‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 110 sur 153 · XVII. aperçus de critique · texte numérisé non relu

XVII. aperçus de critique

ration des femmes pour forcer leurs maris, par les douleurs du veuvage, à ramener enfin dans l’Attique la paix trop longtemps désirée ; une pièce enfin, où, pour dernière nouveauté (c’est Aristophane qui le dit lui-même), on nous représente les femmes déguisées en hommes, tenant l’assemblée à la place de leurs maris, décrétant une constitution nouvelle, et, entre autres lois inattendues, la communauté des biens et celle des femmes ; où toutes les conséquences de cette fiction sont produites sur la scène avec une étrange licence de situations et de paroles ; de telles œuvres posent devant nous le plus grave problème d’histoire et de morale. Admises par le magistrat aux honneurs de la représentation publique, applaudies par un peuple dont la politesse était passée en proverbe, couronnées par des juges d'élite, on ne les excusera point comme le caprice accidentel d’une imagination en délire ; il faut les expliquer par les lois et les mœurs contemporaines, et par là même justifier la critique de s’y être arrêtée quelque temps.

Le théâtre antique, avec ses immenses gradins à ciel ouvert, ses portiques, ses vastes horizons sur une mer éblouissante , avec ses masques, ses cothurnes , et ses machines gigantesques comme la scène où elles se meuvent, ressemble peu à nos théâtres modernes. L’auditoire d’Athènes ne rappelle pas davantage ceux de nos vingt salles de Paris. Il est certain, en effet, que tous les citoyens pouvaient y trouver place avec les étrangers1, mais pour les représentations comiques les femmes en étaient exclues (j’en suis du moins persuadé pour le temps d’Aristophane). La tragédie seule leur était permise, et tout au plus, après la tragédie, le drame

1 Les calculs d'un savant architecte, qui fouille en ce moment meme les ruines du Ihéilre de Bacchus, à Athènes, portent II plus de vingt mille le nombre des places que conienait ce théâtre : c'est plus que n’en offrent aux amateurs de spectacle fous les théâtres chantants et parlants de notre capitale. ,

SUR LE THÉÂTRE GREC

satyrique, où la verve du poète s’égarait quelquefois sans doute en peintures licencieuses, quoique plus souvent elle se contint dans cet idéal de bonhomie railleuse et enfantine qui caractérise le satyre de l’antiquité. Si d’ailleurs il était vrai qu'on donnât le même jour des iétralogies et des comédies, ce que personne encore n’a bien démontré, on devrait admettre qu’à un certain moment le héraut faisait sortir les femmes de l'auditoire ; et alors il se passait dans le théâtre de Bacchus quelque chose d’analogue à ce qu’on rapporte d’un pays voisin du nôtre, où, quelquefois, après un dîner, les femmes se retirent et laissent le champ libre aux épanchements du vin et de la gaieté *.

Quoi qu’il en soit de cette question toute secondaire, les femmes, répétons-le, n’assistaient point aux comédies de Cratinus et d’Aristophane ; elles assistaient, même avec les enfants, aux tragédies de Sophocle et d’Euripide. Ici se montre un des traits caractéristiques de l’art grec et de la société athénienne.

Si la femme, à Athènes, n’était pas soumise, comme aujourd’hui encore chez les Orientaux , à une avilissante réclusion, elle y était, du moins, retenue par de sévères convenances au fond du gynécée : peu ou point de commerce avec les hommes, même aux heures de repas ; point de cercles, point de conversations, et, par conséquent, plus do milieu, pour ainsi dire, entre cette vie pure, mais froide et austère, du gynécée et l’impudique publicité des mœurs de la courtisane. Aspasie seule peut-être, dans ce grand siècle de Périclès, eut le privilège de relever par la décence une

1 Voir noire Essai sur la critique, p. 504 el suiv. : a Si les femmes athéniennes assislaiem à la représentation des comédies, b Aux témoignages cités dans ce morceau on peut objecter un texte d'Aristopbaue {Ecoles., vers i2) avec la note de son scholiaste; mais il n’est pas évident que le décret de Sphyromachus, auquel Aristophane fait allusion, se rapporte aux comédies.

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