XVII. APERÇUS DE CRITIQUE
trie1. Il est possible, par exemple, et même presque certain que l’ Andromaque d’Euripide porto la trace des colères d’Athènes contre Lacédémone pendant cette époque de leurs dissensions. Quelque chose aussi des rivalités d’Athènes et d’Argosse retrouve assurément dans les Suppliantes du même poète. Déjà les Euménides d’Eschyle se rapportent aux attaques d’Ephialte contre l’Aréopage. Dans la vie de Thésée, Plutarque nous apprend que certains personnages odieux aux Athéniens furent plus d’une fois maltraités par les tragiques. Tel était, par exemple, Minos, que le peuple n’aimait pas, parce que c’est à lui que la Crète avait dû sa marine longtemps florissante, rivale même de celle d’Athènes, et à cause des fameuses traditions sur le Labyrinthe, sur le Minotaure, sur le honteux tribut dont Thésée affranchit enfin ses concitoyens. Au contraire, Thésée, le héros libérateur, avait toutes les prédilections du peuple d’Athènes ; les poètes s’accordent avec la tradition populaire pour exalter ses vertus et pour atténuer ses fautes. On peut croire également que la fable d’ion, dans la pièce d’Euripide, n’est pas étrangère à l’intention de réhabiliter ce fondateur de la race ionienne, dont la réputation se trouvait un peu compromise par les aventures attribuées à sa mère Créüse. Mais ces derniers exemples ne sont déjà plus que de l’histoire idéalisée. Quant à l’histoire proprement dite, il faut se garder de la chercher trop curieusement chez les tragiques sous de vagues et douteuses allusions. La critique ne s’est pas toujours préservée de cet excès. On a conjecturé, par exemple, que le Philoctète de Sophocle rappelait le retour prochain d’Alcibiade ; on a retrouvé dans l’Œdipe roi du même poète une sorte d’allégorie du gouvernement de Périclès et des malheurs de ce siècle. Ce sont là des conjectures peu vraisemblables et contraires au génie de la tragédie grecque.
* Voir sur ce sujet une thèse ingénieuse et savante de M. Weil, De tragmdiarum yrœcarumcum rebus publicis conjunctione, Paris, 1845, in-8.
SL'H LE THÉÂTRE GREC
Si les Athéniens avaient aimé la politique au théâtre, qui les empêchait de l'admettre dans leurs tragédies, comme ils le firent dans leurs comédies? Pourquoi voyons-nous, au contraire, que, dans tes Perses même, c’est-à-dire dans une pièce inspirée par des événements récents et glorieux, l’histoire est dominée par des conceptions idéales, au point d’en être souvent méconnaissable ? Il y a bien pou de noms propres dans cette pièce, et pas un seul nom d’Athénien. C’est à Suse que la scène se passe, et les Perses seuls y figurent, comme si, à défaut de l’éloignement des temps, l’éloignement des lieux était nécessaire pour l’illusion dramatique. Ce que les Athéniens semblent avoir demandé aux poètes tragiques, ce n’est donc pas l'histoire proprement dite ; c’est plutôt un tableau idéal qui les reportât dans le lointain brillant de l'époque héroïque. Dans l'antiquité même et au milieu de ces tragiques épisodes que nous rappelions tout à l’heure, un démagogue, Cléon, reprochait à ses concitoyens d’aimer à vivre ailleurs que dans leur siècle et dans la réalité1. Il faut le dire : cette espèce de loi imposée aux poètes, elle est bien, si l’on veut, la maladie du peuple athénien ; mais elle est aussi sa vertu. Architectes, peintres, statuaires et poètes, tous alors semblaient s'accorder pour ravir les âmes de leurs contemporains à ces misères de la vie présente. Combien de purs chefs-d’œuvre en tout genre n’a pas produits le seul temps des rivalités d’Athènes et de Sparte 1 Pour nous réduire à l’objet même de nos études, les représentations tragiques, durant ce temps si plein de désastres, reposaient les esprits des horreurs de la guerre civile ou étrangère ; elles faisaient diversion à ces affreuses scènes que Thucydide nous a si vivement dépeintes ; elles étaient en quelque façon ce que furent au moyen âge ces trèoes de Dieu , qui suspendaient
1 Voir chez Thucydide (III, 38), le discours de Cléon dans l’affaire de Hitylène.
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les hostilités entre les peuples chrétiens; Les rivëüx mêihes des Athéniens se laissaient entraîner à cet enthousiasmé pour une poésie pleine d’illusions. Lysandre, occupant Défcélio avec les troupes de Lacédémone* allait s’emparer d’Athènes. Les assiégés demandent une trêve d'un jour, . pour célébrer les fuhérailles de Sophocle et pour porter les Cëndres du grand poète dans le tombeau de sa famille, sur le territoire alors Occupé ou menacé par l’ennémi. Lÿ- SandrC la refuse. Bacchüs lui apparaît et lui ordonne par deux fois de céder à la prière des Athéniens on faveür du poète qui a tant honoré lés fêtes Dionysiaques. Lysandre se rend alors, èt la sllspertSion d’armés est accordée '.
Peu de temps après, Athènes était prise. Une voix s’élève dans le conseil des vainqueurs pour demander qu’elle soit rasée et qu’on sème dit blé sur sbs ruines, ainsi que dans un Champ. Mais un chanteur est là, qui répète quelques vers Ü’Une pièce d’Euripide; les généraux ennemis fondent eh larmes, et la gloire poétique d’Athènes la sauve au moins d’une entière destruction *>
Il y a plus; des fouilles récemment faites à l’Acropole ont mis au jour de longs fragments d’un inventaire du trésor de Minerve, où. parmi les dons offerts à la déesse l’an 404 avant notre ère, se trouve une couronne d’or offerte par Lysandre) Lacidéihonieri) fils d'Aristocrite. C'est le nom même de celui qui s’empara d’Athènes J. Ainsi, Ou nous sommes trompés par une ressemblance de noms bien étrange* ou le cruel Spartiate, comme touché d'un remords* était lui-même allé déposer son offrande aux pieds de la déesse protectrice d’Athènes, de celle qui porsonnifie si bien le génie attique dans tout ce qu’il avait à la fois d'éiégant et de généreux.
Après tout, ee génie si pur, si amoureux du beau* si épris
1 Biographie anonyme de Sophocle.
* Plutarque. Vie de Lysandre, cliap. kv. s Boeckb, Corpus Inscripl. grœc., n° 150.
SCR LE THÉÂTRE GREC
de l’idéal) c’est le meilleur titre d’Athènes et do lâ Grèce tière à notre constante admiration ; o’est ce génie qui lui a fait pardonner jadis et qui lui fera pardonner encore bien de» fautes. Tant qu'un peuple conserve une si noble passion au milieu des misères de la vie réelle, tant qu’il a foi aux vérités de l’âme et qu’il les place au-dessus de tout intérêt vulgaire, de toute affection pour les choses périssables, pourrions-nous jamais désespérer de lui et dé ses destinées?