XVII. APERÇUS DE CRITIQUE
Ces triomphes, même après Eschyle, après Sophocle, ne sont-ils pour la tragédie que le commencement d’une décadence, et ce surcroît d'innovations n’est-il que l’effort tardif d’un art qui court aux expédients après avoir épuisé ses ressources légitimes? Il ne faudrait pas s’y tromper : les phases diverses de la tragédie ne se succèdent pas sur le théâtre d’Athènes aussi régulièrement qu’on serait tenté de le croire. Elles y sont presque contemporaines. Dans l’activité incessante du génie grec, le progrès est partout ; il est en même temps sous toutes les formes : il y a mouvement, d’une part, de la licence à la règle, de la froideur à la vivacité, de la fantaisie à la raison sévère, de la négligence à la régularité ; mais il y a des retours en sens opposé. Telle pièce d’Euripide semble être l’œuvre d’un inventeur aux abois, qui veut de la nouveauté à tout prix, et cependant a été écrite avant telle œuvre beaucoup plus parfaite. Son Electre et son Œdipe, par exemple, paraissent avoir précédé les chefs-d’œuvre de Sophocle qui portent les mêmes titres. La chose est bien attestée pour son Philoctète. L 'Alceste, qui est (on le reconnaît aujourd’hui) une des meilleures pièces d’Euripide, se place dans la première période de la vie de son auteur. Après que la tra- ■ gédie d 'Alceste eut pris, un jour, dans la tétralogie, la place ordinairement réservée au drame satyrique, Euripide et bien d’autres sont revenus encore à ce dernier genre de composition , qui était consacré par une longue tradition et par une faveur toute populaire.
Ces sortes de contradictions sont fréquentes dans le théâtre grec. Par exemple, la légende des Labdacides offre un intérêt qui se développe et s’épure sans cesse, depuis le crime de Laïus jusqu’à l’innocent martyre d’Antigone. On croirait que Sophocle a dû suivre une marche analogue dans les différentes tragédies dont cette légende lui a fourni le sujet ; et pourtant Y Antigone a été écrite longtemps avant les deux Œdipe ; Y Œdipe à Colone ne fut même pas représenté du vi-
SC* LE THÉÂTRE GREC
vant de son auteur. L’union des diverses parties d’une trilogie tragique n'a donc jamais été une véritable loi du théâtre ni une nécessité pour le talent du poêle; on s’explique assez bien par là comment Aristoto a pu n’en point parler dans sa Poétique', et, à l’époque où nous conduit la mort de Sophocle, on devino que le temps n’est pas loin où un do ses élèves, peut-être son fils ou son petit-fils, se présentera au concours avec une seule pièce, pour disputer le prix, comme nous l’apprend une notice de Suidas : -fb; Jpàput
(toteu.
La vie même de ces grands artistes est pleine de contrastes saisissants. Vous diriez que leur talent échappe aux conditions ordinaires du progrès dans la jeunesse, du déclin et de la caducité dans la vioillesse. Lucien a fait un recueil des exemples célèbres de longévité. On y voit que beaucoup de grands poètes de la Grèce ont vécu j usqu’à quatre-vingts et même jusqu’à cent ans : tels sont Archiloque, Stésichoro, Simonide, Anacréon, Epicharme, Pindare, enfin Eschyle et Sophocle. Eschyle triomphe jusqu’à son dernier jour. A quatre-vingtquatre ans, Sophocle fait représenter Philoctète. Il compose vers le même tomps VQEdipe à Colone , qu’il lègue à ses fils en mourant, et que l’on peut appeler son chant du cygne. Euripide, à son tour, après une vie tristement agitée, meurt au lendemain d’une victoire, et laisse à son fils une trilogie qui fut couronnée l’année suivante, et dont deux pièces heureusement sont venues jusqu’à nous : l’une est Y Iphigénie à A ulis, un de ses chefs-d'œuvre ; l’autre, les Bacchantes.
Un dernier contraste et qui n’est pas le moins étonnant dans cette noble histoire du génie dramatique, c’est qu’au milieu de ce peuple de commerçants, d’hommes de guerre et d’orateurs, la tragédie se mêle si peu aux réalités de la vie contemporaine. En plusieurs siècles, à peine peut-on compter
* Voir V Essai sur l’histoire de la critique clus les Grecs, p. 207 .