‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 105 sur 153 · XVII. APERÇl'8 DE CRITIQUE · texte numérisé non relu

XVII. APERÇl'8 DE CRITIQUE

ou d’une Teemesse, soit l’amour plus tendre, mais non moins chaste, d’Antigone pour le fils do Créon.

On dirait qu’elles en sont encore au temps dépeint par Homère. Elles ont, en quelque sorte, le pudique embarras de Nausicaa dans ce sixième chant de l 'Odyssée, si pur, si imprégné d’un parfum de vertu, que saint Basile no craignait pas de l’offrir comme un modèle idéal à des familles chrétiennes.

L'autorité de ces convenances sévères semble s’affaiblir dans le drame d’Euripide. Cette réserve et cetto modestie de geste èt de paroles y font place à l’expression d’une passion plus vive , qui parfois même va jusqu’à l’emportement. Jusqu’alors, les portos du gynécée ne s’étaient que rarement et discrètement ouvertes pour les héroïnes de tragédie ; Euripide veut et ose davantage. Aux sentiments honnêtes, il cherche une expression plus forte, et, comme s’il craignait que ce ne fût pas assez, il va detaander l’intérêt à la peinture des passions désordonnées et même des sentiments les plus honteux.

Peut-être ce changement s’explique-il par la vie même du poète. Ce n’est pas comme Eschyle, ce héros de Salamino, qui compose des vers et fait des tragédies pour charmer ses loisirs do citoyen, et qui, dans l’épitaphe qu’on lui attribue, ne se souvient que de sa gloire militaire ; ce n’est pas non plus, comme Sophocle, un cupatridc désigné, par son illustration même, pour figurer dans les cérémonies religieuses. Au contraire, Euripide est sorti de très-bas, et ne s’est élevé que par do longs et pénibles efforts. On peut dire de celui-ci Ce que Sénèque le père disait d’un écrivain de son temps : « Ad famam ingenii, confidentibus magis hominibus quam volentibus, pervonerat. » Sa vie, en outre, fut fort agitée. Il ressentit des passions violentes, il eut de grandes misères domestiques. Souvent vaincu sur la scène, il le fut quelquefois par d’indignes rivaux. Une sorte de fatalité douloureuso sem-

SUR LE TIïÉATRE GREC.

hlait le poursuivre partout. Aussi sent-on percer sous les discours de ses personnages je ne sais quel fond de rancune et de colère : cela est sensible surtout dans les rôles de femmes. Euripide avait beaucoup aimé les femmes ; il avait beaucoup souffert par olles. Toutes ces luttes intérieures, qui déchiraient son âme, se reflètent dans ses œuvres. Personne n’a médit plus fréquemment des femmes ; personne ne les a plus délicatement louées. D’ailleurs, au temps où il écrit, un changement considérable venait de modifier la constitution du théâtre attique. La jeunesse d’Euripide coïncide avec l’établissement définitif de la comédie grecque sur la scène que la tragédie d’abord occupait seule. Or, on sait ce que fut la comédie dans cette premièro période; peut-être quelque chose do la licence qu’on lui permettait a-t-il passé de bonne heure dans lo style et dans les peintures d’Euripide. Aristophane lui reproche d’avoir souillé les fêtes de Bacchus en y traînant d’impures héroïnes; mais n’a-t-on pas lo droit d’être au moins surpris de ce reproche, quand on sait ce que le poète comique s’est permis lui-même de licences pareilles ?

Grâce à la liberté plus grande qui lui permit d'arracher la femme au silence du gynécée pour l’exposer au grand jour de la publicité tragique , grâce à un génie heureusement inventif et peu scrupuleux dans scs inventions, Euripide a pu intéresser plus quo n’avait fait aucun de ses maîtres ou de ses émules. Il néglige, il est vrai, cet art des proportions, cette composition savante, qui distinguent les monuments classiques et sont le cachet même de la perfection. Il s’occupe plus, comme l'a dit un de ses modernes confrères, de frappor fort quo de frapper juste. Mais malgré ces défauts, que déjà signalait la critiquo ancienne, les pièces d’Euripide réussissaient à la scène, et il a mérité l’éloge que lui décerne Aristote, d’être le plus tragique des poètes *.

1 Aristote, Poétique, chap. Mil.

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