XVII. APERÇUS DE CRITIQUE
position au moins équivoque ; seule peut être, elle réussit à ravir l’estime par la séduction des manières élégantes et par l’ascendant du génie *.
Le théâtre nous offre un fidèle reflet de ces contrastes moraux. Si la loi permet à tous, sans aucune distinction, le spectacle de la tragédie, c’est que la tragédie est pleine d’hommages à la première vertu des femmes, à la pudeur. Antigone, Ismène, Déjanire, Alceste, Iphigénie, voilà l’honnête femme athénienne; timidement voilée à nos regards, quelque violente passion qui l'anime, dévouement, jalousie, amour légitime ou coupable, jamais sa bouehe ni ses gestes ne la trahiront tout entière. Quelquefois il semble que le poêle craigne de la faire parler, et presque de la montrer sur la scène; il a pour elle comme un art de l'ombre et du silence.
Par une exception qui fut remarquéo, Euripide oublia qu’il parlait à des mères, à des épouses, à de jeunes filles. Sophiste avec une âme do poète, incrédule avec une foi vive à la religion du beau, il poussa l’émotion tragique au delà des bornes prescrites par une loi qu'Arislote ne rédigeait pas encore, mais qui vivait au fond de toutes les consciences. IJ outragea les femmes par l’inveelive oratoire, mais plus encore par la franche peinture des passions les plus ardentes. C’était déchirer le voile ou s'enveloppait une modestie austère. Aussi voyons-nous quelles clameurs s'élèvent contre l’impiété d’Euripide, combien d’injures répondent à ses injures, combien d’anathèmes à ses malédictions.
Qn s’étonne, il est vrai, de trouver à la tête de ses ennemis l’auteur de fysittrqte et de /' Assemblée des femmes. Aristophane, défenseur et protecteur du sexe qu’il insulte si cruellement et si hautl Etrange contradiction, que semblent pourtant expliquer les règlements du théâtre au siècle d’A-
• Voir, sur âspasie, l'article de Mme de Slaël, dans U Biographie universelle, ai l'analyse d'un mémoire de M. de Burigny, dans le Recueil de l’Académie des belles-lettres, t. XXXI, Histoire, p. 69- 75.
Sl.'Ii LE THÉÂTRE GREC.
ristophane I Le jour où Aristophane est admis à introduire sur la scèho un chœur comique, cojour-là les femmes n’ont pas eu le droit de s'asseoir au théâtre ; c’est l'excuse du poète, et c'est aussi son "malheur. L’absence des femmes a comme déchaîné les ardeurs impatientes de la satire, les instincts d'une gaieté turbulente et grossière. Ainsi que dans ces s’/Hi/wia, ou « réunions à boire, » dont le nom n’a pas de synonyme au^ jourd hui chez les gens de bon ton, et où l’on u'admettaif avec les buveurs que des courtisanes et des danseuses, acteurs et spectateurs se connaissent tous et parlent la même langue. Point de femmes sur la scène (on sait que les actrice» ne paraissent guère avant l’époque romaine), point de femmes sur les gradins, à moins toutefois qu’une courtisane ne s'y spit glissée à la faveur d’un déguisement; le poëte n’a plus de raison pour rien ménager, rien voiler, rien sous-entendre il peindra sans réservo le vice et la débauche, et jusqu’à leurs derniers égarements. Une comédie au théâtre peut devenir une orgie, car chacun a laissé, en entrant, sa pudeur à le porte; l'esprit et la licence feront seuls les frais de fa fête. L’esprit et la licence sont go qui manque le moins à Aristophane et aux poètes de son école; jamais plus de verve dans le dialogue, plus d'amertume et de vivacité dan? la plaisanterie, ne s’unirent à une plus large conception de l’effet dramatique. Nos ancêtres aussi ont connu pe déyergppdage satirique, et maintenant que nos vieilles comédies sortent l'une après l’autre de la poussière des bibliothèques, on commence à voir qu’Arislophane eut des rivaux sur les tréteaux de le foire, avant d’en rencontrer de plus digne? à
\ de Slaël, Delà Littérature, ctjap. jii. Quant à pe que remarque le même auteur (chnp. iv), qu’on ne trouve pas un seul portrait de femme dans (es Caractères de Théophraste, observation qu’a aussi faite M. Havel (Sur la Rhétorique d'Aristote, 181Ç, p. 78), peut-être ne fautil rien conclure de celle lacune dans un livrequi, selon toute apparence, ne nous est pas parvenu complet.