’un petit nombre de personnages ; encore ne représente-t-il quelquefois qu'une partie delà nation, la partie la plus faible et la moins agissante*; c’est un héros, c’est un roi qui tiennent la place du peuple lui-môme. Les femmes surtout, dans la tragédie, témoignent de la condition quo leur faisaient les lois dans la société contemporaine : la modestie de leur rôle en est une vive et fidèle image. Voyez, dans les Sept Chefs d’Eschyle, avec quel dédain les traite Etéocle ! Le ton de ses discours rappelle les dernières paroles de Périclès, dans l’oraison funèbre que Thucydide lui fait prononcer pour les soldats morts pendant la guerre : « Le plus grand mérite d’une femme devenue veuve, est de n’avoir parmi les hommes, soit dans l’éloge, soit dans le blâme, aucune célébrité.» Et ces paroles même, nous les retrouvons presque textuellement dans YAjax de Sophocle. C’est Tecmesse qui raconte au chœur de quelle façon elle avait voulu calmer la folie

1 Résumées à la tin d’un cours sur ce sujet, et publiées dans la Revue des cours publics de 1856.

* Aristote, Problèmes, xix, 48 ; morceau que j'ai traduit à la suite de la Poétique ( Essai sur la critique chez les Grecs, p. 408).

SUR LE THÉÂTRE GREC

d’Ajax, et comment il l’a repoussée en lui fermant la bouche; le silence, disait-il, est l’ornement des femmes :

rovatijt xo'sjjxv »! «pi tpipu.

Les femmes semblent se résigner à cette infériorité humiliante ; toutes l’acceptent, même les déesses. Lise* le Promét/iâe d’Eschyle, et voyez de quel ton les nymphes de l'Océan consolent le Titan livré par Jupiter au plus cruel supplice, le Dieu qu’elles peuvent plaindre, mais qu’elles ne sauraient défendre. Il en est de même, dans Agamemnon, du rôle de Cassandre;je no sais quelle douceur et quelle timidité se môle continuellement à ces accents hardis inspirés par les dieux, à ces terribles prophéties qui annoncent de nouveaux malheurs à la famille des Atrides, et font deviner au chœur, qui refuse de comprendre, le forfait de l'cpouse adultère. On sent que si elle pouvait chasser le dieu de son cœur, suivant la belle expression de Virgile :

Magnum si peclore possil Excussisse deum,

elle reviendrait d’elle-môme à cette humilité que la loi imposait à son sexe.

Les femmes, alors, ne s’affranchissent guère de cette réserve austère que par le crime et pour lo crime ; elles connaissent peu la force unie à la décence et à la grâce. Telle est Clytemnestre, qui n’est d’abord qu’une mère irritée, devenue bientôt la femme adultère, et s’emportant enfin jusqu’au meurtre d’Agamemnon ; telle est encore Electre, qui ne sort aussi de sa timidité que pour venger cet acte sanguinaire, et accomplir ainsi ce qu’elle croit être un ordre des dieux.

C’est à peine si l’amour fait quelquefois élever la voix à ces modestes héroïnes, soit l’amour conjugal d’une Déjanire

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